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Pertes et incertitudes pour l’industrie de la crevette

À Terre-Neuve comme à Québec, en passant par le Nouveau-Brunswick, l’industrie de la crevette ne va pas bien. Une baisse importante des quotas, l’inflation, la hausse du prix du carburant et une reprise encore fragile des marchés internationaux hypothèquent l’équilibre des prix entre transformateurs et pêcheurs.

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Les crevettiers n'ont toujours pas lancé la saison, six semaines après le début officiel de la pêche.

Photo : Radio-Canada / Joane Bérubé

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C’est dans un contexte de crise que l’industrie québécoise était jeudi devant la Régie des marchés agricoles pour un arbitrage accéléré sur le prix de la crevette au débarquement.

« Quelle que soit votre décision, est-ce qu’on va avoir une saison de pêche? »

— Une citation de  Extrait de l'audience du 19 mai devant la Régie des marchés agricoles

C’est la question qu’a posée tout haut, jeudi matin, Jean-Paul Gagné devant les arbitres de la Régie des marchés agricoles.

La question du directeur de l’Association québécoise de l’industrie des pêches (AQIP), l’Office des pêcheurs de crevette du Québec se la pose aussi.

Après plusieurs semaines de pourparlers, les pêcheurs et les usines ne sont pas parvenus à s’entendre sur un prix au débarquement pour la première partie de la saison qui se termine le 30 juin.

Pas de rentabilité pour les usines

Jeudi matin, devant la Régie des marchés agricoles, les pêcheurs, représentés par l’Office, et les propriétaires d’usines, représentés par l’AQIP, ont fait la démonstration que la saison 2022 ne sera rentable pour personne.

C’est d’autant plus vrai que les pêcheurs et les usines devront payer plus cher pour moins de produits en raison d’une importante baisse des captures autorisées dans le golfe.

Pêcheurs et transformateurs s’entendent parfaitement sur un seul point : les prix offerts sur les marchés internationaux restent insuffisants pour absorber la hausse du prix du carburant pour les pêcheurs et l’augmentation des frais pour les usines, notamment ceux liés au transport et à l'embauche de main-d'œuvre étrangère.

Les transformateurs demandent donc à la Régie de maintenir les prix de l’an dernier.

En 2021, les crevettiers avaient obtenu, selon la grosseur, 1,48 $ la livre pour la crevette de catégorie 1, puis 1,15 $ pour la crevette de catégorie 2 et 0,96 $ pour la petite crevette, pour un prix moyen d’environ 1,17 $.

À ce prix, a fait valoir le directeur de l’AQIP, les deux plus importantes usines de transformation, Marinard et Les Fruits de mer de l’Est du Québec, ont réalisé un déficit l'an dernier. Il en a déposé la preuve devant la Régie.

L’AQIP, qui ne prévoit pas d’embellie sur le marché, avance qu’avec moins de ressources à transformer, la situation financière des usines sera encore pire cette année.

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Des crevettes surgelées à l'usine Marinard

Photo : Myriam Fimbry

L'Association estime qu’en 2022, la hausse des coûts de fonctionnement sera de 22 ¢ de plus la livre. Les usines espèrent tout de même un prix de vente un peu supérieur à 2021 afin d'absorber une partie de la hausse des coûts.

L’AQIP a clairement fait savoir qu’elle souhaitait l’ouverture de la saison, même à perte. Les industriels ont indiqué qu’ils avaient besoin de conserver leur marché ainsi que leur main-d'œuvre locale.

Déficit en vue pour les pêcheurs

Devant les arbitres, le directeur général de l’Office des pêcheurs de crevette du Québec, Patrice Element, a admis d’emblée que le contexte financier était difficile pour les deux parties.

Il calcule toutefois que, si les crevettiers acceptaient la proposition des pêcheurs, aucun bateau ne pourrait rentabiliser ses voyages de pêche. Certains pourraient réaliser des déficits de plus de 250 000 $. Ce sera intenable pour plusieurs pêcheurs qui vont choisir de rester à quai, a prédit M. Element.

Les crevettiers, a-t-il rappelé, sont parmi les flottilles du golfe les plus touchées par l’augmentation du prix du carburant, qui est passé du simple au double, notamment parce que les chaluts de crevettiers sont des engins de pêche très lourds et plus coûteux à tirer.

Au prix actuel du diesel, selon les projections déposées par l’Office, la facture de carburant, qui était autour de 150 000 $ l'an dernier, pourrait atteindre 250 000 $, voire 300 000 $ pour la saison.

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Bien peu de crevettiers sont sortis depuis l'ouverture de la pêche, le 1er avril dernier.

Photo : Radio-Canada / Joane Bérubé

Les pêcheurs croient qu’avec la levée des mesures sanitaires, le marché va se rétablir. Ils font aussi valoir que l’absence d’entente commerciale entre les Européens et les Britanniques aidera le Canada à vendre sa crevette au Royaume-Uni qui reste un des principaux marchés d’exportation.

Les pêcheurs demandent donc 1,97 $ la livre pour la crevette de catégorie 1, puis 1,69 $ pour la crevette de catégorie 2 et 1,28 $ pour la petite crevette, pour un prix moyen d’environ 1,54 $.

Même à ce prix, ajoute Patrice Element, plusieurs entreprises de pêche ne seront pas rentables. Les seules, dit-il, qui vont faire des surplus sont celles qui ont des quotas très élevés et pas de dettes.

Les arbitres devront décider du partage des pertes et de la justesse des anticipations effectuées par l’une ou l’autre de parties.

Une industrie en réflexion

Ce n’est pas qu’au Québec que l’industrie de la crevette va mal.

L’industrie à Terre-Neuve est sur pause. Il n’y a pas de pêche, car les transformateurs n’ont pas encore ouvert leurs portes, même si le prix au débarquement a été tranché par un arbitre. Au Nouveau-Brunswick, seuls deux pêcheurs ont pris la mer de manière exploratoire sans prix fixé par les usines pour leurs prises.

Au Québec, l'audience a permis aux arbitres d’entendre aussi les réflexions de l’industrie face à son avenir.

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Les crevettes du golfe sont essentiellement vendues décortiquées, cuites et surgelées.

Photo : Radio-Canada

La crise n’est pas près de se résorber, puisque des diminutions de quotas ont aussi été annoncées pour 2023 et que le prix du carburant risque de demeurer incertain. Les quotas ont été abaissés de 57,2 % depuis 2010 et la ressource est en déclin.

L’industrie de la crevette du golfe s’est développée dans les années 1970 à partir de la mise en marché d’un produit décortiqué, cuit et congelé. Cette crevette est surtout vendue sur les marchés européens.

De l’aveu des pêcheurs comme des propriétaires d’usine, les échanges cette année ont permis d’amorcer une réflexion sur la valorisation de la ressource par d’autres catégories ou d’autres types de produits comme la crevette non décortiquée.

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L'usine de crevettes de L'Anse-au-Griffon a été la seule rentable en 2021 parmi les trois usines de transformation du golfe.

Photo : Radio-Canada / Joane Bérubé

La réflexion a aussi porté sur le développement du marché intérieur, d’autant plus que la seule usine qui a été rentable en 2021, Crevettes du Nord atlantique, vend 80 % de sa production au Québec. Des tests ont été effectués par les usines pour développer de nouveaux produits, particulièrement destinés au marché du Québec.

Est-ce que le prix que fixera la Régie permettra le lancement de la saison?

« On ne sait pas si c’est une mission possible et on va essayer de s’en acquitter le mieux possible. »

— Une citation de  André Rivet, président de l'audience de la Régie des marchés agricoles du 19 mai 2022

Le dossier a été pris en délibéré. La Régie assure qu’elle rendra une décision rapidement.

Selon les dernières données recueillies par le MAPAQ, la flotte québécoise est composée de 38 bateaux où s'active un équipage de trois à quatre personnes. L’industrie compte aussi trois usines qui emploient de 400 à 500 personnes au total.

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