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Envoyée spéciale

Les touristes arrivent à Constanta. Où iront les réfugiés de l’Ukraine?

La Roumanie a accueilli presque un million d’Ukrainiens. Mais dans les villes touristiques, en bordure de la mer, l'arrivée des vacanciers et l'absence d'un plan européen à long terme ajoutent à l'incertitude.

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Tatiana et son fils, Illia et Larissa n'en veulent pas au gérant de l'hôtel qu'elles doivent quitter puisque les vacances approchent.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

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La mer. La chaleur, l’air salin.

« C’est thérapeutique, n’est-ce pas », dit Elena Motassova. Elle a le cou tendu vers le ciel, les yeux plissés et aveuglés par le soleil.

Puis les larmes coulent quand elle les ouvre pour admirer la mer Noire. Notre mer Noire, dit-elle. Ça nous fait penser à Odessa. Nous voudrions tellement rentrer à la maison.

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Elena Motassova et ses compatriotes ukrainiens se sont retrouvés sur une plage de la mer Noire.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Nous, c’est aussi Olga, Larissa, Tatiana, Illia. Des femmes âgées de 30 à 75 ans qui marchent main dans la main sur la plage.

Elles sont inséparables. Pourtant, elles ne se connaissaient pas quand elles sont arrivées à Constanta, en Roumanie, le 2 mars. On habite toutes à Odessa en Ukraine, mais nous ne nous étions jamais croisées chez nous! C’est le destin qui nous a réunies et on a besoin l’une de l'autre, explique Larissa Goubachova.

C’est à l'Hôtel Mondial, juste en face de la plage, qu'elles ont fait connaissance. Elles venaient de fuir la guerre, convaincues à l'époque que leur exil était temporaire. Mais plus les semaines passent, plus la guerre s'enlise. Et leur amitié se soude.

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L'Hôtel Mondial héberge 159 Ukrainiens qui doivent libérer les chambres en vue de l'arrivée des touristes.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

L'hôtel les héberge gratuitement, leur offre trois repas par jour et du réconfort. Il y a des enfants qui courent près de la réception, d'autres qui jouent à la cachette près du stationnement où des employés municipaux s'affairent à réparer un trottoir et à préparer la terre pour planter des fleurs.

La saison touristique approche et les commerçants s’y préparent. Les plages vides de Constanta seront bondées de touristes dès le mois de juin.

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Une plage déserte de Constanta en Roumanie

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

On doit partir, dit Tatiana Inchenko, mais on comprend, c'est normal. L'hôtel leur a donné quelques jours pour libérer leur chambre. Mais elle dit qu'elle a de la chance puisqu'un Roumain lui offre un petit studio à Mamaia, pas très loin.

Il faudra toutefois qu’elle trouve de l'argent pour nourrir la famille. Ce n'est pas évident de trouver du travail, je ne parle pas roumain.

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Tatiana fait ses valises à l'hôtel. Un bon samaritain lui a offert un studio pour l'été.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Et pour les autres femmes?

On n'a encore rien trouvé, affirme Olga, la plus jeune du groupe.

Vous avez de l’argent?

Un peu. J'étais enseignante à Odessa. Mais ses économies fondent avec la guerre qui s’installe.

Comme tous les pays de l’Union européenne, la Roumanie a offert une protection temporaire aux Ukrainiens qui fuient la guerre. Le pays en a accueilli plus de 900 000, ce qui en fait le deuxième hôte en importance après la Pologne.

Et à l'image des Polonais, les Roumains se sont démenés, mobilisés, cotisés pour les accueillir avec dignité et compassion.

Le temps est venu pour le gouvernement d'intervenir et de soutenir les efforts de la société civile et des entreprises privées, affirme Cosmin Berzan, un coordinateur qui fait le pont entre plusieurs ONG à Constanta et dans le reste de la Roumanie.

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Cosmin Berzan coordonne les activités de plusieurs ONG à Constanta.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Les villes comme Constanta sur la côte de la mer Noire étaient parmi les mieux placées pour héberger les Ukrainiens en situation d'urgence, avec ses centaines d'hôtels vides durant les mois d'hiver.

Par contre, l'arrivée des vacanciers crée énormément d'incertitudes.

Vous aimeriez qu’ils restent? Oui, bien sûr, mais comment? répond Stefan Onea, qui est le gérant de l'Hôtel Mondial. Les chambres sont promises aux touristes, et honnêtement nous avons besoin d’argent, explique l’homme, la gorge nouée.

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Stefan Onea, un hôtelier roumain, n'a pas d'autre choix que de demander aux Ukrainiens de partir, bien qu'il se soit attaché à ses invités et voudrait les garder.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Il loge 159 Ukrainiens, dont 60 enfants, depuis plus de deux mois. Le gouvernement lui a promis une compensation de 10 euros par jour par personne. C'est presque rien et de toute façon je n’ai pas encore reçu un sou, dit-il.

Ces mêmes chambres seront louées aux touristes pour 10 fois plus cher, soit 100 euros, minimum. Nous sommes une entreprise privée, on n’y arrivera pas sans ces revenus, mentionne-t-il.

Sa femme, Corina, ajoute en souriant que son mari s’est tellement impliqué et attaché à ses invités ukrainiens qu’elle ne le voit presque plus! Les voir partir une fois de plus vers l’inconnu la peine tout autant.

Corina blâme en bonne partie le gouvernement roumain et ce qu’elle considère comme son inaction. Adrian, un autre hôtelier, ajoute que celui de l'Union européenne n’est pas mieux parce qu’il tarde à élaborer un plan à long terme pour gérer une crise qui est loin de se résorber.

Le gouvernement roumain a du mal à s'occuper de nous, son propre peuple. Comment voulez-vous qu’il gère cette crise? C’est l’Europe qui doit se réveiller, d’autant plus qu’il est évident que la guerre s'éternise.

Cinq milliards d'euros sont prévus et promis pour l’ensemble des pays membres qui ont ouvert les bras aux Ukrainiens, dont la Roumanie. Mais on ignore encore l’échéance pour la distribution de ces fonds destinés au logement, à la nourriture et à l'éducation des enfants.

En attendant, Cosmin s’organise avec les dons. Il a aidé à mettre sur pied une petite école pour les Ukrainiens au centre-ville de Constanta, mais personne ne parle le roumain.

Ç'a l'air d’une prison, dit Ludmila Inchenko en riant quand elle nous ouvre la porte, derrière les barreaux. C’est vrai que l’immeuble est un peu délabré, mais il est plein de vie, avec des dessins sur les murs et les cris des enfants.

Ludmila vient de recevoir des ballons de soccer de l'UNICEF. On n’en avait qu’un seul et les petits se l'arrachaient.

Ludmila est elle aussi une Ukrainienne qui a fui la guerre, tout comme les enseignantes qui viennent donner de leur temps pour occuper les enfants. Ils sont survoltés ce matin, et fiers d'être filmés. Ils insistent pour nous chanter en chœur une vieille chanson cosaque ukrainienne

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Des enfants de la région d'Odessa en Ukraine terminent l'année scolaire à Constanta.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

De les voir comme ça unis, à l’étranger, me touche. C'est incroyable, et j’en ai des frissons, raconte Ludmila.

Au fond de la classe, le petit Sacha ne nous quitte pas des yeux. Il sort un minuscule bout de papier et me fait signe de venir, mais le recache rapidement sous son bureau quand la maîtresse s'approche de lui. Il finit par nous dévoiler son petit secret quand elle retourne vers le tableau.

C’est un dessin avec un drapeau russe et une tête coupée. C'est celle de Poutine, dit Sacha.

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Sacha cache un petit dessin d'un drapeau russe et de la tête de Vladimir Poutine sous son bureau. Son père est resté dans la région d'Odessa pour tenir tête à l'armée russe.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Ces enfants ont tous quitté le sud de l'Ukraine dans des conditions difficiles, leur maison est brûlée. Leurs pères sont restés pour défendre le pays.

Je lui parle tous les jours, dit Amma, une maman qui est venue chercher son fils, mais c’est dur, on ne pensait pas que ce serait si long. Elle se résigne à sa nouvelle vie en Roumanie, sans son mari et sans moyens.

Elle aussi a heureusement trouvé un bon samaritain qui la loge avec ses enfants. Mais la plupart des familles qui fréquentent l'école sont à l'hôtel, dit Ludmila, et je m'inquiète pour les parents. Ils se sont installés et doivent encore changer d’endroit, et les loyers sont hors de prix en ce moment.

Olga, Elena, Tatiana, Illia, Larissa n’osent surtout pas se plaindre. Les Roumains, que Dieu les protège, nous ont accueillis à bras ouverts, et on les aime pour leur générosité, dit Elena.

Elles aussi, comme les enfants, se mettent à chanter leur mal du pays comme par instinct de survie. Odessa, leur maison, leurs hommes, leurs vies sont si proches, mais ils ne leur ont jamais paru si loin.

Des femmes marchent sur la plage.

Ces Ukrainiennes ont trouvé refuge en Roumanie et elles ont été accueillies à bras ouverts.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Notre dossier Guerre en Ukraine

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