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Analyse

Au Liban, une élection après le naufrage

Si l’économie s’est effondrée au cours des deux dernières années, le système politique confessionnel résiste toujours, mais commence à montrer des failles.

Elles ouvrent une boîte de scrutin.

Des travailleuses d’élections s’apprêtent à dépouiller les votes de l’élection parlementaire libanaise, le 15 mai 2022.

Photo : Getty Images / Marwan Tahtah

Le Liban, petit pays méditerranéen de 6 millions et demi d’habitants (plus un million et demi de réfugiés de Syrie), a voté le 15 mai pour renouveler sa Chambre des députés, même si le mot « renouveler » semble ici une figure de style optimiste.

C’était la première élection depuis que le pays du Cèdre a sombré dans l'une des pires crises économiques de l’histoire moderne, après le soulèvement des jeunes de l’automne 2019, puis l'explosion du port de Beyrouth en août 2020, métaphore tragique et catastrophe nationale.

Ce pays qui se targue d’être la seule démocratie du Proche-Orient a longtemps été au cœur de la géopolitique du monde arabe. Aujourd’hui, il est en proie au désenchantement, voire au désespoir d’une grande partie de la population et de ses inextricables communautés, jetées dans la déchéance matérielle.

Du jamais vu en deux siècles

Selon la Banque mondiale, le Liban des années 2019-2021 représente le plus grand effondrement économique en temps de paix jamais vu depuis deux siècles sur cette planète.

Le PIB du Liban est passé de 52 milliards de dollars américains en 2019 à 22 milliards en 2021, soit une glissade de 58 %. Même les récessions phénoménales causées par la pandémie dans la plupart des pays du monde, qui oscillaient généralement autour des 10 %, n’étaient rien en comparaison.

Une boîte électrique et des disjoncteurs sont installés sur un poteau.

Des disjoncteurs d'une boîte électrique sont liés à une génératrice à Beyrouth. La pénurie d’électricité touche de plein fouet les Libanais.

Photo : Getty Images / Marwan Tahtah

Depuis deux ans et demi, plus de 70 % des Libanais ont chuté dans la grande pauvreté. Beaucoup de pauvres devenus carrément misérables, et aussi des gens de la classe moyenne avec de beaux logements, mais qui, littéralement, n’arrivent plus à mettre du pain et du lait dans le frigo, lequel souvent ne fonctionne pas, parce qu’il y a pénurie d’électricité.

Ajoutons-y une monnaie nationale, la livre, qui ne vaut aujourd’hui qu’un dixième de ce qu’elle valait en 2019. Des banques, longtemps piliers de cette ancienne Suisse du Proche-Orient, qui ne fonctionnent pratiquement plus (l’argent est bloqué, on ne peut plus encaisser un chèque). Sans oublier des pénuries généralisées de biens de première nécessité, de nourriture, de médicaments.

On veut quand même voter

Malgré tout ça, on a vu ce 15 mai des files d’électeurs se former devant les bureaux de vote. Malgré l’épuisement face à cette misère. Malgré l’écœurement devant un système politique dénoncé comme communautariste et mafieux (avec des partis chiites, sunnites, chrétiens, druzes menés par des chefs de clans restés riches), on a quand même réussi à organiser des élections avec un taux de participation de 50 %, qui équivaut à la moyenne habituelle dans ce pays.

Ce qui signifie qu’il y a encore des gens, au Liban, pour qui voter a un sens.

Des gens font la file en auto pour faire le plein d'essence.

Des dizaines de personnes attendent en file pour faire le plein d’essence à Beyrouth. La crise économique a conduit à une pénurie de carburant et de biens de première nécessité comme du lait pour enfant et des médicaments.

Photo : Associated Press / Hassan Ammar

Si on regarde les résultats, les noms des partis qui arrivent en tête sont les mêmes qu’avant. Hezbollah, Amal (des partis chiites soutenus par Téhéran), le Courant patriotique libre du président Michel Aoun, chrétien, mais allié des chiites (et donc de la Syrie et de l’Iran) et les Forces libanaises, parti chrétien, mais antichiite et anti-Iran (qui a fait bonne figure). Ils sont toujours là.

Le grand absent était le Courant du futur, parti sunnite de l’ex-premier ministre Saad Hariri – le fils de Rafic Hariri, assassiné en 2005 – qui a boycotté l’élection, au grand dam de son protecteur l’Arabie saoudite, l’une des deux puissances régionales, avec l’Iran, qui tirent ici les ficelles.

Percée modeste, mais significative des révolutionnaires

Qu’en est-il des mouvements qui se réclamaient de la Thaoura, la Révolution de 2019, ces jeunes laïques dans les rues, qui demandaient la fin de ce système communautariste religieux où les chefs des vieux partis tirent les ficelles?

Voilà un des deux faits majeurs de cette élection : à peine formées dans la foulée du mouvement de 2019, ces formations sont arrivées – difficilement – à percer le mur du système. Un système fait sur mesure contre elles, et pour des partis qui sont par définition communautaires, religieux. Un système qui, du fait de la tradition, de la pression sociale, mais aussi de la loi électorale, enferme la population (et ses infinies subdivisions ethnoreligieuses) dans l’obligation de voter pour le clan, la famille élargie, le cacique.

Au Liban, le chef local (député) et son parti représentent aussi l’autorité sur place, l’agent économique, le prêteur, la police d’assurance et, parfois, la police tout court. C’est celui qui règle les petits problèmes. Très concrètement, c’est par exemple oncle Bassem, bien placé dans le parti X et qui peut trouver un travail pour ton fils, donc tu votes pour lui.

C’est comme ça que ça fonctionne, ou plutôt, que ça fonctionnait, jusqu’à l’effondrement économique des deux dernières années. Et c’est ce contre quoi se révoltaient déjà, à l’automne 2019, tous ces garçons et toutes ces filles (en général non voilées) qui criaient dans la rue, en substance :

On veut sortir de ce système, on veut le départ en bloc de tous ces bandits, on veut un État laïc, civil, démocratique. On veut la souveraineté du Liban, libéré des tutelles de l’Iran et de l’Arabie saoudite. On veut la justice sociale, la lutte contre la corruption, l’égalité hommes-femmes.

Vaste programme! Finalement, lorsque les résultats définitifs sont apparus deux jours après le vote, le 17 mai, on a découvert que ceux et celles se réclamant de cette Thaoura, malgré le système électoral les forçant à se présenter pour des sièges désignés druzes, sunnites ou chrétiens, ces laïcs revendiqués – peut-être des athées cachés – ont obtenu 13 sièges sur 128.

On dira : c’est modeste et ça laisse quand même une grande majorité aux partis traditionnels. Mais selon plusieurs analyses lues et entendues dans les jours suivants, il s’agit tout de même d’une percée notable, dans le mur épais de l’immobilisme politique libanais.

Affaiblissement du camp chiite

L’autre fait majeur de cette élection, c’est l’affaiblissement marqué du clan chiite, représenté par le Hezbollah – le Parti de Dieu – qui est à la fois un parti politique, une milice armée (plus forte que l’armée officielle du Liban) et un véritable État dans l’État.

Or, le Hezbollah, avec son alter ego le parti Amal et la formation chrétienne pro-Iran (alliée des chiites) du président Michel Aoun, n’ont plus la majorité absolue à la Chambre des députés. Ensemble, ils n’arrivent pas à 64 députés.

Ce fait peut changer la dynamique politique et donner aux 13 révolutionnaires un pouvoir nouveau, en tant que pivot entre les prochiites, soutenus par l’Iran, et l’autre moitié politique du Liban – celle soutenue par les Saoudiens et moins hostile aux Occidentaux.

Pourquoi les formations traditionnelles semblent-elles malgré tout avoir résisté, et ce, en dépit de ce qu’on a qualifié d’effondrement du système?

Le système résiste

C’est que l’effondrement économique et social a bien eu lieu. Cependant, l’érosion du système politique est plus lente.

Il y a eu d’abord pour les pro-Thaoura un problème d’organisation : passer des manifs dans les rues à l’organisation structurée en partis politiques, ce n’est pas évident, surtout qu’il y a eu les deux ans de la pandémie, très dure au Liban.

Ces jeunes révolutionnaires se sont heurtés à un vieux système qui a encore des ressources. Et puis, ces nouvelles formations ont été décimées, depuis un an et demi, par le départ d’un bon nombre de leurs soutiens actifs : des jeunes, des intellectuels, des professionnels et des cadres qui ont quitté le pays en 2020 et 2021 pour l’Europe, le Canada, les pays du Golfe.

Des autos circulent sur une autoroute.

Un panneau du parti Forces libanaises, en bordure d’une autoroute, à Beyrouth

Photo : AFP / JOSEPH EID

De plus, ces formations se sont présentées en ordre dispersé dans une demi-douzaine de listes plutôt que de former un front uni, qui aurait peut-être pu aller chercher 15 ou 20 sièges.

Le système est par nature résolument hostile à des partis transconfessionnels ou non confessionnels. Il y a aussi eu de l’intimidation. Des cas de tabassages ont été rapportés contre des candidats alternatifs, surtout lorsqu’ils semblaient aller bien et attirer des électeurs.

Il y a aussi la pratique de l’achat de votes, assez répandue, produit naturel de ce système clientéliste.

100 $ pour un vote

Le 15 mai à Beyrouth, selon L'Orient-Le Jour, le grand quotidien francophone libanais, un vote garanti valait 100 $. Davantage si vous pouviez amener toute la famille élargie et apparemment plus encore si on se rapprochait de l’heure de la fermeture des bureaux de scrutin!

Donc, l’économie s’est effondrée, oui, mais pas le système politique confessionnel libanais, qui résiste toujours, même s’il commence à y avoir des trous. À défaut de mettre à bas ce vieux système confessionnel et communautaire, on a vu à cette élection un début de changement non négligeable.

Et puis, vu de Téhéran, l’affaiblissement du clan chiite, qui n’aura plus le contrôle du gouvernement, est une déconvenue pour le gouvernement iranien et son influence régionale. Mais à l’inverse, c’est peut-être une (relative) bonne nouvelle pour Paris ou pour Washington.

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