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Gérer les feux de forêt autrement pour éviter de « se heurter au mur » des 1,5 °C

Une rivière avec une forêt en arrière-plan.

Les forêts boréales renferment les deux tiers du carbone des forêts mondiales.

Photo : Nathan Puffalt

Dans les zones boréales du Canada et de l’Alaska, une meilleure stratégie de lutte contre les feux de forêt pourrait être une solution peu coûteuse pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), d’après une étude. Devrait-on donner une priorité carbone au moment de choisir les feux de forêt à combattre activement?

Le Canada renferme un peu moins de 30 % des forêts boréales mondiales. Celles-ci couvrent une grande partie du centre du pays, du Yukon à Terre-Neuve-et-Labrador. Si ces étendues constituent d’importants puits de carbone, la fréquence accrue des incendies menace de libérer ce CO2 stocké dans l’atmosphère.

D’ici le milieu du siècle, les émissions de CO2 causées par les feux de forêt boréale en Amérique du Nord pourraient représenter 3 % du quota global de carbone restant en vue de limiter le réchauffement climatique en deçà de 1,5 °C, d’après les résultats de l’étude publiée cette semaine dans la revue Sciences Advances.

C’est l’équivalent des émissions carbone annuelles de 2,6 milliards de voitures, explique Carly Philips, du regroupement Union of Concerned Scientist, établi à Cambridge, aux États-Unis, qui a participé à l’étude.

Une carte du Canada et de l'Alaska la zone recouverte par des forêts boréales, une large bande allant de l'Alaska et traversant le pays en diagonale jusqu'à Terre-Neuve-et-Labrador.

Les forêts boréales représentent plus de la moitié de la zone de végétation du Canada.

Photo : Radio-Canada

Cela dit, en étudiant la gestion des feux de forêt en Alaska en particulier, les chercheurs ont prouvé que cette tendance pouvait être inversée : avec une meilleure stratégie de gestion des incendies de forêt, l’Alaska pourrait éviter d’émettre jusqu’à 3,87 gigatonnes de CO2 dans l'atmosphère d’ici 2050.

Il pourrait également empêcher l’émission d’une tonne métrique de CO2 par le biais de ces méthodes de gestion des feux de forêts boréales coûterait en moyenne 12 $ US, d’après leurs estimations.

Ce serait une stratégie de réduction du carbone efficace et surtout comparable à, voire moins coûteuse, aux autres stratégies de réduction des émissions de carbone, affirme Carly Philips.

Vue de la forêt boréale à Fort McMurray en juillet 2016, deux mois après le feu de forêt. On voit des arbres calcinés et de la verdure qui repousse, par terre.

Si le feu fait partie des perturbations qui jouent un rôle important dans la régénération des forêts boréales, leur intensité s'est accrue ces dernières décennies.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Bascaron

Rétablir les régimes de feux

L’idée d’une meilleure gestion de feux de forêt n’est pas de supprimer ces incendies, car ils font partie du cycle des forêts boréales, mais plutôt de les rétablir à leurs niveaux historiques, selon l’étude. Ils étaient auparavant plus fréquents, mais brûlaient des surfaces plus petites.

Pour estimer les émissions de carbone des feux de forêt, les chercheurs ont effectué une méta-analyse de données disponibles sur les régimes de feux au Canada et en Alaska et leurs projections.

Ils ont ensuite analysé spécifiquement pour l’Alaska ce que serait le coût de suppression des émissions liées à ces feux, en combinant ces informations à d’autres bases de données (sur les combustibles, les coûts de suppressions d’émissions de carbone, de gestion des feux, etc.).

Des panaches de fumée s'élancent du feu de forêt de White Rock Lake observé depuis un avion le 12 août 2021.

La diversité forestière du Canada fait en sorte que cette solution ne sera pas applicable partout, mais Carly Philips soutient que d'autres chercheurs étudient la question pour d'autres types de forêts que celles des zones boréales.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Priorité carbone?

Carly Philips soutient que, au Canada, la gestion des feux priorise les incendies qui présentent un risque pour les infrastructures et les communautés, mais il serait judicieux de prendre également en compte les émissions de gaz à effet de serre qu’ils peuvent émettre.

S'il est trop tôt pour juger de l’efficacité de ce système à plus grande échelle, l’idée de donner une priorité carbone à la gestion des feux devrait faire partie des discussions, estime Gregory Paradis, ingénieur forestier de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC).

Le budget annuel fixe que l’on donne à la gestion des feux pourrait, entre autres, protéger le carbone. Il pourrait même devenir l’objectif principal pour prioriser les déploiements de ressources pour éteindre les feux. Je ne dis pas que ce serait la solution, mais on doit en parler, soutient-il.

Une catastrophe à éviter

L’urgence climatique est telle, selon Gregory Paradis, que le Canada devrait prioriser les voies de stockage de carbone rapides et moins coûteuses pour éviter dese heurter au mur des 1,5 degré.

Une fois que le seuil de 2050 sera passé et la catastrophe climatique écartée, le pays pourra avoir des discussions plus éclairées pour la suite des choses, affirme-t-il, en rappelant que la lutte ne sera pas terminée.

S’il y a des moyens de séquestrer du carbone à [12 $ US] juste avec une bonne gestion de l’endroit où on éteint les feux de forêt, c'est extraordinaire. Parce qu’en ce moment il y a des gens qui sont parfaitement prêts à acheter des crédits carbone à 50 $US la tonne, dit Gregory Paradis.

Un immense nuage causé par la fumée des feux de forêt au-dessus de vallées.

Un immense nuage causé par la fumée des feux de forêt surplombe des vallées dans l'intérieur de la Colombie-Britannique.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Ce n’est pas une solution qui pourra s’exporter partout. Elle ne pourra pas être appliquée dans le nord de la Californie, même dans le sud de la Colombie-Britannique, mais je pense qu’au moins on réalise le problème, affirme Carly Philips, en rappelant que ces étendues qui ont été touchées par des feux dévastateurs ne sont pas des forêts boréales.

Je crois que là où on en est en termes de crise climatique. Cela a du sens d’explorer toutes les options, surtout que celle-ci est peu coûteuse, confirme Carly Philips, qui travaille aujourd’hui au Pacific Institute for Climate Solutions de l’Université de Victoria.

De la mousse de tourbe pousse sur le sol.

La mousse de tourbe agit comme un système naturel de capture du carbone.

Photo : CBC

Un potentiel encore sous-exploité

Le Canada gagnerait à élaborer un bilan des occasions de séquestration du carbone qui tient compte du potentiel de la gestion des forêts, estime l'ingénieur forestier Gregory Paradis.

On a un plus grand potentiel que presque tous les autres pays du monde de contribuer à la séquestration de carbone en vertu de notre capital forestier, affirme-t-il. Pourtant, il est encore sous-exploité.

« La forêt, ce n'est pas une forêt hypothétique. Ce n’est pas comme si on se disait que, si on continue à investir, un jour, on va avoir une forêt qui va être capable de séquestrer du carbone. On l'a déjà, cette forêt. »

— Une citation de  Gregory Paradis, ingénieur forestier, UBC

Les écosystèmes des forêts boréales renferment de grandes étendues de tourbe, qui sont souvent oubliées, mais qui séquestrent encore plus de carbone que les arbres. Elles sont vitales à la captation du CO2, mais elles se développent sur des milliers d’années.

Le vrai risque, c'est de perdre cette enveloppe-là de tourbe. C’est un gros solde de carbone qu’il ne faut vraiment pas laisser disparaître, et quand on l'a perdu, c'est impossible de le récupérer à court terme, affirme Gregory Paradis.

Les arbres que l'on voit, ce n'est que la pointe de l'iceberg, conclut-il.

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