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« Jane Roe », une femme ballottée dans la bataille américaine pour le droit à l’avortement

Son nom est peu connu du grand public, mais son pseudonyme, « Jane Roe » – devenu un symbole de l'accès à l'avortement aux États-Unis –, résonne plus que jamais dans l'actualité.

Deux femmes brandissent en l'air leurs deux mains jointes.

Norma McCorvey (à gauche), mieux connue sous le pseudonyme Jane Roe, en compagnie de son avocate, Gloria Allred (à droite), en avril 1989.

Photo : Associated Press / J. Scott Applewhite

Agence France-Presse

Norma McCorvey, plaignante de Roe c. Wade qui, en 1973, a abouti à la reconnaissance par la Cour suprême du droit à l'interruption volontaire de grossesse (IVG), est propulsée presque par hasard au cœur de ce combat. Elle en deviendra plus tard une farouche opposante dans un revirement qui surprendra l'Amérique.

En 1969, quand l'histoire de cette affaire judiciaire débute, cette Américaine du sud rural et conservateur a 22 ans et est enceinte pour la troisième fois. Sa première fille, qu'elle a eue encore adolescente, a été élevée par ses parents, et sa deuxième a été adoptée.

Brièvement mariée à 16 ans, violentée par sa famille quand elle lui a avoué être lesbienne, Norma McCorvey a un sérieux problème d'alcool et pas un sou en poche. Surtout, elle s'est rendu compte peu après la naissance de son premier enfant qu'elle n'était pas faite pour être mère et qu'elle ne voulait pas l'être, relate le journaliste Joshua Prager, auteur d'un livre très fouillé, The Family Roe.

Sauf que dans le Texas des années 1960, où elle vit, avorter est illégal. Des solutions existent, notamment dans des cliniques clandestines ou dans des États qui l'autorisent, mais la jeune femme n'en a tout simplement pas les moyens, explique Joshua Prager à l'AFP.

Elle est orientée vers les avocates Sarah Weddington et Linda Coffee. Loin d'avoir l'âme militante, Norma McCorvey cherche tout simplement un moyen d'interrompre sa grossesse. Les deux jeunes femmes, elles, cherchent une plaignante pour défendre l'avortement devant la Cour suprême.

Une femme s'appuie sur le manche d'un balai.

Jane Roe en 1983, alors qu'elle était âgée de 35 ans.

Photo : Associated Press / Bill Janscha

C'est ainsi que Norma McCorvey devient Jane Roe, nom utilisé pour l'anonymiser. Ses avocates atteignent leur but, obtenant quelques années plus tard une décision historique de la Cour suprême. Mais pour la jeune femme qui en est à l'origine, il est trop tard. Elle a eu son enfant, plus tard surnommé bébé Roe et donné en adoption.

D'abord en retrait du mouvement pro-choix, Norma McCorvey sort de l'ombre à la fin des années 1980, raconte Joshua Prager. Elle multiplie les entrevues, participe à des manifestations et écrit même un livre à succès, I Am Roe.

Elle cherche à être dans la lumière mais ne fait pas l'unanimité au sein du mouvement féministe, peu enclin à lui laisser la parole. Elle n'était pas très éduquée. Et ils l'ont vraiment marginalisée, affirme Joshua Prager, qui assure qu'elle a été blessée par ce rejet.

Finalement, au milieu des années 1990, après avoir passé des années à défendre l'accès à l'avortement, travaillant même dans une clinique, elle se déclare opposée à l'IVG peu après sa rencontre avec un pasteur évangélique, Flip Benham.

Norma McCorvey se convertit au protestantisme – puis, plus tard, au catholicisme – et défend avec force ses nouvelles convictions.

Un homme en soutane tient une femme dans ses bras.

Norma McCorvey avec le révérend Robert Schenck en 1996

Photo : Associated Press / Cameron Craig

Mes avocates ne m'avaient pas dit que j'allais plus tard profondément regretter le fait d'être en partie responsable de la mort de 40 à 50 millions d'êtres humains, déclare-t-elle en 2005 devant une commission parlementaire.

Ironie de l'histoire, Henry Wade, procureur du comté de Dallas qui avait plaidé pour le camp inverse devant la haute cour, était quant à lui favorable au droit à l'avortement, assure Joshua Prager.

Difficile de connaître la véritable opinion de Norma McCorvey, décédée en 2017. Le journaliste assure qu'elle lui a dit, à la fin de sa vie, être favorable à l'avortement jusqu'au premier trimestre, revenant ainsi à sa première prise de position publique, et qu'elle appelait Roe c. Wade sa loi.

Des rumeurs expliquaient sa volte-face par un prétendu pactole offert par l'autre camp. C'est n'importe quoi, assure Joshua Prager. Restée pauvre toute sa vie, elle a néanmoins transformé sa plainte en gagne-pain en se faisant notamment rémunérer pour des discours.

Entourée de gens avec des pancartes, une femme prononce un discours devant la Cour suprême.

Norma McCorvey fait un discours devant la Cour suprême en compagnie de militantes pour l'annulation de l'arrêt Roe c. Wade en 2005.

Photo : Getty Images / Travis Lindquist

Elle a été une militante fortuite, elle qui voulait désespérément de l'attention, de l'amour, de l'acceptation, juge-t-il.

Sa fille aînée, Melissa Mills, a exprimé au début de mai son indignation contre l'éventuel revirement de la Cour suprême.

Je pense que maman se retournerait dans sa tombe, parce qu'elle a toujours été en faveur des femmes, a-t-elle déclaré à USA Today.

Quant à bébé Roe, Shelley Thornton, qui n'a jamais revu sa mère biologique, elle a dit à ABC News être persuadée que Norma McCorvey avait été utilisée par les deux camps mais qu'elle a aussi profité des deux camps.

Une femme devant deux micros.

Norma McCorvey en 1998.

Photo : afp via getty images / CHRIS KLEPONIS

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