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Martin Drapeau, un professeur en liberté d’enseignement surveillée

Il a été accusé de tous les maux pour avoir critiqué un projet de discrimination positive au sein du programme où il enseigne à McGill. La « cancel culture » a conduit ce professeur de psychologie au désespoir. Il souhaite que la loi sur la liberté d'enseignement apporte aux autres l’oxygène qui lui a manqué.

Le regard dirigé vers le lointain, sous un ciel gris.

Le professeur Martin Drapeau

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Du jour au lendemain, je suis devenu persona non grata, un moins que rien. » Depuis deux ans, Martin Drapeau, grand gaillard blond, 49 ans, chercheur en psychologie, père de deux enfants et propriétaire d’un chien qu’il promène tous les jours, dort moins bien qu’avant.

C’est à cause du stress et de tout ce que j’ai vécu ces derniers mois, diagnostique le psychologue. Le désespoir, je l’ai rencontré. J’ai vu le fonds du baril de près. Après 20 ans de travail acharné, on a bousillé ma carrière sans raison. Ç'a été un cauchemar et ce n’est pas terminé, j’en bave encore. J’avais déjà fait face à de l’adversité dans ma vie, mais ça, ça c’est pernicieux, absurde, kafkaesque, lâche le professeur qui enseigne à l’Université McGill depuis 2003.

Le stress vécu par Martin Drapeau est, selon le récit qu’il en fait, intimement lié à ce qu’on appelle en anglais la cancel culture ou culture du bannissement. Je me considère résilient dans la vie, mais quand t’as l’impression d’être détesté par tout le monde, c’est intenable. Et même si certains collègues comprenaient et me plaignaient, personne n’ose dire quoi que ce soit, de peur d’être, eux aussi, marqués par l’infamie, explique le psychologue.

Alors que le temps se met au beau et que le semestre achève, le professeur de psychologie suit avec attention le débat autour du projet de loi 32 sur la liberté académique dans le milieu universitaire.

Dans le monde universitaire, beaucoup émettent des réserves sur certaines dispositions de la loi. Les syndicats de professeurs estiment, par exemple, que le projet de loi ne les protège pas suffisamment, dans sa forme actuelle, de leurs propres universités. Par contre, il est vertement décrié par l’ensemble des recteurs des universités québécoises qui y voient une ingérence illégitime du politique dans le monde universitaire et veulent qu’il soit envoyé aux oubliettes.

L’Université McGill, alma mater de Martin Drapeau, n’y fait pas exception.

Dans une lettre qu’il a fait paraître, entre autres, dans La Presse le 7 mai dernier, Christopher Manfredi, vice-principal aux études à McGill, s’inscrit en faux contre le projet de loi 32. Il ne semble pas partager non plus la lecture faite par le gouvernement des événements qui l’ont décidé à mettre la commission Cloutier sur pied. Enfin, n’oublions pas ce qui a motivé le projet de loi 32,note-t-il. Cette initiative a découlé de préoccupations quant à la prétendue culture woke des universités québécoises. Ce discours sous-entend que le militantisme social, notamment en faveur de l’équité, de la diversité et de l’inclusion, étouffe la liberté de parole et force les enseignants à se censurer.

Nous avons demandé à la direction des relations publiques de l’Université McGill si monsieur Manfredi accepterait de nous donner une entrevue pour qu’il nous explique plus avant son point de vue. Nous voulions savoir non pas si le wokisme pouvait poser un problème à l’intérieur de son établissement, mais si son incarnation intransigeante pouvait, elle, distiller une certaine toxicité dans la liberté d’enseignement ainsi que dans l’apprentissage. Voire de l’intolérance.

Monsieur Manfredi était indisponible, mais le directeur principal aux communications institutionnelles, Pierre Boisseau, nous a communiqué la position de l’établissement. L’avancement des connaissances repose sur la capacité du corps professoral à explorer des avenues de recherche ou à défendre ses idées, tient-il à assurer, ajoutant que les enseignants sont libres de transmettre dans leurs cours la matière qu’ils jugent pertinente pour la formation de leurs étudiants à propos du sujet du cours.

Le cauchemar de Martin Drapeau

Du jour au lendemain, je suis devenu, aux yeux de certains collègues, un colonialiste, un transphobe, un raciste, un misogyne, toutes les pires étiquettes qu’il y a dans le livre, se souvient le professeur.

De plus, il n’y a pas que des collègues qui le voient soudainement comme un personnage effrayant. Des étudiants aussi. Je ne dis pas nécessairement qu’il faille le renvoyer, mais des décisions doivent être prises pour que ça ne se reproduise pas et pour s’assurer que les étudiant·e·s restent en sécurité, soutient, en janvier 2021, la personne occupant la vice-présidence aux Affaires universitaires de l’association des étudiants de l’Université, Brooklyn Frizzle, dans le journal francophone des étudiants de McGill, le Délit.

Mais comment Martin Drapeau, un psychologue qui a consacré des années de sa vie à l’accessibilité des soins en santé mentale et qui menait jusqu’ici une carrière sans histoire, est-il devenu, pour certains, un pédagogue dont certains étudiants auraient même peur? Qu’a-t-il fait pour mériter les mêmes épithètes que les pires intolérants?

Au semestre de l’automne 2020, au sein du programme de Psychologie du counselling, on envisage de changer les critères d’admission des étudiants pour favoriser la diversité, raconte Martin Drapeau. Dans ce projet de rénovation des critères d’admission, on compte désormais demander à un candidat s’il adhère aux idées dites de justice sociale.

Martin Drapeau, n'a rien contre la justice sociale, précise-t-il, mais deux aspects du projet le tarabustent. Premièrement, il aurait fallu que les futurs étudiants prêtent allégeance à des idées politiques et, selon moi, on n’a pas à sonder les opinions politiques, dit-il.

Ensuite, il est envisagé qu'en entrevue, on demande aux étudiants leur orientation sexuelle. Les étudiants dont la sexualité serait autre qu’hétérosexuelle gagneraient des points. L’idée de demander à des jeunes au cours d’une situation stressante avec qui ils couchent me heurtait profondément, se souvient le psychologue, qui a passé une partie de sa carrière à étudier la sexualité humaine et à qui il rebutait de parler d’un sujet qui peut être délicat avec des jeunes en entrevue de sélection.

Ses malaises, il les confie à ses supérieurs hiérarchiques ainsi qu’à des collègues. Silence radio de ce côté-là, affirme-t-il. Ainsi, le 24 décembre 2020, alors que le Québec s’apprête à passer des fêtes, confinées, Drapeau publie une lettre dans la section idée du quotidien Le Devoir, intitulée : Diversité ou discrimination?

Dans ce texte, Drapeau explique ses malaises. Il ajoute que la discrimination positive projetée dans un programme comme le sien, où les hommes et les francophones sont nettement minoritaires, pourrait avoir des effets pervers sur la représentation de ces derniers au sein du programme. Bon an, mal an, nous formons beaucoup plus de femmes et une majorité d’étudiants qui vont quitter le Québec après leurs études. Je voulais souligner que, pour qu’il y ait une véritable diversité au sein de nos étudiants, il fallait aussi former des cliniciens et des conseillers pédagogiques [ce que fait le programme] qui soient des hommes hétérosexuels et des francophones, précise-t-il en entrevue.

Depuis, le programme a abandonné ce projet de rénovation du pointage lors des admissions.

À l’époque où Martin Drapeau publie cette lettre dans Le Devoir, il règne déjà une tension au sein du programme de deuxième cycle de McGill, où travaille Martin Drapeau. Parce que, selon lui, il avait refusé d’appuyer, dans les mois précédents, l’annulation d’une conférence d’un célèbre chercheur de Toronto dont l’approche scientifique était jugée transphobe par certains de ses collègues. Pour moi, à l'université, ça ne peut pas être cela : empêcher quelqu’un de parler, ça ne me rentre tout simplement pas dans la tête.

Durant le début du semestre de l’hiver 2021, Martin Drapeau se sent très seul, trahi. Il reprend le clavier et raconte sa mise au ban dans une seconde lettre au Devoir, parue en février 2021. Dans cette lettre, le professeur pourfend la culture du bannissement. Sous prétexte de faire le bien, écrivait-il, tous les moyens pour parvenir à une fin sont acceptables, y compris l'humiliation, l'exclusion et le bannissement, ce qui aboutit à la mise en place d'une version pervertie de la justice sociale.

Après la parution dans Le Devoir de ce deuxième texte, les rapports entre le professeur Drapeau et certains collègues se dégradent encore plus. L’atmosphère est irrespirable, dit-il. Le professeur de psychologie portera plainte. Au départ, se souvient le professeur, la dame chargée de m'écouter à l’association des professeurs [était] dubitative. Elle se demandait si un homme blanc pouvait être victime de harcèlement. Plus tard, McGill fera enquête et l’université reconnaîtra que Drapeau a, effectivement, vécu du harcèlement psychologique. Mais je n’ai jamais eu d’excuses, déplore-t-il. Pas de médiation, rien, ajoute-t-il.

Le stress engendré par la situation conduit tout droit le professeur en congé de maladie. La CNESST a même accepté de traiter son dossier. En outre, Drapeau a déposé, en juin dernier, une poursuite contre un collègue de son programme qu’il accuse de lui porter préjudice en répandant des mensonges à son sujet, en plus de le harceler depuis 2019.

Son avocat n'est nul autre que le célèbre Julius Grey qui fut président de l’association des étudiants de McGill en 1969-1970 et professeur à la Faculté de droit de l'établissement. La date du procès n’est pas encore fixée.

 Il explique un point de droit.

L'avocat Julius Grey, dans la cour de sa résidence à Westmount

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des étudiants décrivent une mentalité du "nous contre eux"

Martin Drapeau a témoigné à huis clos, l’an dernier, lors des audiences de la commission Cloutier mise en place par le gouvernement dans la foulée de l’affaire Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa et de la controverse suscitée par l’utilisation du mot en n dans un contexte d’enseignement. C’est cette commission qui a recommandé à Québec d’adopter une loi pour obliger les universités à protéger la liberté d'enseignement.

J’ai raconté mon histoire. J’étais nerveux. J’avais peur des conséquences, même si l’exercice se faisait à huis clos. Mais cela m'a fait du bien de constater qu’à l’extérieur de mon environnement de travail, des gens trouvaient anormal ce qui m’arrivait. J’ai surtout raconté ce que de nombreux étudiants m’ont écrit suite à mon propre bannissement, et ce qu’ils décrivaient inquiète au plus haut point le pédagogue que je suis.

En effet, Martin Drapeau a reçu bon nombre de courriels d’étudiants de son programme Psychologie du conseil, angoissés par la militance exacerbée de certains de leurs professeurs.

Avec la permission des étudiants, nous avons pu parcourir ces missives et nous entretenir de vive voix avec cinq d'entre eux. Ils nous ont demandé de taire leurs noms de peur que leurs propos nuisent à leur réussite universitaire.

Un témoignage résume bien le problème que tous disent affronter : Certains professeurs ne sont pas du tout intéressés à enseigner la pratique en psychologie, mais plutôt à prêcher une doctrine politique à laquelle il ne fait pas bon déroger. Un autre raconte : Une professeure que j’ai eue a des idées très arrêtées qu’il ne faut pas contredire, sous peine d’être jugés immoraux et excommuniés symboliquement, explique-t-il. Un étudiant écrit : Mon mentor m’a dit que mon acceptation au doctorat était conditionnelle au fait que j’endosse des vues politiques spécifiques sur la race, le genre et la sexualité, que j'adhère à l’"identity politics".

Le cours du professeur X ne portait pas du tout sur la psychologie. Le focus était sur les théories intersectionnelles et les privilèges, les microagressions, nous raconte l’un d’eux.

Comme le professeur dont il est question dans ce dernier témoignage n’a pas voulu nous donner sa version des faits, nous ne révélerons pas son nom. Une autre étudiante affirme que, dans certains cours, il n’y avait aucune substance. On ne nous parle que des dominants et des dominés, des opprimés et des oppresseurs, etc.

Nous avons aussi pu joindre un étudiant du programme Psychologie du conseil qui a formulé une plainte inusitée à l’ombudsman de l’Université McGill en juin 2021. La plainte mentionne que le wokisme est devenu, en fait, un bréviaire à réciter et explique que l’orientation politique de professeurs envenime le climat d’apprentissage.

L’étudiant a accepté de nous envoyer une copie de cette plainte.

J'aimerais souligner que les notions Woke et la sensibilité à la justice sociale radicale ont rendu les échanges et les discussions en classe, difficiles. [...] Cela crée ce sentiment "d'altérité" ou une mentalité du "nous contre eux", l’exclusion au lieu de l’inclusion, cela est assez contradictoire, mentionne la plainte envoyée à l’ombudsman de McGill.

Selon cet étudiant, l’ombudsman de McGill a accusé réception de la plainte, puis rien.

Nous avons demandé à l’Université de réagir à ces témoignages d’étudiants sur le militantisme de certains de leurs professeurs. À cet égard, Pierre Boisseau, directeur principal, Communications institutionnelles, nous écrit : Quant aux étudiants, ils sont libres de remettre cette matière en question s’ils le souhaitent et exprimer leur objection au contenu d’un cours.

Le bâtiment se détache sur un fond de verdure.

Le campus de l'Université McGill

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’autocensure ou la peur des étudiants d’être mis au ban

When life gives you lemons, make lemonade est une expression largement utilisée dans la langue anglaise pour encourager une attitude positive face à l’adversité. Quand la vie vous envoie des citrons amers, faites-en quelque chose de positif. C’est un peu ce que cherche maintenant à faire Martin Drapeau.

Avec des collègues de McGill, mais aussi du Manitoba et de la Colombie-Britannique, il a cofondé un groupe de recherche qui s'intéresse à la culture du bannissement et de l’autocensure qu’elle engendre.

En résumé, explique le professeur Drapeau, c’est un projet de recherche qui vise à créer des programmes qui favorisent un dialogue, l’acceptation de la diversité dans les points de vue. Étudier comment on pourrait aborder des questions délicates sans se sauter à la gorge. Comment fait-on pour négocier avec autrui. Quels facteurs psychologiques sont reliés à l’ouverture à l’autre, etc.

Lauréat d’une bourse de recherche de l’Heterodox Academy, un organisme à but non lucratif dont l’objectif est de contrer un manque de diversité de points de vue politiques sur les campus universitaires, le groupe de chercheurs dans lequel évolue Drapeau veut documenter le phénomène au-delà de l’anecdotique. Martin Drapeau veut comprendre, entre autres, cette rigidité politique qui l’inquiète particulièrement chez certains futurs psychologues.

Quand des étudiants en psychologie me disent qu’ils refuseraient de traiter un patient qui ne partage pas leurs idées politiques, par exemple, je trouve qu’il faut vraiment chercher des solutions au clivage idéologique, ajoute-t-il.

Dans un café du Plateau-Mont-Royal, nous rencontrons une étudiante qui travaille dans le groupe de recherche de Martin Drapeau. Gina Cormier, originaire de l’Alberta, tient les résultats tout chauds d’une vaste consultation dans son ordinateur portable. Elle nous explique, en gros, ses découvertes. Nous avons sondé 23 universités, partout au Canada, sur l’autocensure et la liberté académique. 16 institutions anglophones, 7 francophones. Nous avons eu 2017 réponses au total. 1152 d’étudiants anglophones, 865 d’étudiants francophones, explique-t-elle.

Les résultats préliminaires de l’étude montrent que près d’un étudiant sur deux se serait censuré lors d’une discussion avec des professeurs ou d’autres étudiants. Lorsqu’ils ou elles ont osé parler, un sur cinq dit avoir été censuré par d’autres.

Gina Cormier fait défiler des tableaux. S’arrête. Ah ! Ça c’est intéressant, regarde : un étudiant sur cinq décrit son département comme étant hostile à ses positions idéologiques ou politiques.

L’exposé continue, un autre tableau troublant : 40 % des étudiants se disent inconfortables d’aborder des sujets potentiellement controversés en lien avec le genre et l’identité de genre. Le pourcentage grimpe à 50 % pour des sujets en lien avec la politique, la religion et les questions raciales.

La jeune chercheuse passe à une nouvelle image : Encore autre chose, tu vois? Un étudiant sur cinq craint que sa réputation soit endommagée si ses opinions politiques étaient connues.

Gina Cormier passe à l’autre sujet. La culture du bannissement. Regarde, pointe-t-elle du doigt : 29 % des étudiants disent être en faveur de l'annulation d’une conférence qui serait donnée par un présentateur-chercheur dont les idées sont jugées provocantes. 30 % quand il s’agirait d’annuler une conférence qui pourrait aborder des sujets controversés.

Le groupe de Martin Drapeau a envoyé cette semaine, dans des universités à travers le Canada, un questionnaire qui s’adresse cette fois aux professeurs.

En attendant les résultats de cette consultation, Martin Drapeau projette d’étudier les mécanismes psychologiques qui amènent certaines personnes à refuser à d’autres d’exprimer leurs points de vue. Je parle bien sûr de points de vue raisonnables, car nier des points de vue divergents, avoir recours à l’humiliation et au bannissement, c’est nier l’Autre, précise-t-il.

J’aimerais qu’on puisse éventuellement organiser des conférences où les gens pourraient échanger sainement, encourager la diversité d’opinions dont on parle peu quand on évoque la promotion de la diversité et de l’inclusion, conclut le professeur.

L’homme, lui, espère le retour d’une tolérance, une vraie tolérance, dit-il en appuyant sur vraie. Il prend, à la fin de sa phrase, une très grande respiration pendant qu’il regarde courir son chien.

Les balades avec lui m’ont permis de tenir le coup face au désespoir, laisse-t-il tomber. Je souhaite sincèrement qu’une loi sur la liberté académique puisse éviter à d’autres professeurs ou à des étudiants le type de cauchemar que j’ai vécu, sans raison.

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