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Des mauvaises herbes « génétiquement modifiées »

L’arrivée de plantes génétiquement modifiées dans les champs a créé un nouveau phénomène de résistance aux herbicides. Mais des pistes de solution existent.

Un champ de soya avec des fleurs jaunes de moutarde des oiseaux.

Dans cette ferme du Centre-du-Québec, des fleurs jaunes parsèment un champ de soya. La moutarde des oiseaux est désormais résistante au glyphosate.

Photo : Radio-Canada

À la ferme Givany au Centre-du-Québec, un champ de soya est constellé de fleurs jaunes. Ici, l'indésirable s’appelle la moutarde des oiseaux. Si cette plante se dresse entre les rangs de soya en cette fin de juillet, c’est qu’elle a survécu aux herbicides.

Le producteur Raphaël Vachon a remarqué le problème pour la première fois en 2015. Après nos passages d'arrosage, la moutarde est restée là. Avec les années [...] le petit rond de vingt pieds s’est agrandi.

Un plant de moutarde des oiseaux.

La moutarde des oiseaux est répertoriée comme mauvaise herbe au Québec depuis 1908.

Photo : Laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection, MAPAQ

La plante pique la curiosité de l’agronome Isabelle Bernard. En 2017, elle envoie des échantillons de feuilles au Laboratoire d'expertise et de diagnostic en phytoprotection du MAPAQ.

« C'est là qu'ils ont découvert que la plante était résistante au glyphosate. Non pas une résistance qui se développe par une mauvaise utilisation, une utilisation répétée d'un produit, mais bien un gène qui était dans le canola qui s'est transféré dans la moutarde des oiseaux. Donc c'est comme une mauvaise herbe OGM. »

— Une citation de  Isabelle Bernard, agronome
Écran divisé en deux comprenant une image rapprochée de fleur de moutarde des oiseaux et une image de fleur de canola.

La moutarde des oiseaux (Brassica rapa), à gauche sur l'image, est très semblable au canola (Brassica napus) à droite.

Photo : Radio-Canada

La moutarde des oiseaux, une plante sauvage, ressemble à s’y méprendre à une autre plante, abondamment cultivée au Canada : le canola. Au milieu des années 90, la compagnie Monsanto obtient le feu vert pour commercialiser du canola transgénique au Canada.

Un grand champ de canola rempli de fleurs jaunes.

Le Canada est le plus grand producteur de canola au monde. Presque tout le canola cultivé au pays est génétiquement modifié pour tolérer un herbicide, ce qui facilite le désherbage chimique.

Photo : Radio-Canada

Le canola RoundUp Ready, d’après son nom commercial, a été modifié génétiquement pour tolérer les arrosages d’herbicide à base de glyphosate. Quand on pulvérise le produit, toutes les mauvaises herbes meurent et le canola, lui, survit.

La moutarde des oiseaux à la ferme Givany se comporte exactement de la même manière. Si on applique seulement un glyphosate, ça ne fait rien : elle est totalement résistante, elle a le gène de résistance, explique Isabelle Bernard.

Comme les deux plantes sont de proches parentes, le canola peut facilement polliniser la moutarde des oiseaux.

Au Québec, on a répertorié en 2005 un premier cas de moutarde des oiseaux qui avait intégré le transgène de résistance au glyphosate. C’était dans la région de Chaudière-Appalaches. Aujourd’hui, 30 populations de cette mauvaise herbe sont connues, surtout au Centre-du-Québec, une région où on cultive pourtant peu de canola.

Image infographique représentant les endroits où des plants de moutarde aux oiseaux résistants ont été recensés.

Le Québec compte désormais 30 populations de moutarde des oiseaux résistante au glyphosate.

Photo : Radio-Canada

Même des producteurs agricoles qui n’ont jamais semé de canola se retrouvent avec le transgène issu de cette culture chez eux. La moutarde prend la place du soya, illustre Raphaël Vachon, ça étouffe les plants et quand ça étouffe les plants, il y a moins de rendement.

Contrairement à l’amarante tuberculée, il n’existe pas de soutien financier pour les agriculteurs aux prises avec la moutarde des oiseaux. Pour Isabelle Bernard, qui voit de plus en plus de moutarde des oiseaux dans les champs de sa région, la situation est préoccupante : Là, on a des images d'un champ qui a des lignes avec un peu de moutarde, mais imaginez ce même champ-là, s’il y avait de la moutarde à la grandeur du champ, ça occasionnerait des méchantes pertes de rendement.

Isabelle Bernard en entrevue.

Isabelle Bernard est agronome à la Société coopérative agricole Princeville. Elle est préoccupée par les infestations de moutarde des oiseaux résistante au glyphosate. « Ce n’est pas une catastrophe, mais il faut que ça soit pris en main et de façon sérieuse. »

Photo : Radio-Canada

Qui est responsable?

Ironiquement, la propriété intellectuelle du gène de tolérance au glyphosate a déjà fait l’objet d’une longue bataille judiciaire. En 2004, après des années de poursuites, le plus haut tribunal du pays donne raison à Monsanto dans son procès contre un agriculteur de la Saskatchewan. Le géant de l’agrochimie accusait Percy Schmeiser, un fermier, d'avoir fait pousser du canola transgénique sans avoir payé les redevances liées à l’utilisation des semences.

Percy Schmeiser.

De 1998 à 2004, Percy Schmeiser, agriculteur de Bruno, en Saskatchewan, a mené un long combat contre Monsanto. Le procès, très médiatisé, a fait de lui un symbole de la défense des droits des agriculteurs. Percy Schmeiser est décédé en 2020.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Le fermier a toujours soutenu que ses champs avaient été accidentellement contaminés entre autres par du pollen de canola génétiquement modifié, transporté par le vent. Très fin, ce pollen peut voyager sur plusieurs kilomètres.

Alors que ces mêmes gènes se retrouvent dans des plantes qui nuisent aujourd’hui aux agriculteurs, on peut se demander s’ils sont toujours la propriété du fabricant.

Professeure à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, Élisabeth Abergel a travaillé pendant de nombreuses années pour les industries pharmaceutiques et biotechnologiques. Elle est catégorique : Les développeurs devraient continuer à être responsables de ces produits-là quand ils commencent à s'échapper et quand il y a une contamination génétique.

Terry Zakreski.

Terry Zakreski, l’avocat de Percy Schmeiser dans son long combat contre Monsanto

Photo : Facebook/Terry Zakreski

L’avocat de Percy Schmeiser, Terry Zakreski, croit aussi que Bayer, qui a racheté Monsanto en 2018, a une responsabilité. La compagnie devrait-elle nettoyer tout ça? Bien sûr qu’elle devrait. Le problème consiste à obtenir d’un tribunal qu’il lui ordonne de le faire!

L’un des problèmes qu’il soulève, c’est que les droits revendiqués par les compagnies sont des droits de propriété intellectuelle, ce ne sont pas des droits de propriété physique. La compagnie revendique le droit de reproduire [les semences], d’en tirer profit, mais elle ne revendique pas la propriété de l’objet physique, où qu’il apparaisse [...]

En 1995, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) a autorisé la commercialisation des semences de canola génétiquement modifié. Son rapport d’évaluation des risques se basait sur des documents fournis par Monsanto. Déjà à l'époque, l'ACIA envisageait la possibilité que le canola s’hybride avec des plantes sauvages, qui deviendraient à leur tour tolérantes au glyphosate. Mais le rapport concluait que cela n’aggraverait pas [...] la capacité d’envahissement de ces [mauvaises herbes] (Nouvelle fenêtre).

Selon l’avocat Terry Zakreski, le fait que le gouvernement ait autorisé la dissémination dans l’environnement donne vraiment une défense à la compagnie. [...] Une fois que cette autorisation est donnée, c’est très difficile pour quelqu’un de poursuivre la compagnie en justice.

La compagnie Bayer n’a pas voulu se prononcer sur la propriété du transgène que l’on retrouve dans la moutarde des oiseaux chez les agriculteurs québécois. Dans un échange de courriels, l’un de ses représentants a toutefois invité les producteurs aux prises avec cette mauvaise herbe résistante à contacter Bayer.

Semoir dans un champ des Prairies.

Selon les données de l’industrie, trois agriculteurs sur cinq au Canada seraient confrontés à des mauvaises herbes résistantes aux herbicides.

Photo : Radio-Canada / Rob Kruk

Le cercle vicieux de l’utilisation des herbicides

Pour contourner le problème de la résistance, l’industrie propose depuis quelques années de nouvelles semences génétiquement modifiées pour tolérer plus qu’un herbicide. Cette technique s’appelle l’empilement de gènes.

Dans les catalogues de semences, on peut désormais choisir des cultures qui tolèrent à la fois le glyphosate, par exemple, et d’autres herbicides beaucoup plus toxiques, comme le dicamba, ou encore le 2-4D, l’une des molécules actives de l’agent orange utilisé comme défoliant lors de la guerre du Vietnam.

L'amarante de Palmer.

L'amarante de Palmer est une super mauvaise herbe qui fait des ravages aux États-Unis. Elle est désormais résistante au glyphosate, au dicamba et au 2,4-D.

Photo : Radio-Canada

Mais alors que développer ces nouvelles semences peut prendre dix ans, certaines mauvaises herbes sont déjà résistantes à ce cocktail au bout de cinq ans à peine. On peut faire de l'empilement de gènes avec des variétés qui sont tolérantes à cinq herbicides, explique Élisabeth Abergel, mais à un moment donné, quand ces cinq herbicides n'auront plus aucun effet, il va falloir trouver des molécules encore plus toxiques. Donc ce n'est vraiment pas la solution, ce n’est pas durable.

« On sait ce qu'il faut faire pour éviter d'avoir des mauvaises herbes résistantes. Ça prend une rotation, ça prend une agriculture diversifiée le plus possible. Si on reste dans une agriculture qui est simplifiée, la nature va nous rattraper. C'est une question de temps. »

— Une citation de  David Girardville, agronome

Des pistes de solutions

Tous les spécialistes consultés abondent dans le même sens. Pour freiner la résistance aux herbicides, il faut ramener de la biodiversité aux champs et ne plus dépendre seulement de la chimie pour contrôler les mauvaises herbes.

Cela veut dire, entre autres, ne pas cultiver seulement du maïs et du soya. Ces deux plantes rapportent gros et sont de loin les deux plus cultivées dans la province. Mais ces monocultures contribuent à accélérer le phénomène de la résistance.

L’agronome Stéphanie Mathieu, en Montérégie, rappelle l’importance de sortir de l’alternance maïs-soya. Le maïs et le soya, ce sont des plantes qui sont semées au même moment, qui ont les mêmes espacements, qui ont des cycles de vie qui se ressemblent beaucoup. Et on travaille avec les mêmes herbicides aussi. Facile dans ce contexte pour les mauvaises herbes, soumises aux mêmes produits année après année, de développer la résistance.

Ajouter des céréales à la rotation est une excellente solution. Elles couvrent rapidement le sol au printemps, ce qui empêche les mauvaises herbes de prendre racine. Et comme on les récolte plus tôt que le maïs et le soya, la moisson permet de faucher aussi la mauvaise herbe avant qu’elle ne puisse monter en graines.

Entre les engrais verts, les cultures intercalaires, le foin… les solutions ne manquent pas pour occuper le sol et contrôler les mauvaises herbes autrement qu’avec les seuls traitements chimiques. Et il faudra désormais rester aux aguets, car l’ère des solutions simples et rapides que promettaient les herbicides est bel et bien révolue.

« Si on ne se questionne pas sur pourquoi il y a tel type de mauvaises herbes dans nos champs et qu'on ne s'y intéresse pas, on va multiplier le problème très, très rapidement. Que ça soit pour les mauvaises herbes ou les insectes ou les maladies, il faut connaître les champs. Il faut savoir à qui on a affaire. »

— Une citation de  David Girardville

Le reportage de Catherine Mercier et d'André Raymond est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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