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Voici pourquoi le Canada songe à intégrer le bouclier antimissile américain

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Un test de missile intercepteur lancé depuis Hawaï le 3 décembre 2001. L'armée américaine avait alors abattu avec succès une ogive factice sur un missile balistique intercontinental au-dessus de l'océan Pacifique.

Photo : Getty Images

Contrairement aux États-Unis, le Canada n’est pas équipé pour intercepter des missiles. Et si Vladimir Poutine devait envoyer un missile intercontinental en notre direction, les Américains ne seraient pas obligés de nous défendre.

La raison en est simple : le Canada n’a jamais adhéré au programme de défense antimissile américain. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie change la donne et amène Ottawa à réévaluer sa politique en matière de défense intercontinentale, y compris sa position à propos du bouclier antimissile américain.

En début de semaine dernière, la ministre de la Défense Anita Anand avait dit réfléchir à l’opportunité pour le Canada de se joindre aux États-Unis pour se défendre contre les missiles balistiques intercontinentaux. Le premier ministre Justin Trudeau a tempéré ses propos vendredi : Notre position au niveau de la défense des missiles balistiques n’a pas changé, a-t-il assuré, tout en admettant prévoir discuter de la meilleure façon de moderniser le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD).

« De la haute voltige technologique »

La technologie du bouclier antimissile a été déployée sous George W. Bush peu après les attentats du 11 septembre 2001. Le président américain s’était inspiré d’un ambitieux projet mort-né d’un de ses prédécesseurs, Ronald Reagan. Celui-ci avait eu l’idée, dans les années 1980, de créer un bouclier au-dessus des États-Unis avec des missiles intercepteurs qui auraient été installés dans l’espace à bord de satellites.

Le projet [de Ronald Reagan] n’a jamais vu le jour parce que, techniquement, ce n’était pas faisable à l’époque. Cela aurait été beaucoup trop coûteux : on ne pouvait pas le réaliser. Mais l’idée a germé, relate Jonathan Paquin, professeur de science politique à l’Université Laval.

Après la destruction des tours jumelles à New York, le président Bush a décidé d’aller de l’avant avec un projet similaire mais qui devait comporter des missiles intercepteurs installés au sol et à bord de navires dans l’Atlantique et dans le Pacifique plutôt que dans l’espace.

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Sur cette image fournie par la marine américaine, on peut voir un test de missile effectué dans le Pacifique, près de Hawaï, en 2005.

Photo : Getty Images / U.S. Navy

Au sol, on trouve ces intercepteurs sur la côte est des États-Unis, tout particulièrement à Cape Cod, dans le Massachusetts, ainsi que dans l’ouest, en Californie, selon M. Paquin. Il n'y en a pas au Canada.

Ces missiles intercepteurs fonctionnent de pair avec un système de satellites radars. Si un missile ennemi conventionnel était lancé vers le continent nord-américain, un radar le détecterait, estimerait son point d'impact et déclencherait, au besoin, le tir d'un missile intercepteur pour le détruire en vol.

« C’est un peu comme si les Américains avaient mis au point un programme militaire qui permettrait, avec une balle de fusil, de frapper une autre balle de fusil en plein vol. C’est de la haute voltige technologique et c’est extrêmement coûteux. »

— Une citation de  Jonathan Paquin, professeur de science politique à l’Université Laval

Comme les États-Unis formaient déjà une alliance de défense intercontinentale avec le Canada depuis la guerre froide, le NORAD, les Américains ont rapidement consulté Ottawa à savoir s’il accepterait de participer au bouclier antimissile.

Or, pour des raisons politiques, le gouvernement libéral de l'époque avait décidé de ne pas investir dans le réseau de radars terrestres et maritimes.

En 2005, Paul Martin était à la tête d’un gouvernement minoritaire. Et l’aile québécoise du Parti libéral du Canada était en partie contre l’intégration du bouclier antimissile. On estimait que ça allait participer à la croissance des tensions internationales et que ça allait peut-être mener à la militarisation de l’espace. […] Paul Martin a donc cru bon de simplement dire non aux Américains pour ne pas envenimer la situation au sein de son parti afin de remporter une élection majoritaire… ce qu’il n’a pas réussi à obtenir, au final, rappelle Jonathan Paquin.

Participation indirecte

Cette décision a déplu au président George W. Bush, mais le Canada et les États-Unis en sont tout de même arrivés à une entente satisfaisante – à l’époque – pour les deux parties.

Même si les États-Unis auraient préféré intégrer le bouclier antimissile aux dispositifs du NORAD, ils ont décidé de le piloter seuls et se sont assurés de pouvoir tout de même utiliser les informations transmises par le Canada.

Et c’est là qu’il y a une nuance importante, insiste Jonathan Paquin : en effet, le Canada a accepté, dans le cadre d’un accord avec les Américains, de transférer les informations qui lui parviendraient depuis des satellites sur la détection de missiles à une autre unité, le Commandement Nord des États-Unis.

Puisque le Canada ne fait pas partie du bouclier antimissile, les États-Unis ont le pouvoir de décider seuls de tirer ou non un intercepteur pour faire exploser un missile en plein vol.

Donc, le Canada n’est pas officiellement membre du bouclier antimissile, mais puisque nous jouons un rôle important dans la phase de détection des missiles au sein du NORAD et que nous refilons ces informations-là au US Northern Command, eh bien, nous participons au dispositif de défense américain, qui peut mener les Américains à employer le bouclier antimissile, explique M. Paquin.

« S’il devait y avoir un missile au-dessus de l’Amérique du Nord, les Canadiens et les Américains détecteraient l’info au sein du NORAD, mais les Canadiens ne pourraient pas prendre la décision à savoir si on l’intercepte, parce qu’on ne fait pas partie du programme, on n’a pas payé pour ça. Et il n’y a pas d’intercepteurs sur le territoire canadien. »

— Une citation de  Jonathan Paquin, professeur de science politique à l’Université Laval

Encore une fois, il y a fort à parier que les Américains tenteraient d’intercepter tout ce qui s’approcherait du territoire nord-américain, parce que imaginez s’il devait y avoir une explosion majeure sur une grande ville canadienne! Nos économies sont interreliées, nous sommes des partenaires, des alliés. Donc, un missile en direction du Canada serait probablement vu, par Washington, comme un missile en direction du continent nord-américain et donc des États-Unis. Mais on n’en a pas la garantie, on n’en a pas la certitude, ajoute le professeur de l’Université Laval.

Une participation d’Ottawa au bouclier antimissile américain pourrait se traduire par l’installation de missiles intercepteurs terrestres et maritimes sur le territoire et dans les eaux territoriales du Canada, tout particulièrement dans le Grand Nord. Les Américains ont l’Alaska, mais des missiles intercepteurs dans le nord du Canada permettraient de gagner en vitesse pour ce qui est de l’interception possible d’un missile en provenance de la Russie, par exemple.

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À vol d'oiseau, la distance entre la Russie et le Nord canadien est de 6654 kilomètres.

Photo : iStock / PeterHermesFurian

Ottawa pourrait également, selon M. Paquin, conclure une entente avec Washington qui n'inclurait pas l'installation d'intercepteurs au Canada mais qui comprendrait des investissements pour la modernisation des lignes de radar et des satellites.

À l’heure actuelle, le NORAD ne peut pas détecter l’arrivée de missiles hypersoniques [que possède la Russie, NDLR] parce nos systèmes de radar sont désuets. Donc, il faut les moderniser.

Déjà, en 2014, un rapport du Comité permanent de la défense nationale avait recommandé à l’unanimité à Ottawa de participer au bouclier antimissile américain. Or, dans sa politique de défense publiée en 2017, le Canada n’avait toujours pas pris de décision à cet effet, souligne M. Paquin.

Si le comportement du régime Poutine et les déclarations agressives du Kremlin ne convainquent pas aujourd’hui le gouvernement canadien d’intégrer le bouclier antimissile, je ne vois pas très bien ce qui pourrait le convaincre.

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