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Crise des surdoses : à Victoria, des mères vivent entre espoir et angoisse

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Sheena (à gauche) et Correne Antrobus (à droite) font partie du groupe Holding Hope de Moms Stop the Harm, un réseau de familles touchées par les décès liés à la consommation de substances.

Photo : Radio-Canada / Mélinda Trochu

La crainte d'un appel fatidique ou de la police frappant à leur porte ne les quitte jamais : vivre constamment dans un deuil anticipé est le quotidien de mères dont les enfants consomment des drogues en Colombie-Britannique. Certaines ont trouvé refuge dans des groupes de soutien appelés Holding Hope (garder l’espoir) de Moms Stop the Harm. Rencontre à Victoria avec deux mères, Correne Antrobus et Sheena.

Holding Hope a 16 groupes de soutien en Colombie-Britannique (Nouvelle fenêtre) (en anglais), dont un en ligne pour les familles vivant en zones rurales.

À la tête de ces groupes, il y a Correne Antrobus, résidente de Victoria. Environ une centaine de personnes, à 95 % des mères, précise-t-elle, ont rejoint ces groupes. Le bouche-à-oreille se fait principalement par Facebook, mais Correne Antrobus aimerait que davantage de parents connaissent cette ressource.

Il y a six ans, Correne Antrobus a découvert avec soulagement Moms Stop the Harm à la radio lors de la diffusion d’une entrevue de Leslie McBain, cofondatrice de l’organisme. C'était la première fois que j'entendais quelqu'un parler franchement [de la crise des surdoses]. [...] Je me souviens juste d'avoir pensé : "oh, mon Dieu, quelqu'un comprend [ce que je vis]".

« J'ai des membres de ma famille qui sont vraiment dans le jugement et je ne leur en parle pas [...] j'ai perdu ma meilleure amie de 35 années à cause de la stigmatisation. »

— Une citation de  Correne Antrobus
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Correne Antrobus est à la tête du groupe Holding Hope de Moms Stop the Harm, un réseau de familles touchées par les décès liés à la consommation de substances.

Photo : Radio-Canada / Mélinda Trochu

Une « roulette russe »

Six ans plus tard, son groupe de soutien, pas des conseillers [...] juste des mamans qui sont dans la même situation, est un refuge sans jugement où elle peut parler de sa fille de 33 ans qui consomme des drogues depuis plus d’une décennie.

À ses côtés, des mères de tous les milieux, dont les enfants sont âgés de 16 ans et la quarantaine. Avec les années, Correne Antrobus constate une surreprésentation de jeunes hommes vivant avec un trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité (TDAH).

Dans les six derniers mois, deux mères ont quitté le groupe, car leurs enfants sont décédés d’une surdose. On s’attend toujours à ce que quelque chose de terrible se produise, explique Correne Antrobus.

La roulette russe de la toxicité des drogues, dit-elle, plane sur les vies de ces mères qui ont pris l’habitude de se justifier. Non, tous leurs enfants ne sont pas dépendants. Oui, ils ont été aimés, chéris, et le sont encore aujourd’hui. Cela peut arriver à n'importe qui, assure Correne Antrobus.

Les yeux brillants, elle parle de sa fille qui a grandi dans une belle région [avec] de merveilleux amis, une jeune femme qui a terminé son secondaire avec distinction. Cette enfance a toutefois été suivie par une spirale : l’alcool, puis la cocaïne, les pilules, l'héroïne et, enfin, le fentanyl. Correne Antrobus énumère les rémissions, les rechutes et les espoirs déçus.

Deux fois, elle a payé pour des cures de désintoxication, environ 30 000 dollars chacune. Même si sa fille a un médecin de famille et que la méthadone a parfois été un succès, elle n’est pas encore sortie d'affaires.

Aujourd’hui, Correne Antrobus aimerait que sa fille ait accès à des drogues sécuritaires, un changement de paradigme pour elle, mais il n’y a malheureusement pas de place dans les projets pilotes actuels.

« [Ma fille] pourrait être une membre fonctionnelle [de la société]. [...] J'aimerais juste qu'elle survive. »

— Une citation de  Correne Antrobus
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Le groupe Moms Stop the Harm défile à Vancouver en avril 2021 pour marquer le cinquième anniversaire de l'urgence de santé publique de la Colombie-Britannique concernant les décès dus aux drogues illicites.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

Malgré tout, Correne garde espoir et tente de parler à sa fille tous les jours. Surtout, elle sait qu’elle peut appeler ses amies du groupe qui, elles aussi, vivent avec un stress énorme et un deuil anticipé.

Vivre dans un deuil anticipé

Sally Thorne, professeure à l'École des sciences infirmières de l'Université de la Colombie-Britannique, explique que le mot deuil anticipé permet de nommer un sentiment de colère, de peur, de tristesse ou de confusion.

Cet état émotionnel tumultueux est épuisant, explique-t-elle. Parfois, les personnes qui vivent ce deuil anticipé ne reçoivent pas de signes de sympathie. Il est presque interdit d'en parler, vous savez, vous ne pouvez pas anticiper une mauvaise chose, [car] vous êtes censé espérer [...] un bon résultat pour votre enfant.

Sally Thorne pense à ces mères dont l'enfant est encore vivant, mais qui à chaque reportage dans les médias entrent dans cette anticipation intérieure [qui] peut vraiment déclencher énormément d'émotions très profondes et douloureuses.

Sheena, elle, a rejoint le groupe de Correne Antrobus il y a un an et demi. En ce moment, elle a l’esprit plus tranquille, car son fils est en prison pour des actes de délinquance liés à la survie.

« Je respire plus facilement en sachant qu'il est en prison parce qu'il n'y a pas l'inquiétude constante, paralysante, qu'il puisse faire une surdose. »

— Une citation de  Sheena
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Sheena fait partie du groupe Holding Hope de Moms Stop the Harm, un réseau de familles touchées par les décès liés à la consommation de substances.

Photo : Radio-Canada / Mélinda Trochu

Avant, elle se couchait en se demandant si son fils serait vivant à son réveil. J'ai du mal à me souvenir de la dernière fois où je me suis sentie vraiment heureuse, raconte-t-elle. S'inquiéter de savoir si votre enfant sera vivant ou mort le matin, c'est la pire chose.

« Cela arrive à des médecins, des dentistes, des avocats... Cela arrive à n'importe qui. »

— Une citation de  Sheena

3023 lits pour s'en sortir en Colombie-Britannique

Naviguer dans le système est un cauchemar permanent pour Sheena. À l'âge de 15 ans, son fils, qui a un TDAH, s’est fait enlever une tumeur au cerveau. Parce qu’il a plus qu’un trouble lié à l'utilisation de substances, le plus grand combat a été d'obtenir un soutien en santé mentale, même en prison, explique Sheena.

Correne Antrobus et Sheena se disent frustrées par la réponse de la province et dénoncent le manque de volonté politique du gouvernement de la Colombie-Britannique ainsi que le manque de places dans le système de santé. Elles aimeraient voir la création de plusieurs centres de traitement avec des normes de soins réglementés par le gouvernement.

Le ministère de la Santé mentale et des Dépendances reconnaît que la province fait face à une vague croissante de besoins. En Colombie-Britannique, le ministère estime qu'il y a 90 000 personnes dépendantes aux opioïdes.

En décembre 2021, il y avait 3203 lits pour des adultes et de jeunes consommateurs de substances. Parmi ces lits, 228 sont consacrés à la gestion du sevrage. Quelques 1155 autres sont consacrés au rétablissement des patients.

Le ministère explique que 145 lits fournissent des soins spécialisés à ceux qui ont des problèmes de santé mentale graves et persistants. La durée des séjours dans les lits de traitement est généralement de 30 à 90 jours, dit le ministère, et celle dans des lits de récupération avec services de soutien est généralement de 60 à 120 jours.

En attendant des jours meilleurs, Sheena n’a pas honte de parler de la situation de son fils, car elle sait qu’une discussion peut avoir un impact immense sur une personne qui se sent seule. Correne Antrobus, elle, avoue avoir planifié les funérailles de sa fille. Si l'irréparable arrive, elle sera dévastée.

Je ne pense pas qu’on survive [à la mort d’un enfant], ajoute Sheena. On apprend juste à naviguer dans la vie avec cet énorme sentiment de perte sur nos épaules.

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