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Les revers de Vladimir Poutine face à l’Ukraine

L'ombre de soldats ukrainiens sur une ligne de crête.

La force ukrainienne a surpris l'armée russe, selon des experts.

Photo : Reuters / Maksim Levin

Vladimir Poutine est-il en train de perdre son pari? Avec l'invasion de l'Ukraine, le président russe espérait freiner l'influence occidentale sur les pays d'Europe de l'Est et renforcer son pouvoir sur l'échiquier mondial. Mais avec la Suède et la Finlande qui demandent leur adhésion à l’OTAN et les combattants ukrainiens qui démontrent une résistance surprenante face à une armée russe devant parfois reculer, certains spécialistes se demandent si Vladimir Poutine n’est pas sur le point d'échouer.

Le président russe voulait s’emparer rapidement des territoires russophones de l’Ukraine, mais il semble désormais ne plus maîtriser la situation. Une guerre éclair, un blitzkrieg, qui de toute évidence n'a pas fonctionné, analyse le politologue et spécialiste de la Russie Pierre Binette. Sa stratégie a été contrecarrée par une offensive plus vigoureuse que prévu. Il voulait une Ukraine faible et, au contraire, elle a été renforcée. Elle a un niveau d'armement comme elle n'en a jamais eu, ajoute le professeur de science politique à l’Université de Sherbrooke.

Vladimir Poutine, pendant une rencontre.

Le président de la Russie va-t-il réussir à atteindre ses objectifs?

Photo : Associated Press / Mikhail Klimentyev

Si l’une des ambitions principales du président russe était de freiner la progression de la zone d’influence occidentale vers son pays, il semble qu’il n’avait pas prévu que cette agression contre son voisin viendrait renforcer les liens entre les pays membres de l’OTAN, et même inciter certaines nations à demander sa protection, fait remarquer Pierre Binette.

« Dans les faits, cette agression russe sur l'Ukraine a renforcé de manière extraordinaire la solidarité des pays membres de l'OTAN. »

— Une citation de  Pierre Binette, politologue et spécialiste de la Russie

Parce qu’avant le conflit, l’OTAN, qui a vu le jour après la Seconde Guerre mondiale, montrait des signes évidents de fatigue. On n’a qu’à se rappeler les dissensions et les déclarations intempestives de l’ex-président américain Donald Trump ou encore les mots durs du président français, Emmanuel Macron, en 2019. Aujourd’hui, les pays, qui étaient à couteaux tirés, sont unis plus que jamais, et l'OTAN attire deux pays scandinaves, voisins de la Russie. Une façon pour eux d’obtenir une certaine police d’assurance face à un président russe au comportement jugé inquiétant.

Vladimir Poutine comptait beaucoup sur les divisions au sein de l'Europe, divisions nourries en très grande partie par la dépendance de plusieurs pays européens [au pétrole], et surtout au gaz russe, ajoute le politologue. Même si la question énergétique russe a fait l’objet de débats et que la Russie a coupé le gaz à certains pays d’Europe en guise de représailles, cela ne semble pas avoir eu l'effet escompté jusqu'à présent.

Un colosse aux pieds d'argile?

Le colosse montre aussi des signes de faiblesses évidents face à un adversaire pugnace, déterminé et mieux préparé, selon Rémi Landry, lieutenant-colonel à la retraite des Forces armées canadiennes.

Il fait remarquer que l’armée russe est composée de conscrits, des soldats forcés de s’enrôler et qui n’ont peut-être pas la motivation nécessaire. Il souligne aussi que l’armée russe a commis des erreurs stratégiques en attaquant plusieurs fronts à la fois, et que les combats urbains se sont avérés très difficiles. Sur le terrain, ce sont des signaux qui vous laissent sous-entendre que votre structure est plus ou moins bien organisée. Vous n’avez pas les capacités de nourrir [vos soldats], de leur donner l'approvisionnement qu'il faut pour être capable de combattre. Éventuellement, vous avez un problème de [démotivation].

Selon Rémi Landry, l’image du premier soldat russe jugé en Ukraine pour crime de guerre en dit long sur l’une des faiblesses d’organisation de l’armée russe. Vadim Shishimarin, âgé de seulement 21 ans, est un très jeune sous-officier qui, selon lui, n’a pas suffisamment d’expérience pour avoir le grade de sergent. Je peux vous dire que dans les Forces armées canadiennes, vous n'aurez pas de sergent à 21 ans. Si l’individu rentre à 18 ans, donnez-y au moins de 8 à 10 ans avant qu’il puisse atteindre ce grade-là.

« [Le sous-officier], c’est comme un grand frère à l’intérieur d’une unité de combattants. C’est quelqu’un qui a de l'expérience et qui est en mesure d’aider [les soldats sur le terrain]. »

— Une citation de  Rémi Landry, lieutenant-colonel à la retraite
Gros plan d'un homme surveillé par un constable.

Vadim Shishimarin, lors de sa comparution devant un tribunal de Kiev mercredi.

Photo : La Presse canadienne / AP/Efrem Lukatsky

Pierre Binette constate pour sa part que l'essoufflement se fait toutefois aussi ressentir au sein des forces ukrainiennes. Leur capacité de renouvellement des troupes est aussi plus limitée. Les plus efficaces forces ukrainiennes éprouvent actuellement quand même de la difficulté. Ils reprennent des parties, mais les Russes en reprennent d'autres. Et les Russes ont un bassin de population beaucoup plus important. Malgré tout, les combattants ukrainiens démontrent toujours une forte capacité de résistance, selon lui.

« Poutine ne croyait pas que les Ukrainiens soient assez forts pour arrêter la puissante armée russe. »

— Une citation de  Pierre Binette, professeur à l'École de politique appliquée à l'Université de Sherbrooke

L'avenir de Vladimir Poutine

Même si le conflit a des conséquences humanitaires et économiques importantes, Vladimir Poutine a toujours l’appui d’une bonne partie de la population. Elle pourrait toutefois s’étioler rapidement, croit le professeur Binette. En intervenant, puis en espérant être reçu comme un héros dans les parties russophones de l'Ukraine, il jouait la carte du nationalisme, et un nationalisme qui a un fort appui dans l'opinion publique russe. Mais ce n’est pas ce qui s'est produit.

Sergei, un enfant de 11 ans, attend son tour pour recevoir des dons de nourriture lors d'une distribution humanitaire à Bucha, dans la banlieue de Kiev, le mardi 19 avril 2022.

Selon Pierre Binette, la guerre en Ukraine n'est pas appuyée par tous les Russes.

Photo : Associated Press / Emilio Morenatti

« Les jeunes étaient beaucoup plus opposés à une guerre contre l'Ukraine et beaucoup moins exposés à la propagande russe parce qu'ils ont des sources diversifiées d'informations. »

— Une citation de  Pierre Binette, professeur à l'École de politique appliquée à l'Université de Sherbrooke

Pour sa part, Rémi Landry ajoute que les soldats russes ont peut-être eu, à son avis, une tout autre perspective du conflit lorsqu’ils ont été confrontés aux réalités du terrain. Il y a tout le côté désinformation. Lorsqu’on dit [aux soldats russes] : "Vous allez libérer un peuple gouverné par un groupe de nazis. Tout ce que [leurs soldats] veulent faire, c'est détruire tous ceux qui ont des noms russes ou qui parlent le russe à l'intérieur de l’Ukraine". Et puis quand vous arrivez, vous combattez, puis vous vous apercevez que c'est pas tout à fait ça. Vous voyez le problème. On a l’impression qu’on vous a menti. Que vous faites quelque chose qui finalement ne correspond pas à la réalité.

Les Russes vivent aussi les contrecoups de la guerre, fait remarquer Pierre Binette, et cela pourrait également avoir un effet sur l’appui à leur président. Leur pays connaît une baisse importante de son PIB, et plusieurs entreprises occidentales ont décidé de plier bagage. Le départ de la chaîne de restauration américaine McDonald et du motoriste français Renault ne sont que quelques exemples.

Vladimir Poutine au centre, en costume et cravate, assis à une table lors d'une réunion; Sergueï Choïgou et Valéri Guerassimov en uniforme militaire.

Le président russe Vladimir Poutine, accompagné de son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou (à gauche), et de son chef d'état-major, Valéri Guerassimov (à droite)

Photo : Getty Images / AFP/MIKHAIL KLIMENTYEV

Les revers de fortune de l’armée russe dans plusieurs combats auraient même un effet sur l’autorité presque divine du président Poutine. Pierre Binette affirme que des analystes russes ont souligné des désaccords importants entre le président et des hauts gradés de l’armée. Il y a des rumeurs [...] comme quoi il y aurait des dissensions avec des généraux russes qui lui avaient promis une victoire rapide, souligne Pierre Binette. Il y aurait des dissensions fort importantes entre Poutine et le FSB, le service de renseignement russe. Il aurait limogé plusieurs centaines d’espions et de dirigeants russes.

Plus isolé que jamais face aux pays occidentaux, est-ce que Poutine est encore là pour longtemps? Il y a des rumeurs voulant que son pouvoir vacille en ce moment, dit le spécialiste, mais ce ne sont que des rumeurs, s’empresse-t-il de préciser.

Il est certain que si le conflit s’embourbe encore davantage, son pouvoir va être menacé, estime Pierre Binette. Il ne pourra pas se maintenir au pouvoir s’il n'est pas victorieux ou s'il ne se retire pas. Comment pourrions-nous faire affaire avec la Russie? Biden a posé la limite : on ne négocie pas avec un criminel de guerre.

La solution postguerre ukrainienne va exiger le départ de Poutine, qu’il soit volontaire ou non, conclut-il.

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