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L’éducation universitaire en français, un enjeu électoral et existentiel

Les bâtiments de l'Université de Sudbury.

L'Université de Sudbury, anciennement fédérée à l'Université Laurentienne, est désormais autonome et entièrement francophone. Elle cherche à obtenir du financement public pour reprendre ses activités pédagogiques.

Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

Le campus est calme en ce début de session de printemps. Maxime Cayouette, l’air pensif, fixe du regard l’édifice Alphonse-Raymond, où il réalisait un rêve, il n'y a pas si longtemps.

En 2020, le jeune homme a décidé de quitter Ottawa, où il étudiait en génie, et de revenir à Sudbury, sa ville d’origine, pour poursuivre des études de théâtre à l’Université Laurentienne.

C'était pour retrouver [son] monde, et parce que le théâtre, c'est sa vraie vocation.

Un an plus tard, son projet s'écroulait. L’Université Laurentienne, qui s’était placée à l’abri de ses créanciers, supprimait 70 programmes, dont le sien. De ce nombre, 29 programmes en français — soit environ la moitié de l’offre initiale — n'étaient plus.

Maxime fait partie d'une génération de jeunes Franco-Ontariens qui ont perdu le droit, du jour au lendemain, à une éducation universitaire en français, chez eux, dans le Grand Sudbury.

Les francophones d'ici craignent l'exode et l'assimilation qui suivra inévitablement, le début du déclin.

Maxime Cayouette porte une tuque grise et un t-shirt noir.

Maxime Cayouette achevait sa première année en théâtre à l'Université Laurentienne quand l'établissement a supprimé le programme.

Photo : Radio-Canada / Bienvenu Senga

Trois partis politiques, le NPD, les libéraux, et les verts proposent essentiellement la même solution, avec quelques variations. Celle déjà avancée par des membres de la communauté : le transfert des programmes en français de l'Université Laurentienne à l'Université de Sudbury.

Anciennement bilingue et fédéré à l’Université Laurentienne, l’établissement est devenu entièrement francophone après le début de la crise et tente maintenant d’obtenir du financement de la province.

« J’hésite à retourner à Ottawa parce que j’espère vraiment continuer mes études en français ici, à Sudbury.  »

— Une citation de  Maxime Cayouette, ancien étudiant de l’Université Laurentienne

Un projet de société qui séduit

La porte s'ouvre brusquement, dans un grincement sec.

Monsieur St-Onge? Bonjour, c'est France Gélinas!

La plupart des électeurs sur cette rue tranquille de Chelmsford, en banlieue de Sudbury, reconnaissent leur députée sortante. Elle est difficile à manquer de toute manière, toute vêtue d'orange.

L'histoire de Maxime, dit France Gélinas, j'en ai partout dans mon comté.

J'étais à un brunch de la fête des Mères, hier. J'ai vu un jeune étudiant, francophone. Il a passé trois ans à l'Université Laurentienne et a 30 000 $ de dette universitaire, mais n'est pas capable de finir son programme! C'était le premier de sa famille à aller à l'université, déplore-t-elle, exaspérée.

Tout ça aurait pu être évité si le gouvernement provincial avait mis ses culottes et s'était intéressé un peu à ce qui se passe dans le Nord de l'Ontario.

D'un pas assuré, Mme Gélinas tourne les talons et interpelle l'instructeur de musique Alain Thérien, qui traverse la rue près de nous. Attends, attends, sauve-toi pas!

Elle s'est battue pour l'Université de Sudbury, confie M. Thérien lorsqu'on lui demande pourquoi Mme Gélinas pourrait compter sur son vote. La plupart des électeurs à qui nous parlons sont d'accord.

France Gélinas porte un chandail coloré.

France Gélinas est la députée néo-démocrate de Nickel Belt.

Photo : Radio-Canada

L'enseignant en croisade

Quelques kilomètres plus loin, à Val Caron, Gilles Proulx nous accueille dans son bureau de campagne.

Le candidat libéral dans Nickel Belt tente de défaire Mme Gélinas, qui représente la circonscription depuis 2007.

Les libéraux ont plus de chance, selon lui, de former le gouvernement et de régler la crise.

Gilles Proulx l’a vécue comme un cauchemar.

Lui-même diplômé de l’établissement et aujourd’hui enseignant, il dit ressentir énormément de peine, de l’anxiété et même de la tristesse face à la suppression de programmes en français.

Sa voix se resserre.

Ce serait vraiment triste pour la région, qu'on perde nos enfants.

Son fils, confie-t-il, termine bientôt ses études secondaires et se serait naturellement tourné vers l’Université Laurentienne pour faire un baccalauréat en sciences politiques, mais le programme est, lui aussi, tombé sous le couperet.

« Toutes les statistiques le disent : lorsque les jeunes quittent la région, ils ne reviennent pas. »

— Une citation de  Gilles Proulx, candidat libéral dans Nickel Belt

Il devra donc faire le choix entre des études collégiales — au Collège Boréal de Sudbury — ou s’exiler pour aller à l’Université d’Ottawa.

Gilles Proulx et son fils Yannick portent tous les deux des t-shirts rouges et des lunettes de soleil.

Gilles Proulx (à droite), qui fait campagne accompagné de son fils, est le candidat libéral dans Nickel Belt.

Photo : Gracieuseté : Gilles Proulx

De nombreux parents francophones qu’il rencontre lui disent aussi avoir économisé de l’argent pour que leurs enfants puissent fréquenter, un jour, l’Université Laurentienne et se demandent quoi faire maintenant.

Moi, je leur réponds que comme francophone, voilà une très belle occasion de pouvoir développer notre propre université. [...] Je crois que c’est important que nous ayons cette université-là maintenant, pour et par [les francophones], comme ça, les décisions ne seront pas juste faites [en fonction d’un] nombre, mais en pensant à nos étudiants, affirme M. Proulx.

Qu'en est-il du candidat progressiste-conservateur dans Sudbury, Marc Despatie?

Nous avons tenté d'obtenir son point de vue, mais son équipe a annulé notre entrevue à la dernière minute.

Lors de notre passage à son bureau de campagne, il n'y était pas.

Une immense affiche de M. Despatie trône devant son bureau de campagne à Sudbury.

Une immense affiche de M. Despatie trône devant son bureau de campagne à Sudbury.

Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

Marc s’intéresse à toute occasion d’améliorer l’accessibilité aux programmes en français au niveau universitaire pour le Moyen-Nord de l’Ontario. Doug Ford et les progressistes-conservateurs ont d’ailleurs créé deux établissements universitaires de langue française autonomes, écrit sa porte-parole, Kim Morris.

L’Université de Sudbury veut renverser la vapeur

Le recteur de l'Université de Sudbury se garde bien de prendre position en faveur de l’une ou l’autre des formations politiques, même si leurs engagements comportent des nuances différentes.

Le gouvernement progressiste-conservateur sortant a souvent été critiqué pour ne pas avoir immédiatement octroyé du financement de fonctionnement à l’Université de Sudbury.

Par contre, il s’est déjà engagé clairement, observe le recteur Serge Miville, en demandant au gouvernement fédéral de financer la prochaine étape de l’Université de Sudbury.

L’enveloppe de 1,9 million de dollars annoncée récemment par la ministre fédérale des Langues officielles, Ginette Petitpas-Taylor, permettra à l’établissement d’étudier sa capacité à répondre aux besoins de formation des étudiants, du marché du travail et de la communauté du Moyen-Nord.

« À mon avis, on est dans la bonne direction dans un cas comme dans l’autre. Une université de langue française à Sudbury, on s’en va dans cette direction, c’est très clair. »

— Une citation de  Serge Miville, recteur de l’Université de Sudbury
Serge Miville porte des lunettes et une veste noire

Serge Miville est le recteur de l'Université de Sudbury.

Photo : Radio-Canada

L’Université de Sudbury veut-elle récupérer les programmes en français qui restent à l’Université Laurentienne? Encore là, M. Miville demeure prudent.

Nous, on doit vraiment se concentrer à bâtir notre capacité, [...] il faut être en mesure d’être en mesure d’opérer comme une université autonome de langue française. En ce moment, c’est ça notre priorité, note-t-il.

C’est sûr qu’on est en campagne électorale, les partis sont en train de se positionner sur cette question-là. Nous, on va suivre les règles que nous propose le gouvernement, [...] et on ne coupera pas les coins ronds, ajoute le recteur de l'Université de Sudbury.

Mais tant que l’Université de Sudbury ne sera pas capable d’enseigner à nouveau et ainsi de renverser la vapeur, M. Miville sera préoccupé par l’exode des jeunes pour qui ne trouvent plus d’option viable de programmes universitaires, après la crise de l’Université Laurentienne.

« Les étudiantes et les étudiants quittent Sudbury. Ça fragilise énormément la communauté franco-ontarienne de la région. [...] Il y a des torts irréparables. »

— Une citation de  Serge Miville, recteur de l’Université de Sudbury

C’est une grande tâche, je le reconnais, mais il faut rétablir la ville de Sudbury comme destination postsecondaire et universitaire, notamment en français.

Une pancarte bleue avec un édifice blanc en arrière-plan

L'Université de Sudbury cherche à obtenir du financement du gouvernement provincial pour pouvoir reprendre ses activités pédagogiques.

Photo : Radio-Canada / Yvon Theriault

Blâmée par la commissaire aux services en français de l’Ontario pour avoir enfreint la Loi sur les services en français lors des coupes, l’Université Laurentienne, qui a décliné nos demandes d'entrevue, maintient que la suppression de programmes était une étape difficile, mais nécessaire de la restructuration complète de la Laurentienne.

Nous sommes convaincus que notre programmation actuelle concorde davantage avec la demande étudiante et contribuera à assurer la viabilité financière pour l’avenir, indique, par courriel, une porte-parole de l’établissement qui souligne que le mandat de bilinguisme de la Laurentienne est au cœur de son identité.

L’Université Laurentienne demeure à l’abri de ses créanciers au moins jusqu’au 31 mai.

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