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La lutte contre les changements climatiques se passe aussi dans votre cuisine

Si vous aimez faire flamber vos crevettes au vin blanc sur votre cuisinière au gaz, il faudra peut-être bientôt dire au revoir à ce mode de cuisson. Changement climatique oblige, tous les petits gestes comptent pour réduire votre empreinte carbone. Même le gaz qui alimente votre cuisinière.

Un four à gaz allumé.

Le gaz naturel est utilisé pour le chauffage domestique, pour la production d'électricité et pour des appareils ménagers comme les cuisinières à gaz.

Photo : Radio-Canada / Kim Brunhuber

On apprenait en janvier dernier, dans une étude de l’Université Stanford publiée dans la revue Environmental Science & Technology, que les cuisinières au gaz contribuent au réchauffement climatique.

Selon cette étude, toutes les émissions de méthane produites par les 43 millions de cuisinières au gaz utilisées aux États-Unis équivalent aux émissions de gaz à effet de serre (GES) de 500 000 voitures à essence par an.

Ces cuisinières libèrent entre 0,8 % et 1,3 % du gaz naturel sous forme de méthane à l’état non brûlé, un important gaz à effet de serre. Par rapport au dioxyde de carbone, le méthane a un pouvoir de réchauffement planétaire 86 fois plus grand sur une période de 20 ans. Et au moins 34 fois plus important sur une période de 100 ans.

Plus étonnant encore, les trois quarts de ces émissions se produisent lorsque la cuisinière est éteinte.

« Nous avons constaté que les émissions de méthane, lorsque la cuisinière à gaz est éteinte, représentent plus des trois quarts des émissions totales de méthane de celle-ci. Et la quantité totale de méthane dégagée par les cuisinières à gaz augmente l’impact climatique de leur utilisation de 39 %. »

— Une citation de  Éric Lebel, auteur principal de l’étude et chercheur à PSE Healthy Energy

Les émanations de gaz naturel ne seraient pas seulement nocives pour l’environnement, elles représenteraient aussi un risque pour la santé. L’étude de l’Université Stanford note que le méthane dégagé par les cuisinières au gaz menace la qualité de l’air.

Les résidents sont plus directement exposés aux émissions de leur cuisinière qu’à celles de leur chaudière. Ces émanations peuvent inclure du monoxyde de carbone et des oxydes nitriques, responsables de plusieurs maladies respiratoires, comme l’asthme, selon les chercheurs.

On le sait, chaque geste compte pour réduire l'utilisation des énergies fossiles. Même le choix de votre cuisinière pèse dans la balance. Reportage d'Elisa Serret.

Au Canada, les cuisinières au gaz sont moins répandues qu’aux États-Unis, toutes proportions gardées. Leur utilisation reste modérée : on dénombre environ 1,4 million de cuisinières à gaz au pays, soit 9 % de l’ensemble des cuisinières dans le secteur résidentiel, selon les derniers chiffres datant de 2018.

Au Québec, 98 900 habitations sont équipées de cuisinières à gaz, soit 3 %. Si elles ne représentent qu’un faible pourcentage des appareils utilisés dans les maisons, il en est tout autrement dans le secteur de la restauration.

La culture du gaz dans les restaurants

Le célèbre chef québécois Normand Laprise est très soucieux de l’environnement, mais il admet que la cuisinière au gaz fait partie de la culture de la restauration. Ma génération de cuisiniers, celle d’avant et celle d’après, on est tous au gaz, affirme M. Laprise, propriétaire du restaurant Toqué! à Montréal.

Le chef est pourtant un adepte de la cuisson avec une plaque à induction, qu’il utilise dans sa maison et en partie dans son restaurant.

Il sourit devant un micro.

Le chef Normand Laprise, propriétaire du célèbre restaurant Toqué! à Montréal

Photo : Radio-Canada / Étienne Côté-Paluck

« Si j’avais à refaire toute ma cuisine au restaurant, je pense qu’au niveau du garde-manger froid – pour les entrées – et en pâtisserie, je serais complètement induction. Peut-être que je garderais du gaz pour le chaud, c'est-à-dire pour les pièces de viande. »

— Une citation de  Normand Laprise, chef du restaurant Toqué!

Mais, selon le chef, un virage 100 % électrique ne peut être envisagé par tous les restaurateurs, notamment à cause du coût que cela représenterait. Refaire des installations déjà existantes, ce serait des frais énormes, il n’y a pas un restaurant qui pourrait survivre à ça, explique-t-il. Ça coûte moins cher de faire installer une entrée de gaz que d’avoir à mettre des boîtes électriques au complet dans le bâtiment.

Le chef de renom Daniel Vézina, propriétaire du restaurant Laurie Raphaël de Québec, a lui aussi des cuisinières au gaz dans son restaurant. Cela fait 40 ans que je suis en cuisine, raconte-t-il. Quand tu rentres le matin, c’est toujours comme ça : ça sent le gaz partout dans la cuisine. C’est probablement des émanations volatiles parce que les fourneaux sont tout le temps allumés.

S’il envisage d'acheter une cuisinière à induction pour sa résidence, il dit être encore très attaché à cuisiner au gaz dans son restaurant. Il y a quelque chose d’organique quand on cuisine avec des flammes, affirme-t-il. Le métier de cuisinier, ça consiste à contrôler la chaleur [...] C’est très instinctif comme mode de cuisson, alors que l’induction est plus cérébrale.

Daniel Vézina assis devant un micro.

Le chef Daniel Vézina

Photo : Radio-Canada / Étienne Côté-Paluck

À la lumière de ce que dit la science, serait-il prêt à abandonner ses cuisinières au gaz dans la cuisine de son restaurant? Je pense que je serais prêt à faire ce geste-là. Il faut vraiment diminuer ces GES, et toutes ces cuisinières dégagent du méthane. On sait comment c’est nocif. Je serais prêt à faire l’effort, c’est sûr que ce serait une habitude à changer, répond-il.

Interdire le raccordement au gaz

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a recommandé en mai 2021 l’interdiction des ventes de nouvelle chaudière à combustible fossile d’ici 2025 pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050.

Au Canada, des initiatives voient le jour afin de limiter l’approvisionnement en gaz naturel dans les maisons. Les municipalités et les gouvernements provinciaux commencent à légiférer sur la consommation d’énergie du secteur résidentiel.

Par exemple, le gouvernement du Québec a adopté en décembre dernier une loi qui interdit l'installation de nouveaux systèmes de chauffage au mazout à partir de 2024.

À Vancouver, tout nouveau système de chauffage ou système d’eau chaude devra être carboneutre d’ici 2025. Près de 60 % des GES de Vancouver proviennent de la combustion du gaz naturel pour le chauffage des bâtiments et l’eau, dont 28 % pour les maisons individuelles.

Vue sur la silhouette des gratte-ciel de Toronto. Tour CN et le stade Rogers Centre.

Vue de la ville de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

À Toronto, environ 50 % des émissions de GES résultent de la combustion du gaz naturel dans les bâtiments. Le conseil municipal de la Ville a adopté en juillet 2021 une stratégie qui identifie l’abandon du gaz naturel comme une exigence pour devenir carboneutre d’ici 2040.

Quant à Montréal, la Ville a pour objectif de réduire de 55 % ses émissions de GES d’ici 2030, en vue d’être carboneutre en 2050. Une interdiction du raccordement au gaz naturel dans les constructions neuves est-elle dans les cartons? La Ville dit réfléchir à des pistes de solutions en cohérence avec les cibles établies dans son plan climatique.

Le gouvernement fédéral a pour objectif de réduire les émissions de gaz à effet de serre du pays de 40 % à 45 % d’ici les huit prochaines années, selon Le Plan de réduction des émissions pour 2030 : prochaines étapes du Canada pour un air pur et une économie forte, dévoilé la semaine dernière. Il prévoit notamment 33 millions de dollars afin de mettre sur pied un programme de soutien aux rénovations domiciliaires.

Un mouvement qui prend de l’ampleur aux États-Unis

Il sera bientôt impossible de brancher une cuisinière à gaz dans un appartement neuf de New York. La Ville a adopté une loi en décembre dernier visant l’interdiction du gaz naturel dans les nouveaux bâtiments, faisant de la mégalopole la plus grande ville d’Amérique à interdire ou à restreindre l’utilisation du gaz naturel pour la cuisson ou le chauffage.

Une vue de Manhattan avec une épaisse couche de smog.

La Ville de New York prend les grands moyens pour réduire les émissions de GES causées par le gaz naturel. Sur la photo : Manhattan aux prises avec une épaisse couche de smog.

Photo : Reuters / BRENDAN MCDERMID

L’utilisation du gaz naturel pour se chauffer et cuisiner représente 10 % des émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis. Un tiers des foyers y sont équipés de cuisinières à gaz. Pour atteindre leurs objectifs de carboneutralité, les villes souhaitent ainsi ne pas étendre davantage leur réseau de distribution.

Cette décision s’inscrit dans un mouvement initié par plusieurs villes démocrates visant la restriction ou l’interdiction du gaz naturel dans le secteur résidentiel. La première à le faire fut la ville universitaire de Berkeley, en Californie, qui a voté une loi en ce sens en 2019.

Et le mouvement a pris de l’ampleur : plus de 50 villes de Californie ont depuis restreint ou interdit les raccordements au gaz naturel dans des nouveaux bâtiments ou ceux déjà existants.

Cependant, une vingtaine d’États républicains cherchent à freiner ces initiatives municipales. C’est le cas notamment de l'Arizona, du Texas, de la Floride ou du Tennessee, qui légifèrent pour rendre illégale tout type d'interdiction en ce sens.

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