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Qui freinera les acquisitions d’usines de fruits de mer par de grands consortiums?

De nombreuses usines de transformation de fruits de mer, un des principaux moteurs économiques de la région atlantique, sont maintenant détenues en tout ou en partie par des consortiums et des firmes d'investissements provenant de l'extérieur de la région.

Des transformateurs, des pêcheurs et des élus demandent que l'on étudie plus à fond les nombreuses acquisitions dans le domaine des pêches en Atlantique. Ils s'inquiètent de l'arrivée de nouveaux joueurs - des firmes d'investissements et des consortiums, entre autres, provenant de l'extérieur de la région - et de l'impact que ça pourrait avoir sur les prix et les retombées économiques pour les communautés de pêche.

Des transformateurs, des pêcheurs et des élus demandent qu'on étudie plus à fond les nombreuses acquisitions dans le domaine des pêches en Atlantique.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

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Les acquisitions et les consolidations dans le domaine des pêches dans l’est du Canada se sont accélérées au cours des dernières années.

Un temps de réflexion demandé

Les usines de transformation, les shops à poisson, sont des fleurons de l'économie en Acadie. À l'exception de la Péninsule acadienne, où la majorité des usines appartiennent à des Acadiens et sont encore gérées par eux, de nombreuses usines en Atlantique sont maintenant la propriété de firmes d'investissements et de consortiums provenant d'autres provinces et d'ailleurs dans le monde.

« Moi, ça fait 50 ans que je suis dans l'industrie et je n'ai jamais vu quelque chose de semblable aussi rapidement avec du capital de cette ampleur-là. »

— Une citation de  Gilles Thériault, président de l'Association des transformateurs de crabe des neiges au Nouveau-Brunswick

Dans la petite communauté de pêcheurs de Cap-Pelé, l'image est frappante : au cours des trois dernières années, les deux plus importantes usines à homard du village ont été vendues à des consortiums dont les sièges sociaux sont à Montréal et à Vancouver.

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L'usine Pêcheries Westmorland, à Cap-Pelé, qui emploie jusqu'à 400 travailleurs, a été achetée en novembre 2021 par le Premium Brands Holdings. Le groupe est aussi actionnaire de l'entreprise Clearwater Seafoods en Nouvelle-Écosse.

Photo : Pêcheries Westmorland

C'est pourquoi je dis : prenons le temps de respirer et de comprendre ce qui se passe, puis assurons-nous que c'est dans l'intérêt de nos communautés rurales, de nos pêcheurs, de nos travailleurs d'usine, de nos provinces, indique Gilles Thériault, directeur du développement commercial a l'usine McGraw Seafoods, à Tracadie.

Ces sociétés – Champlain Financial et Premium Brand Holdings – ne se sont pas limitées à Cap-Pelé. Elles possèdent désormais une dizaine d'usines au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse et sont devenues des géants dans l'industrie.

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En 2018, le groupe Champlain a acheté l’usine Cape Bald Packers de Cap-Pelé. Au cours des cinq dernières années, Champlain, dont le siège social se trouve à Montréal, a aussi acheté Cheticamp Fisheries, Riverside Lobster International, Boston Lobster, Petit de Grat Packers, Lobsters’R’Us et Captain Dan’s Seafood.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Mais ces acquisitions pourraient être de courte durée, du moins pour une de ces sociétés. Après avoir fusionné plusieurs usines, la firme d'investissements Champlain serait déjà prête à s'en départir, selon un magazine spécialisé dans l'industrie des fruits de mer. L'entreprise n'a ni confirmé ni démenti cette information.

Leur seul et unique objectif, c'est d'essayer de faire le plus de profits possible pour revendre. Alors ça, ça mérite quand même un échange et une réflexion plus pondérée au lieu d'être simplement des observateurs qui regardent le train passer, fait valoir Gilles Thériault

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Gilles Thériault, président de l'Association des transformateurs de crabe des neiges au Nouveau-Brunswick

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Gilles Thériault représente aussi les transformateurs de crabe des neiges au Nouveau-Brunswick. Certains de ses membres ont été achetés par ces consortiums. Même s'il dit comprendre l'occasion d'affaires, les bienfaits d'injecter de nouveaux capitaux privés et la modernisation, il demande un temps de réflexion sur l'avenir de l'industrie.

La Péninsule acadienne, le village gaulois dans l'industrie

Le pêcheur de crevettes et président de l'Association coopérative des pêcheurs de l'Île à Lamèque, Hector Chiasson, compare la Péninsule acadienne au dernier village gaulois qui résiste encore aux acquisitions des grands consortiums et des firmes d'investissements.

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Hector Chiasson, président de l'Association coopérative des pêcheurs de l'Île

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Ici, on n'a pas eu d'offres d'entreprises étrangères [...] on n'a pas eu ça. Peut-être que ça serait beaucoup plus difficile, parce que nous autres on a beaucoup plus le sentiment d'appartenance parce qu'on est [copropriétaires] de l'usine, indique Hector Chiasson, président de l'Association coopérative des pêcheurs de l'Île.

Avec les 137 autres pêcheurs et cadres, il est membre-propriétaire de la coopérative. Un ultime rempart contre les acquéreurs de l'extérieur, selon lui. L'usine, qui transforme le crabe, le homard et la crevette, compte aujourd'hui 350 travailleurs. Dix millions de dollars ont été investis pour sa modernisation au cours des trois dernières années.

Non loin de là, sur l'île Miscou, l’usine Miscou Fish Products renaît littéralement de ses cendres. L’entreprise a été rebâtie après un incendie, puis restructurée et consolidée avec l'aide des gens de la communauté.

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L'usine de transformation de produits de la mer Miscou Fish Products, au Nouveau-Brunswick, le 21 avril 2022

Photo : Radio-Canada

Sébastien Boudreau est cofondateur de la firme E6 International, spécialisée en restructuration des entreprises, et est directeur des opérations de Miscou Fish Products.

L'avenir de l'industrie le préoccupe et il indique que les efforts mis dans la reconstruction de l'usine sont motivés en partie par ces inquiétudes.

« On voit des groupes américains, des groupes chinois ou d'autres groupes de l'extérieur du pays qui viennent gérer notre ressource, qui viennent dicter comment ça fonctionne. Étant originaire des îles de la Madeleine, je suis né en plein milieu du golfe du Saint-Laurent. C'est quelque chose qui me tient à cœur. »

— Une citation de  Sébastien Boudreau, cofondateur de la firme E6 International et directeur des opérations de Miscou Fish Products

Ici aussi, la volonté est de garder la gouvernance et la propriété locales de l'entreprise.

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Des travailleurs de l'usine de transformation de produits de la mer Miscou Fish Products, dans la Péninsule acadienne au Nouveau-Brunswick, en avril 2022

Photo : Radio-Canada

Le directeur des opérations affirme de toute façon ne pas avoir reçu d'offres d'intérêts extérieurs pour l'usine et laisse entendre qu'il les refuserait, le cas échéant.

Ça n'arrivera pas. Disons que le plan, la stratégie, c'est de garder l'usine avec des intérêts canadiens. C'est ça, la stratégie qu'on est en train de mettre en place, dit-il

Les pêcheurs craignent un monopole

C'est la concurrence entre les usines qui dicte les prix donnés aux pêcheurs. Pour l'instant, l'assiette est équilibrée, selon l'Union des pêcheurs des Maritimes (UPM), et les pêcheurs estiment recevoir un juste prix.

On n'a pas eu de plaintes venant de nos pêcheurs comme quoi il y aurait eu de sérieux problèmes, par exemple de collusion ou de perte sur le plan des revenus, sur le plan du prix offert pour les différentes ressources qui sont pêchées, en particulier le homard dans ce cas-ci. Mais il demeure que c'est une tendance : les acquisitions, la consolidation des capacités de transformation nous inquiètent, soutient Martin Mallet, directeur général de l’Union des pêcheurs des Maritimes.

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Martin Mallet, directeur général de l'Union des pêcheurs des Maritimes

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

En janvier 2022, la présidente de la Fédération des pêcheurs indépendants du Canada Melanie Sonnenberg écrivait dans une lettre adressée à ses membres, dont l’UPM fait partie : La propriété étrangère et la concentration aux mains de sociétés sont devenues des sujets de préoccupation au début de la pandémie. Nous [allons] continuer de faire pression pour qu’il y ait plus de surveillance. Les membres du Comité permanent des pêches et des océans ont également présenté une proposition pour qu’on étudie les impacts sur nos pêches et nos communautés côtières.

Martin Mallet partage quelques-unes de ces inquiétudes et espère que les pêcheurs n'auront pas de problèmes en ce qui a trait à leurs revenus à long terme.

« Nos inquiétudes, surtout sur ce plan-là, touchent la consolidation des usines au sein de quelques intérêts. À ce moment-là, une fois que tu contrôles le marché, tu peux contrôler le prix offert pour la marchandise, le homard dans notre cas. »

— Une citation de  Martin Mallet, directeur général de l’Union des pêcheurs des Maritimes

Il faut resserrer les mécanismes, dit Serge Cormier

En théorie, ces consortiums ne peuvent pas acheter de permis de pêche, seulement des usines. La délivrance des permis de transformation du poisson est de compétence provinciale. Au fait de l'intérêt croissant pour cette industrie, le Nouveau-Brunswick répond qu'il s'agit de transactions interentreprises qui n'impliquent pas les gouvernements provincial ou fédéral. La ministre des Pêches de cette province n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

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Serge Cormier, député libéral fédéral de la circonscription d'Acadie-Bathurst, souhaite limiter les acquisitions des usines de transformation par des intérêts de l'extérieur de la région.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Écoutez, quand on ne possédera plus nos usines, nos industries, il sera trop tard. Je pense que le gouvernement du Nouveau-Brunswick, encore une fois, aura la responsabilité d'octroyer les permis d'exploitation des usines. Il devrait être à la table, devrait collaborer avec nous, avec toute l'industrie pour regarder ce problème-là le plus rapidement possible et trouver des solutions pour que cette industrie demeure dans nos communautés, soit possédée par nos communautés, fait valoir Serge Cormier, député libéral d’Acadie-Bathurst.

Dans un courriel, le Bureau de la concurrence du Canada dit ne pas avoir jugé nécessaire de contester pour le moment ces transactions devant le Tribunal de la concurrence en vertu des dispositions de la Loi sur la concurrence traitant des fusions.

Le député Serge Cormier se demande si des modifications à la Loi sur les pêches ne sont pas nécessaires.

Quand on a des entreprises comme la Royal Greenland qui aident l'industrie à acquérir des usines dans notre région, je pense qu'on a de sérieuses questions à se poser. Et si la réponse du Bureau de la concurrence, c'est qu'on a déjà des mécanismes en place? Moi, je les invite à revoir leurs mécanismes parce que nous, on va le faire, dit Serge Cormier.

Il fait référence à l'acquisition en 2020 de plusieurs usines de transformation de crevettes et de crabe des neiges à Terre-Neuve-et-Labrador par la société danoise Royal Greenland, faisant de cette entreprise le principal transformateur de la province.

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Le député fédéral Serge Cormier siège par ailleurs au Comité permanent des pêches et des océans.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

En mars, des pêcheurs de cette province ont manifesté devant l'édifice de la Confédération, à Saint-Jean, pour dénoncer le quasi-monopole du secteur de transformation par une poignée d'entreprises, dont Royal Greenland.

Appel à la vigilance des jeunes pêcheurs

De retour sur le quai de Shippagan, Hector Chiasson s'apprête à prendre le large pour la saison de la crevette. Il sert cet ultime avertissement aux prochaines générations de pêcheurs, lorsque les prix redescendront ou que la ressource sera moins abondante.

Pour le moment, je ne pense pas que ça les inquiète parce que la vie est belle. À un moment donné, peut-être que ça va changer pis si ça change, ça va changer d'une façon radicale, dit le pêcheur d'expérience.

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Hector Chiasson sur son bateau en cale sèche au quai de Shippagan

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Il se rappelle qu’il n’y a pas si longtemps le quai fourmillait d'activité. La situation est bien différente aujourd'hui.

« Dans les années 90 [à Shippagan], il y avait aux alentours de six usines qui travaillaient pour l'industrie des pêches. À l'heure actuelle, il n'en reste plus. La plupart, c'était des usines qui venaient de l'extérieur [...]. Une fois que c'est devenu moins rentable, elles ont fermé leurs portes et sont parties. »

— Une citation de  Hector Chiasson, président de l'Association coopérative des pêcheurs de l'Île

La solution n’est pas évidente, concède le pêcheur, alors que les propriétaires d’usines vieillissent et qu’il n’y a pas de relève. Dans ce contexte, Hector Chiasson espère un retour vers un modèle de gestion coopérative dans le secteur de la transformation, mais c’est un vœu pieux.

C'est rendu individualiste. Pour faire un regroupement, ça prend une crise, et présentement il n'y a pas de crise. C'est dur de dire comment ça va virer dans l'avenir, mais tant et aussi longtemps que tu n'as pas de crise, que la vie est belle, [les gens] ne s'inquiètent pas, dit-il.

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