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Demandeurs d’asile : faut-il voir au-delà du chemin Roxham?

Trois jeunes femmes et un homme entrent avec leurs bagages dans un abri, accueillis par deux policiers en uniforme.

Selon Mireille Paquet, titulaire de la Chaire de recherche sur la politique de l'immigration à l'Université Concordia, les arrivées au chemin Roxham se poursuivront et la notion de tiers pays sûr est à revoir.

Photo : Radio-Canada / Anne-Louise Despatie

Selon le premier ministre François Legault, le Québec n'a pas les ressources pour accueillir la centaine de migrants qui entrent chaque jour de façon irrégulière par le chemin Roxham, dont il réclame la fermeture par le gouvernement fédéral. Mais bloquer ce passage est-il une solution? Et pourquoi ces migrants empruntent-ils cette voie?

Patrick Masbourian, animateur de l'émission Tout un matin, s'est entretenu avec Mireille Paquet, professeure de science politique et titulaire de la Chaire de recherche de l'Université Concordia sur la nouvelle politique de l'immigration.

Plusieurs de ces migrants se rendent d'abord à New York ou à Plattsburgh, et un réseau les fait passer au Canada par le chemin Roxham. Pourquoi ne débarquent-ils pas tout de suite dans une ville canadienne?

Notamment parce qu’il est plus difficile d’entrer au Canada [qu’aux États-Unis].

Au Canada, il n’y a pas la frontière terrestre avec le Mexique qui est la porte d’entrée pour l'Amérique latine. C’est aussi plus difficile d’arriver par bateau au Canada; très peu arrivent par la mer.

Par ailleurs, parmi ceux qui arrivent par le chemin Roxham, certains étaient aux États-Unis depuis des années et, pour une foule de raisons, n’étaient pas en mesure de déposer une demande de statut de réfugié. On a tendance à sous-estimer ce que veut dire émigrer. Il faut gérer le traumatisme qu’on vient de vivre, s’assurer d’avoir les documents, être en mesure de raconter son histoire à des décideurs; tout cela peut prendre des années.

De jeunes femmes chargées de bagages descendent d'une fourgonnette dans un sentier bordé d'arbres, sous l'œil d'un homme.

En réponse à la demande de Québec de fermer le chemin Roxham, le ministre de la Sécurité publique du Canada, Marco Mendicino, réplique qu'il faut trouver un équilibre dans ce dossier entre, d'une part, « la défense des droits des réfugiés » et, d'autre part, « la nécessité de protéger tout le monde au Québec ».

Photo : Radio-Canada / Anne-Louise Despatie

Il y a beaucoup de mouvement à l’échelle de la planète et une petite partie de ces gens dans le besoin, parfois dans l'urgence, se retrouvent chez nous. Sont-ils nombreux?

On a l’impression que le Canada fait face à de grandes arrivées, à des nombres difficiles à gérer – c’est un peu le discours qu’on a entendu de la part de Québec, mercredi.

Dans les faits, le Canada reçoit un nombre très minime de demandeurs d’asile et d’immigrants qui arrivent de façon irrégulière, en comparaison avec les États-Unis ou avec l'Europe.

À l’échelle mondiale, nous vivons avec le résultat d’une crise plus globale de l’accueil. Ces gens ne décident pas nécessairement de venir au Canada d’entrée de jeu. Face à des possibilités de plus en plus restreintes d’avoir de la protection, ils finissent par tenter leur chance au Canada.

Est-ce à dire que Québec n’a pas à se plaindre?

[Rires] Ce n’est pas à moi de décider ce que Québec devrait dire, ou pas. Mais il faut le remettre en perspective. Ce que Québec met de l’avant, ce sont les enjeux qu'entraîne cette nouvelle réalité, et la manière avec laquelle on y répond.

Les arrivées au chemin Roxham ne vont pas s'arrêter. On fait face à une crise globale de la protection et il y aura de nouvelles formes « d’insécurisation » humaine. Par exemple, en raison des changements climatiques. Donc, on doit s’attendre à plus d’arrivées au Canada.

On pourrait même dire que le gouvernement du Québec s’y prépare, ou que l’État québécois s’y prépare. À preuve, cette entente de près de 50 millions de dollars que vient de conclure le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal avec une firme immobilière privée pour héberger des demandeurs d’asile provenant du chemin Roxham, et ce, pour une période de 10 ans.

Oui, absolument, Québec le sait et je pense que le gouvernement fédéral aussi le sait très bien.

Mais le Québec essaie d’aller chercher un peu plus, de recevoir plus de ressources pour cet accueil temporaire. Et, comme d’autres provinces, le Québec continue de faire pression sur Ottawa pour que les délais de traitement de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada soient plus rapides.

L’enjeu n’est pas tant la capacité d’accueil que les arriérés dans le traitement des demandes de ces demandeurs d’asile. Ces personnes-là sont dans un vide administratif et juridique pendant des années, et c’est complexe pour elles.

Une pancarte indique Rg Roxham.

Le chemin Roxham est situé à Saint-Bernard-de-Lacolle à une soixantaine de kilomètres de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Anne-Louise Despatie

Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Marco Mendicino, affirme que le Canada négocie avec les États-Unis pour moderniser l’Entente sur les tiers pays sûrs, conclue entre les deux pays en 2004. Pourquoi l'avait-on négociée? Quels problèmes voulait-on régler?

On a commencé à négocier l’entente à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Le Canada était dans une position délicate, parce que les Américains avaient comme théorie que certains des terroristes étaient arrivés au Canada et qu’ils avaient passé potentiellement la frontière. Une pression s'exerçait sur le Canada pour qu’il modernise sa frontière et son système d’immigration […] dans une optique plus sécuritaire.

De plus, tant le Canada que les États-Unis prenaient conscience que des gens, voyant leur demande d’asile refusée dans un pays, se rendaient dans le pays voisin pour faire une nouvelle demande de statut de réfugié. Dans ce cadre-là, Ottawa et Washington se sont inspirés d’ententes existantes au sein de l’Union européenne et qui étaient basées sur le concept de tiers pays sûrs.

Que signifie pareille entente pour les migrants?

Les pays signataires de l’entente sont des pays qu’on reconnaît non seulement comme étant sûrs, mais aussi comme ayant un système de détermination du statut de réfugié qui est équivalent.

Donc, selon la théorie légale – et le mot théorie est important ici – si vous êtes un demandeur d’asile, vous avez tout autant de chances d’être traité de façon égale et de voir votre demande de protection reconnue, dans n’importe lesquels des pays sûrs. C’est une théorie, parce qu’on sait que ce n’est pas le cas en pratique. Mais le Canada et les États-Unis se sont inspirés de ce principe-là pour mettre en place l’entente afin d’éviter que les personnes entrent par les États-Unis pour faire une demande au Canada ou le contraire.

Un avis sur le chemin Roxham avec les mises en garde, rédigées en français, pour les demandeurs d'asile.

Les délais pour l'audition d'une demande d'asile devant la Commission de l'immigration et du statut de réfugié étaient de 14 mois au printemps 2022.

Photo : Radio-Canada / Anne-Louise Despatie

Dans la modernisation de cette entente, devrait-on permettre à un demandeur d’asile de transférer sa demande au Canada et donc de passer par un chemin officiel, un poste-frontière? Que doit-on faire pour les accueillir le plus dignement possible, pour reprendre les termes du ministre de l’Immigration du Québec, Jean Boulet?

Il faut réfléchir à ce concept de tiers pays sûr. À l’heure actuelle, on ne permet pas aux gens qui sont aux États-Unis de déposer une demande papier, ou électronique, pour venir au Canada, afin d’avoir une étude de leur dossier. Si on le permettait […] cela pourrait avoir pour conséquence de limiter les entrées irrégulières. C’est un premier élément et ce serait une grande avancée.

L’autre élément à explorer serait de permettre les demandes aux postes-frontières réguliers, pour éviter que les gens arrivent par des voies irrégulières comme le chemin Roxham pour déposer leur demande.

Mais j’ai très peu d’espoir que cela fonctionne, car ces deux éléments sont au cœur du principe des tiers pays sûrs et cela irait complètement à l’encontre de ce que les deux gouvernements essaient de faire dans ce cadre-là. Je ne m’attends pas à cela, malheureusement.

Certains propos ont été modifiés à des fins de clarté et de précision.

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