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YouTube se base-t-elle sur des normes occidentales pour monétiser des contenus?

Un homme blanc et trois hommes noirs torse nu dans la forêt se partageant à la main ce qui ressemble à une viande.

Le Néo-Brunswickois Mike Corey tourne des vidéos de réalités et d'endroits exotiques partout dans le monde.

Photo : Gracieuseté : Mike Corey

Des femmes Himbas de Namibie qui se promènent seins nus; des Maasaïs en Tanzanie buvant du sang frais d’une vache; des hommes qui dépècent un gros serpent en Floride... Ces pratiques, largement répandues dans certaines régions du monde, sont parfois au centre d'un processus nommé démonétisation sur YouTube, c'est-à-dire la fin de la rémunération d'un contenu.

En fait, en cas de non-respect de ses règles, la plateforme de diffusion de vidéo peut priver une chaîne de l'accès à l'ensemble des outils et fonctionnalités de monétisation associés à son Programme Partenaire.

Mais certains producteurs de contenus sur YouTube estiment que la plateforme se baserait uniquement sur des normes occidentales et américaines pour démonétiser des contenus.

Mike Corey, youtubeur canadien dont la chaîne est suivie par plus d'un million d’abonnés, est de ceux-là : Je pense vraiment que [...] le filtre est un filtre occidental à 100 %, indique-t-il.

Certaines des vidéos de Mike Corey ont déjà été démonétisées.

Une l’aurait été injustement, croit-il. J'en ai probablement quatre ou cinq qui sont restreintes et quatre ou cinq qui sont démonétisées. L'une d'entre elles, je dirais, est injustement démonétisée, affirme-t-il.

Will Sonbuchner assis regarde la caméra.

C'est dans sa vidéo «Problem with YouTube and Food Videos!!!» que Will Sonbuchner a dénoncé les normes de démonétisation de YouTube.

Photo : YouTube/Will Sonbuchner (capture écran)

Dans une vidéo publiée en mars sur sa chaîne YouTube, le vlogueur américain Will Sonbuchner affirmait que les vidéos YouTube sont jugées uniquement en fonction des normes occidentales et que tout ce qui est normal aux États-Unis, c'est ce sur quoi le monde entier est jugé.

Le youtubeur Mike Corney reconnaît que Will Sonbuchner et lui créent parfois des contenus que certains pourraient qualifier de controversés, mais ils représentent la culture réelle de certains peuples, soutient-il.

« Ça montre le monde réel à sa manière, et on ne fait pas du sensationnel. Sonbuchner et moi, on ne veut pas censurer ces gens; on veut montrer toute leur histoire et la réalité. »

— Une citation de  Mike Corey, cinéaste et youtubeur canadien

Parmi les contenus démonétisés et restreints de M. Corey figure une vidéo sur le peuple namibien Himba, en Afrique Australe, dont les femmes se promènent seins nus.

La youtubeuse torontoise Margarette Leandre est d’avis que la plateforme de Google privilégie les normes occidentales dans son processus de démonétisation de contenus.

Margarette Leandre joyeuse présente ses mains levées.

Margarette Leandre diffuse sur sa chaîne Youtube CharisMaggie TV des contenus sur différentes cultures dans la ville de Toronto.

Photo : Gracieuseté : Margarette Leandre

« Je suis d’accord [...]. C'est avec la norme de ce qui est normal dans des pays comme les États-Unis et le Canada [...] que [YouTube] juge chaque contenu et ce n'est pas un secret. »

— Une citation de  Margarette Leandre, youtubeuse

L’Ottavienne Sandy Esprit, une influenceuse qui crée des contenus sur plusieurs plateformes, remarque aussi l’influence de la culture américaine sur YouTube, une influence qu’elle juge compréhensible. Je travaille au Canada, et les médias, ici, sont vraiment influencés par les médias américains, dit-elle.

Sandy Esprit estime qu'en Amérique du Nord, c'est plus facile pour les gens de voir les choses qu’ils connaissent déjà, plutôt que quelque chose qui leur est étranger.

Sandy Esprit sourit à la caméra devant un fond blanc.

Sur sa chaîne YouTube qui porte aussi son nom, Sandy publie des vidéos sur le mode de vie, la beauté et les soins pour les cheveux.

Photo : Gracieuseté : Sandy Esprit

Quand on introduit une différente façon de penser, de vivre, ou quelque chose qui est totalement différent, c’est quelque chose que les gens ont vraiment peur de regarder, ou de faire de la recherche [à son sujet] pour en apprendre plus, dit-elle.

Contenu sensible ou choquant, concepts vagues

Mike Corey affirme qu’il est difficile de savoir pourquoi une vidéo est démonétisée ou restreinte. Vous n'obtenez pas une très bonne explication, [mais] un message très vague, dénonce-t-il.

La directrice de l’organisme canadien à but non lucratif Techno Etik, Caroline Isautier, croit que certains contenus heurtent les susceptibilités dans un lieu précis parce qu'un contenu gênant, c’est lié à toute une culture, toute une histoire, et c’est en tant que société qu’on décide de ça.

Caroline Isautier.

Caroline Isautier, directrice de Techno Etik

Photo : Gracieuseté : Caroline Isautier

Elle ajoute que certaines vidéos démonétisées par YouTube peuvent choquer des populations occidentales qui n'ont pas l'habitude de les voir. Quand on voit des animaux égorgés, évidemment, c'est quelque chose duquel on est complètement isolé aujourd'hui dans notre monde occidental très, très protégé, illustre-t-elle.

La directrice de Techno Etik note cependant que ce qui est perçu comme normal en Occident peut ne pas l’être ailleurs, et vice-versa.

« Est-ce plus choquant de voir des contenus de jeunes filles hyper sexualisées qui se dandinent sur Internet parce qu'on voit ça à longueur de journée? Qu'est-ce qui est le plus gênant, finalement? »

— Une citation de  Caroline Isautier, directrice de l’organisme canadien Techno Etik

L’origine des concepteurs et des investisseurs de YouTube expliquerait en partie le choix par la plateforme des contenus sensibles ou choquants, selon Caroline Isautier. Comme YouTube vient de la Californie, en Amérique, avec des ingénieurs en informatique et des investisseurs américains, évidemment, ce sont les valeurs de l'Ouest américain qui sont calquées sur la façon dont YouTube régule ce qui est mis sur sa plateforme, explique-t-elle.

Margarette Leandre considère que YouTube utilise un langage très vague, difficile à comprendre par les producteurs de contenus.

C'est la chose frustrante pour les créateurs. [...] On ne leur dit pas pourquoi [les vidéos sont jugées délicates ou choquantes] afin qu'ils puissent probablement l'éviter une autre fois, dit-elle.

La directrice de Techno Etik, Caroline Isautier, note un manque de transparence sur les choix faits par YouTube et d’autres plateformes. C’est la loi du code. Aujourd’hui, c’est YouTube qui, par son algorithme, décide de ce que nous voyons; il n’y a pas de discussion démocratique ni d’instance qui surveille, déplore la Torontoise.

Normes mondiales

Le logo de YouTube.

Au Canada, les géants du web, dont Google, récoltent la part du lion des revenus publicitaires en ligne, soit jusqu’à 80 % d’un marché de 8 milliards de dollars.

Photo : YouTube

YouTube dit qu'elle respecte les normes du secteur de la publicité par le biais de l'Alliance mondiale pour des médias responsables. Ceux qui veulent gagner un revenu sur les publicités [...] doivent se conformer à nos consignes relatives aux contenus adaptés aux annonceurs, qui s'alignent sur les normes mondiales de l'industrie de la publicité, déclare la porte-parole de la plateforme au Canada, Luiza Staniec.

« Il s'agit d'un cadre mondial, non basé sur des normes culturelles précises de pays précis. »

— Une citation de  Luiza Staniec, porte-parole de YouTube au Canada

Mike Corey dit comprendre que YouTube suive ce que veulent les annonceurs, étant donné que les vidéos sont mises en ligne gratuitement, dit-il.

Ce n'est pas vraiment YouTube qui prend ces décisions. Je suis désolé, [...] mais le public qui vaut le plus pour YouTube est le public occidental, car les annonceurs paieront plus pour faire de la publicité auprès d'un public occidental.

Martin Gibert regard fixé sur la caméra.

Martin Gibert, chercheur en éthique de l’intelligence artificielle à l’Université de Montréal

Photo : Gracieuseté : Martin Gibert

Martin Gibert, chercheur en éthique de l’intelligence artificielle à l’Université de Montréal, explique que YouTube, en tant qu'entreprise commerciale, a le droit de mettre dans ses critères un peu ce qu’elle veut, et les personnes qui font l'argent avec la plateforme sont obligées de respecter ses règlements.

Le chercheur juge correct que certaines images soient évacuées : On pourrait se mettre d’accord sur des images ultraviolentes, des images ultrapornographiques.

Mais, en même temps, Martin Gibert s’interroge sur la façon dont les algorithmes font pour repérer des choses dégoûtantes; un travail complété par des modérateurs de contenus.

Luiza Staniec précise que les créateurs de contenus ont la possibilité de faire appel lorsque leurs vidéos sont démonétisées, car les systèmes d'évaluation de leur plateforme ne sont pas infaillibles.

Parfois, nos systèmes se trompent. C'est pourquoi nous encourageons les créateurs à faire appel à ces décisions s'ils les jugent erronées. Les appels permettent de mettre à jour nos systèmes pour devenir de plus en plus performants, dit-elle.

Luiza Staniec indique qu’il arrive que des mesures de démonétisation et de restriction soient annulées après que les producteurs eurent fait appel.

Les plateformes et les annonceurs font aussi des efforts pour éclairer les internautes sur ce qui peut-être illicite.

En septembre 2020, elles ont signé avec les annonceurs un accord contenant un ensemble de définitions claires permettant de cerner les discours haineux en ligne.

Martin Gibert estime que la démonétisation des contenus n'est pas un enjeu pour la liberté d’expression.

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