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Mort en détention à Edmonton : le rapport d’autopsie soulève des questions

Un témoin et un rapport d’autopsie révèlent des détails troublants sur les circonstances d’un affrontement mortel au centre de détention provisoire.

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Danny Robinson (à gauche) est mort en août après une dispute avec le personnel du centre de détention provisoire d'Edmonton. Son plus jeune frère, Michael (à droite), et le reste de sa famille cherchent toujours à savoir comment c'est arrivé.

Photo : Fournie par Marilyn Hayward

Détenu à Edmonton pour une contravention impayée, Danny Robinson a été plaqué au sol « avec force » par des agents correctionnels jusqu'à ce que son cerveau manque d'oxygène et que son cœur s'arrête, révèle un rapport d'autopsie qui vient d'être remis à sa mère. Il y a huit mois, le Service de police d'Edmonton a classé l’affaire sans porter d'accusations.

Assise dans la cuisine de sa petite maison d’Orillia, en Ontario, Marilyn Hayward tente de contenir ses émotions pendant qu’elle lit et relit le rapport d’autopsie de son fils.

« Ce sont des sentiments mélangés. Ce n’est pas facile de lire un rapport sur la façon dont son fils est mort. »

— Une citation de  Marilyn Hayward, mère de Danny Robinson

Danny Robinson, 50 ans, devait être libéré du centre de détention provisoire d’Edmonton le 24 août dernier, sa famille ayant payé la contravention à l'origine de son arrestation.

Plutôt qu'au centre de détention, c'est à l'hôpital que sa mère l’a retrouvé. Son fils avait le visage tuméfié, une fracture à l’os orbital et presque aucune activité cérébrale. Il est mort six jours plus tard.

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Marilyn Hayward lit et relit le rapport d'autopsie de son fils, qui contient, selon elle, plus de questions que de réponses.

Photo : CBC

Entre les mains de Marilyn Hayward, écrite noir sur blanc, une information qu'elle tente d'obtenir depuis des mois, la cause exacte du décès de son fils : lésion hypoxique ischémique au cerveau causée par un arrêt cardiaque par contention en position couchée.

En d’autres mots, le médecin légiste estime que le cerveau de Danny Robinson a manqué d’oxygène en raison de la façon dont il a été immobilisé par les agents correctionnels : plaqué sur le ventre, les mains menottées dans le dos et maintenu au sol avec force.

Ce passage du rapport pousse Marilyn Hayward à tirer des conclusions différentes de celles auxquelles sont parvenues les autorités. Ils sont coupables. C’est comme ça que je l’ai compris. Ils sont coupables, affirme-t-elle.

Mais, parmi les 15 pages de jargon médical, d’autres mots troublent. Il y est écrit que son fils se serait mal comporté et aurait refusé de suivre les ordres.

Le décès a été consigné comme accidentel. Le Service de police d’Edmonton (EPS) a d’ailleurs conclu que la cause n’était pas criminelle.

[Les responsables] vont s’en sortir. C’est cela qui est le pire, conclut Marilyn Hayward, incrédule.

Le rapport d’autopsie mentionne certaines des blessures de son fils, dont une contusion sous le cuir chevelu, mais sans établir de lien avec sa cause de décès.

Selon sa mère, la conclusion reste cependant la même : Oui, ils l’ont battu à mort, mais c’était un accident. [...] Comment cela peut-il être un accident?

Des circonstances floues

Danny Robinson a été arrêté le 23 août tout près de chez lui, à Edmonton. Il avait une amende impayée dans son casier judiciaire pour avoir conduit sans assurance en 2019.

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Les deux frères de Danny Robinson ont trouvé sa voiture tout près de sa résidence, là où il a été détenu après un contrôle routier. À l'intérieur, il y avait plusieurs masques utilisés. La famille et des amis de Danny disent qu'il n'a jamais refusé d'en porter.

Photo : Fournie par Marilyn Hayward

La première version des faits que la mère de Danny Robinson dit avoir obtenue est celle qu’un membre du personnel du centre de détention lui aurait donnée au téléphone : son fils attendait d’être libéré, mais il a refusé de mettre un masque et est devenu agressif. Il aurait fallu plusieurs agents correctionnels et un sédatif pour le maîtriser.

Le ministère de la Justice refuse de corroborer ou de nier cette version, évoquant la loi sur la protection de la vie privée.

Une enquête policière de 11 jours

Il a fallu trois jours pour que le Service de police d’Edmonton soit averti de l’incident et ouvre une enquête.

Le 7 septembre, le jour même de l’autopsie, un policier a appelé Marilyn Hayward et ses deux autres fils pour leur dire que l’affaire était classée.

Ces derniers ont enregistré l’appel. L'EPS ne déposera pas d’accusations criminelles, dit l’inspecteur. Les questions, la colère, l’incompréhension fusent au bout du fil. En guise d'explication, l’inspecteur mentionne l’autopsie.

Il dit toutefois qu’il ne peut pas donner plus de détails et que c’est au bureau du médecin légiste de communiquer le reste.

Des dossiers médicaux révélateurs

Au fil des mois, des informations provenant d’autres sources commencent à parvenir jusqu’à Marilyn Hayward.

Elle obtient les notes de l’Hôpital et des ambulanciers qui sont venus chercher son fils.

Celles-ci relatent que, pendant une altercation d’environ 5 minutes, Danny Robinson a reçu un coup à la tête, qu'il a été aspergé de gaz poivré, qu'il est devenu plus agité puis a perdu connaissance. On lui a également administré 10 mg du sédatif Midazolam.

Son cœur s’est arrêté à 21 h 09. Une ambulance a été appelée 11 minutes plus tard.

Les infirmiers et les techniciens paramédicaux qui travaillent au centre de détention étaient déjà auprès de lui. Ils ont réussi à le réanimer à 21 h 30.

En plus des dommages cérébraux causés par l’arrêt cardiaque, les médecins de l’Hôpital Royal Alexandra notent que Danny Robinson a une fracture près de l'œil et une légère hémorragie à l’abdomen, près du pancréas et de l’estomac.

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Danny Robinson avait une fracture et plusieurs blessures au visage et aux poignets lorsqu'il a été admis à l'hôpital.

Photo : Fournie par Marilyn Hayward

D’autres détails, tout aussi troublants, ont été signalés par un témoin de la dispute. Ce dernier assure que cela n’avait rien à voir avec un refus de porter le masque.

Un témoin jamais interrogé par la police

Je ne peux pas respirer.

Aidez-moi.

Ce sont les mots qui hantent Michael Klassen. Il dit les avoir entendus à travers la porte close d’une cellule du centre de détention provisoire d’Edmonton, le 24 août dernier.

Ce seraient les derniers qu’aurait prononcés Danny Robinson, avant que son cœur ne s’arrête.

J’essaie de ne pas être trop traumatisé, mais c’est brutal. Quand on entend un homme libre se faire battre à mort par des gardes, cela nous reste dans la tête, raconte Michael Klassen, toujours ébranlé.

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Michael Klassen dit qu'il était dans la file d'attente pour être libéré du centre de détention en compagnie de Danny Robinson et qu'il a vu une bonne partie de l'affrontement.

Photo : CBC

L’homme de 39 ans, qui habite à Saskatoon, devait être libéré en même temps que Danny Robinson.

Il raconte qu'ils avaient une conversation inoffensive pendant qu’ils attendaient leur tour dans le couloir quand un agent est venu les prendre à partie et les accuser d'être en train de parler de lui.

Une altercation s’en serait suivie, durant laquelle Danny Robinson aurait accusé l’agent d’agir en trou de cul. Le garde aurait répondu : Tu sais quoi? Tu ne vas pas sortir avec les autres et il aurait tenté de le pousser vers une cellule.

Le garde a commencé à le frapper et tout ce qu'on entendait, c'était : "Arrête de résister, mets tes mains dans le dos", se rappelle Michael Klassen.

Il jure qu’il n’a pas vu Danny Robinson faire autre chose que protester et faire porter son propre poids vers l’arrière pour résister au garde qui tentait de le pousser.

D’autres agents se seraient alors précipités vers eux.

Michael Klassen dit qu’il n’a pas vu le reste de l'affrontement, car les autres détenus et lui ont été écartés et emmenés dans une autre cellule, mais qu’il l’a entendu.

Il se rappelle que les Aidez-moi et les Je ne peux pas respirer ont fait place au silence.

Michael Klassen dit que les enquêteurs de la police ne l’ont jamais contacté pour avoir sa version des faits.

La police et le ministère de la Justice se renvoient la balle

Dans une réponse par courriel envoyée à CBC/Radio-Canada le 7 septembre, une porte-parole du service de police d'Edmonton a affirmé que l’enquête policière était déjà close.

Dans deux courriels subséquents, elle a répété que c’était l’autopsie pratiquée le jour même qui avait déterminé qu’il n’y avait pas de crime dans cette affaire.

« Une autopsie effectuée le 7 septembre 2021 et un rapport final reçu le 18 mars 2022 ont déterminé que la mort n’était pas criminelle. »

— Une citation de  Cheryl Voordenhout, porte-parole, Service de police d’Edmonton

Le bureau du médecin légiste en chef de l’Alberta est catégorique : ce n’est pas le rôle du médecin légiste de déterminer cela.

« Les médecins légistes ne déterminent pas si une mort est due à un acte criminel.[...] C’est un jugement qui revient à la police, aux procureurs de la Couronne et aux tribunaux. »

— Une citation de  Katherine Thompson, porte-parole, ministère de la Justice de l’Alberta

La nature du décès qui figure dans le rapport d’autopsie est un jugement médical.

Il peut être décrit comme accidentel dans tous les cas où l'examen du corps n’a pas permis d’identifier une intention évidente de causer la mort, peut-on lire sur le site du ministère de la Justice de l’Alberta.

C’est enrageant que la police dise : "Le médecin légiste dit que c’est une mort accidentelle, notre travail est fait!" , affirme le président de l’Association canadienne de droit carcéral, Tom Engel. C’est une façon de fuir ses responsabilités.

Dans un courriel à CBC/Radio-Canada, une porte-parole du service de police d'Edmonton assure que l’enquête sur la mort de Danny Robinson était approfondie.

[Elle] comprenait tous les moyens standards d’enquête, dont le visionnement de vidéos de surveillance, des entrevues avec des témoins et une collaboration avec le Bureau du médecin légiste.

Interrogée au sujet du témoin Michael Klassen, la porte-parole a répondu que les enquêteurs n’avaient tout simplement pas réussi à le joindre.

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Danny Robinson était père de deux garçons qui sont aujourd'hui âgés de 6 et 13 ans.

Photo : Fournie par Marilyn Hayward

Le ministère de la Justice affirme de son côté qu’une enquête interne sur l’incident a été déclenchée, comme le veut la loi.

Il a cependant refusé de dire si cette enquête est terminée ou si des employés pourraient être sanctionnés, citant, encore une fois, la Loi sur la protection de la vie privée.

Marilyn Hayward a pour sa part embauché un avocat dans le but de déposer une poursuite au civil.

Après plus de huit mois, elle est découragée par tout le système d’enquête et de justice, mais elle se sent incapable de simplement baisser les bras.

[Danny] était un homme bon de tellement de façons. [...] Je ne peux pas accepter ce qui lui est arrivé. Je ne peux pas me retirer, faire semblant ou laisser quiconque m’empêcher de me battre pour mon fils, dit-elle.

Avec des informations de Jorge Barrera et Madeline McNair

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