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« Certaines pandémies ne finissent pas, ​​elles deviennent invisibles aux plus nantis »

Des gens attendent en file devant une tente.

Une clinique de vaccination à Narok, au Kenya. Seulement 15 % de la population dans ce pays a reçu deux doses du vaccin contre la COVID-19. Au Canada, c'est plus de 80 %.

Photo : Reuters / BAZ RATNER

À travers le monde, les restrictions sanitaires tombent alors que de nombreux pays riches, bien dotés en vaccins, entendent désormais vivre avec la COVID-19. Le Dr Madhukar Pai, professeur d'épidémiologie et de santé mondiale à l'Université McGill de Montréal, y voit cependant le risque qu’une fois encore, les pays démunis soient laissés à eux-mêmes dans la lutte contre le virus, comme ce fut le cas avec la malaria, la tuberculose et le sida. Entretien.

Croyez-vous que le fardeau de la pandémie de COVID-19 va se déplacer vers les pays pauvres?

Madhukar Pai. D’abord, je crois qu’il y a un mythe persistant à déboulonner selon lequel la COVID-19 n’a pas touché les pays les plus pauvres, surtout en Afrique. Nous savons que ces pays ont largement sous-estimé les cas et les décès. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ailleurs récemment montré que c'est dans les pays à faible ou à moyen revenu que la surmortalité était la plus élevée. Cela veut dire que les nations les plus pauvres sont davantage touchées.

Il faut de plus prendre en compte l'iniquité qui existe entre les pays quant à l’accès aux tests, aux vaccins et aux traitements antiviraux.

Nous sommes chanceux [au Canada] d'obtenir notre troisième, voire notre quatrième dose. Nous avons accès à des antiviraux. Ce n'est pas le cas pour les pays les plus pauvres. La plupart des pays en Afrique ont vacciné moins de 15 % de leur population avec deux doses.

Les pays nantis ont été avares. C’est égoïste, c’est une vision à courte vue. Mais personne ne semble écouter.

Portrait d'un homme.

Le Dr Madhukar Paise, de l'Université McGill, étudie comment améliorer les outils de diagnostic et les traitements contre la tuberculose, en particulier dans les pays où la maladie est omniprésente, comme en Inde et en Afrique du Sud.

Photo : CBC

La COVID-19 pourrait-elle devenir endémique seulement dans les pays riches?

M.P. Oui, la maladie deviendra endémique pour ces pays, mais pas pour ceux qui ont peu de ressources et qui sont parmi les plus vulnérables. La COVID-19 s'ajoutera ainsi à la liste des maladies qui sont meurtrières dans les pays à faible revenu, comme la malaria, la tuberculose et le VIH.

Avec la COVID-19, on voit que ça se passe exactement comme dans le passé. Lorsqu’une maladie cesse de toucher les personnes blanches, les riches, les groupes privilégiés, on passe à autre chose et la maladie devient invisible.

Par exemple, pour la tuberculose, on utilise le même vaccin depuis 100 ans. Combien de vaccins avons-nous déjà développés contre la COVID-19? Le montant investi dans la lutte contre la COVID-19 est 1000 fois plus élevé que ce qui est investi contre la tuberculose.

Il y a 50 à 100 ans, il y avait encore beaucoup de tuberculose à Montréal, il y avait même un sanatorium. Mais les pays riches ont pu passer à autre chose parce qu'ils ont les ressources. Et pourtant, encore aujourd'hui, nous avons des taux de tuberculose élevés chez les Inuit et nous ne faisons rien.

Pendant plusieurs milliers d'années, le paludisme était une menace mondiale. En 2020, presque tous les 627 000 décès causés par cette maladie sont survenus en Afrique subsaharienne. Le premier vaccin contre le paludisme a été développé seulement en 2021! Et il est encore difficilement accessible dans les endroits qui en ont le plus besoin.

Si le paludisme avait continué d’affecter les pays les plus nantis – si le paludisme était présent au Canada – je vous garantis que ce vaccin aurait été développé plus rapidement.

Quant au VIH, il n’y a pas si longtemps, [attraper la maladie] c'était une condamnation à mort. Lorsque des médicaments antirétroviraux efficaces sont devenus disponibles pour la première fois au début des années 1990, ils étaient chers et principalement accessibles aux habitants des pays à revenu élevé. Il a fallu une décennie pour qu'ils arrivent en Afrique et il a fallu que l’Inde commence à fabriquer des antirétroviraux génériques pour qu’ils soient accessibles et abordables pour les pays moins nantis. Combien de personnes sont mortes avant cela?

« Ça démontre à quel point nous ne nous soucions pas de ces autres maladies [endémiques]. Et il n’y a aucune raison de croire que cela ne se répétera pas avec la COVID-19. »

— Une citation de  Dr Madhukar Pai, Université McGill

Peut-on attendre 10 ans pour que le vaccin contre la COVID-19 soit accessible à tous? Combien de morts sommes-nous prêts à accepter? Comment justifier de perdre tant de vies alors que nous avons les outils et la science à notre disposition?

La COVID-19 s’ajoutera donc au fardeau des pays pauvres, déjà aux prises avec diverses maladies?

M.P. Oui, et on en voit déjà l’impact. L’incidence des autres maladies (malaria, tuberculose, VIH) s'est aggravée à cause de la pandémie. La lutte contre la tuberculose a subi un revers dévastateur au cours des deux dernières années. Nous avons perdu une décennie de progrès parce que beaucoup de personnes ne pouvaient pas se faire soigner à cause de la pandémie. La mortalité due à la tuberculose augmente. Le dépistage du VIH a diminué en Afrique. L'immunisation de base chez les enfants a diminué. La rougeole revient en force.

Tous les soins ont été retardés et à chaque vague, les systèmes de santé ont été perturbés. Si la COVID-19 continue de se propager dans les pays à faible revenu, les travailleurs de la santé continueront d’être trop occupés à combattre la COVID-19; ils ne pourront pas se concentrer sur les autres maladies et sur l’immunisation de base.

De plus, l’inflation est hors de contrôle, tout comme les prix de l’essence et de la nourriture. On estime que 100 millions de personnes seront poussées dans la pauvreté extrême, forcées de vivre avec moins de 2 $ par jour. Et on sait que la pauvreté va de pair avec la tuberculose, le VIH, le paludisme… et maintenant la COVID-19.

Quel est le risque de laisser la COVID-19 devenir endémique à certains endroits?

M.P. Si par hasard le prochain variant est plus mortel, nous serons tous dans une très mauvaise situation. Une pandémie, c’est une catastrophe transnationale : vous ne pouvez pas la contenir dans une partie du monde.

Au lieu d’investir maintenant pour prévenir cette situation [et vacciner plus de personnes], nous allons finir par payer des milliards de dollars [pour vaincre un nouveau variant].

Et s’il y a un nouveau variant et un nouveau vaccin ou traitement, ce sont les pays riches qui vont tout acheter et les autres devront attendre encore une fois.

Cette myopie est la raison pour laquelle nous sommes dans la troisième année de pandémie et je peux vous garantir que je vous répéterai les mêmes choses l’année prochaine…

Quelle est la solution?

M.P. Je n’ai pas d’espoir [qu’on réussisse à rattraper les retards] si nous ne maîtrisons pas la COVID-19. Et je suis convaincu que nous ne pouvons pas y arriver sans vacciner équitablement contre la COVID-19.

Nous avons tous les outils, donnez-les aux gens. Ce n’est pas sorcier. La science pendant la pandémie a fait des avancées extraordinaires, mais ces avancées profitent seulement aux plus nantis.

Le véritable obstacle à la fin de cette crise de la COVID-19 dans le monde n'est pas la science ni les ressources, c'est nous.

Mais je suis découragé parce que je vois que l'élan pour vacciner le monde s'est essoufflé au cours des derniers mois.

« Les nations riches, y compris le Canada, veulent et vont passer à autre chose, parce qu'elles peuvent se le permettre. On va laisser derrière le reste de l'humanité… La soutenir aurait dû être notre priorité. »

— Une citation de  Dr Madhukar Pai, Université McGill

Je ne suis pas satisfait de ce que le Canada a fait [en matière d’approvisionnement de vaccins aux pays pauvres]. Nous aurions pu faire plus. Le Canada a promis 200 millions de doses aux pays pauvres; nous en avons seulement donné 15 millions. Nous continuons d’accaparer pour nous des millions de doses qui vont expirer bientôt et on n’a aucun plan pour les offrir à d’autres pays.

La chose la plus importante que nous ayons apprise de cette pandémie, c’est que les pays à faible revenu ne comptent plus sur la générosité des pays nantis parce qu’ils n’y croient plus. Ces pays veulent être autonomes et prendre soin de leur propre population.

Notre manque de solidarité me fait peur. Les politiciens sont géographiquement aveugles, ils ne peuvent pas penser au-delà de leurs frontières. Ils ne peuvent pas penser au-delà de la prochaine élection. Mais les sujets comme les changements climatiques et la lutte et la prévention contre les pandémies nécessitent une réflexion sérieuse à long terme.

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