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Portapique : deux ans après le massacre, des questions sont toujours sans réponse

Une femme en larmes.

Des proches des victimes de la tuerie d'avril 2020 rassemblés à Bible Hill, en Nouvelle-Écosse, le 18 avril 2021.

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

La Presse canadienne

Deux ans après que son père eut été abattu par un homme déguisé en agent de la police, Charlene Bagley reste convaincue qu'il serait en vie aujourd'hui si la Gendarmerie royale du Canada (GRC) de la Nouvelle-Écosse avait lancé une alerte à l'échelle de la province au début du saccage du tueur.

Il vérifiait généralement les nouvelles sur Facebook, a déclaré Mme Bagley dans une récente entrevue, se remémorant le matin du 19 avril 2020, lorsque son père Tom a été assassiné. C'était sa routine matinale. Mais à ce moment-là, ils ne montraient pas le visage de l'agresseur ou quoi que ce soit.

La communication de la GRC avec le public pendant les 13 heures de liberté du tireur est devenue un point central pour la commission d'enquête sur la pire fusillade de masse de l'histoire moderne du Canada, qui a fait 22 morts les 18 et 19 avril 2020.

Après environ huit semaines d'audiences publiques, des questions clés demeurent. Par exemple, comment et quand la GRC a-t-elle communiqué les informations, y compris la première nuit, lorsque le tireur a tué par balle 13 personnes dans la campagne de Portapique, en Nouvelle-Écosse, à environ 50 kilomètres au sud de la maison des Bagley?

Montage photo des visages de 22 personnes disposés sur quatre rangées.

Les 22 personnes tuées dans le massacre survenu les 18 et 19 avril 2020 à Portapique, Wentworth, Debert et Shubenacadie, en Nouvelle-Écosse.

Photo : Radio-Canada

L'enquête a permis d'apprendre que le 18 avril 2020, à 23 h 32, la GRC a utilisé Twitter pour conseiller aux résidents de Portapique de verrouiller leurs portes parce que la police enquêtait sur une plainte liée aux armes à feu.

Cette déclaration anodine offrait peu d'indices sur la tragédie qui se déroulait. À ce moment-là, les gendarmes présents sur les lieux savaient qu'un tireur actif avait déjà tué au moins deux personnes, en avait blessé une autre et avait incendié plusieurs maisons.

De plus, le suspect n'avait pas encore été retrouvé, les agents signalaient des coups de feu et des explosions, et une série d'appels au 911 indiquaient que le tueur conduisait un véhicule qui ressemblait à une voiture de patrouille de la GRC.

Aucune alerte

L'enquête a également permis d'apprendre qu'au moins deux agents, Stuart Beselt et le sergent-chef Al Carroll, avaient suggéré que le public soit alerté de ce qui se passait. Mais ce n'est arrivé que le lendemain matin.

L'agent Beselt, le premier à arriver à Portapique, à 21 h 25, a transmis le message suivant sur sa radio de police à 2 h 16, alors que la recherche du tueur se poursuivait : Y a-t-il une sorte d'émission d'urgence que nous pouvons faire [pour] obliger les gens à se rendre dans leur sous-sol et à ne pas sortir?

On lui a dit que les habitants de la région étaient appelés directement. Aucune diffusion n'a été faite.

L'agent est assis et répond à l'avocat.

L'agent de la GRC Stuart Beselt répond à une question lors des audiences de l'enquête publique de la Commission des pertes massives à Halifax le lundi 28 mars 2022.

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Quant au sergent-chef Carroll, commandant de district du comté de Colchester, il a déclaré aux enquêteurs que quelque temps avant minuit, il avait conseillé à ses collègues de faire passer quelque chose par le biais de nos communications médiatiques [...] de la division H [quartier général].

Ce sont nos gens des médias, se souvient-il d'avoir dit. Entrez en contact avec eux afin qu'ils puissent sortir quelque chose [...] par leurs canaux habituels, qui comprenaient les réseaux sociaux. Mais la GRC n'a envoyé aucun autre message au public cette nuit-là.

Michael Arntfield, professeur et criminologue à l'Université de Western Ontario, à London, a déclaré que la prise de décision au sein de la GRC peut être un processus lent, surtout lorsqu'il s'agit de traiter avec le public.

Il va évidemment y avoir des décisions tactiques prises à la volée [...] mais tout doit être monté jusqu'en haut [de la chaîne décisionnelle] puis redescendu si cela implique des communications publiques, a-t-il déclaré.

Donc, même pour quelque chose d'urgent et de dangereux imminent [...] ils ne peuvent pas se détacher des machinations bureaucratiques. C'est comme une paralysie de l'analyse.

Une situation sans précédent

Il existe des preuves, cependant, que la GRC avait des raisons d'être prudente avant de divulguer plus d'information au public, a noté Christian Leuprecht, professeur à l'Université Queen's, à Kingston, en Ontario, spécialisé dans les questions de police et de sécurité.

Bien que les téléphonistes du 911 aient reçu des informations de témoins au sujet d'une réplique d'une voiture de police de la GRC, les enquêteurs ont découvert plus tard trois anciennes voitures de police qui appartenaient au tueur; deux qui étaient des épaves incendiées près de ses propriétés à Portapique et une encore intacte à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse.

Photographie aérienne des cendres d'une maison et d'une Ford Taurus endommagée par le feu.

Une vue aérienne des décombres d'une résidence appartenant au tireur, incendiée le 18 avril 2020, à Portapique en Nouvelle-Écosse.

Photo : CBC / Steve Lawrence

À l'époque, la police ignorait que le tueur s'était échappé de Portapique dans une quatrième voiture qui avait été savamment modifiée pour ressembler à une voiture de la GRC.

En fin de compte, vous devez valider [les déclarations des témoins], car si vous publiez de mauvaises informations, vous allez aggraver la situation, a expliqué M. Leuprecht, soulignant la découverte des trois anciennes voitures de police.

M. Arntfield, un ancien policier, a déclaré qu'il était également important de reconnaître que la GRC dans les régions rurales de la Nouvelle-Écosse faisait face à une situation sans précédent.

Vous avez un incident fluide et critique, a souligné M. Arntfield dans une entrevue. Ils n'ont eu aucun précédent ni aucune formation pour faire face à ce type de scénario.

De nombreuses communications

Tout au long de la nuit, la police a communiqué des informations clés sur le suspect à ses agents par le biais de messages internes connus sous le nom de BOLO, acronyme de Be On The Lookout (soyez vigilants). Mais le public était tenu dans l'ignorance.

À 1 h 09, les agents ont été avertis d'un incident de tireur actif en cours. L'alerte a identifié le suspect, disant qu'il était armé et dangereux et associé à une vieille voiture de police qui pourrait avoir été incendiée à Portapique. Plusieurs messages similaires ont été répétés jusqu'au petit matin.

Une photo tirée d'un vidéo de surveillance montrant une autopatrouille de la GRC.

Après la fusillade, la GRC a publié cette photo d'une autopatrouille en faisant remarquer que très peu de véhicules de la GRC ont des barres de poussée.

Photo : GRC Nouvelle-Écosse

La situation a changé à 7 h 22 lorsque la conjointe du tueur est sortie de sa cachette et a révélé des détails sur la quatrième voiture et fourni une photo du véhicule. Cette information cruciale a été transmise à la police à 8 h 04 par l'intermédiaire d'un message BOLO indiquant que le véhicule était chargé d'armes et pourrait se trouver n'importe où dans la province.

À 7 h 45, le sergent d'état-major de la GRC Addie MacCallum a été chargé de préparer un communiqué de presse avec l'aide du service des relations avec les médias de la GRC. Dans une entrevue ultérieure avec les enquêteurs, M. MacCallum a déclaré qu'il avait clairement indiqué au public qu'il fallait garder l'œil ouvert pour cette voiture.

À 8 h 02, près de 10 heures après que le tireur eut tué sa première victime, la GRC a publié un message sur Twitter déclarant une situation de tireur actif à Portapique, la première fois que le public recevait un tel avertissement.

Mais elle n'a pas mentionné la voiture de fuite présumée ni que l'agresseur pourrait se trouver n'importe où dans la province.

Identification du tireur

La GRC a suivi avec un autre message à 8 h 54 qui identifiait le tireur présumé. Une photo de lui accompagnait la publication sur Twitter.

C'est à ce moment que Tom Bagley est parti pour sa promenade matinale sur Hunter Road, à West Wentworth. Les enquêteurs pensent que l'ancien pompier a été abattu par l'agresseur alors qu'il s'approchait de la maison en flammes des voisins Sean McLeod et Alanna Jenkins. La police pense que ceux-ci ont été tués dans leur maison entre 6 h 35 et 9 h.

Charlene Bagley a déclaré que son père serait resté à la maison si un avertissement à l'échelle de la province l'avait alerté de la présence d'un tireur actif dans la région.

Je vous garantis que mon père serait là aujourd'hui, a-t-elle déclaré. Un type qui tue des gens et met le feu; je suppose que j'aimerais savoir combien d'autres informations il leur fallait pour qu'ils réalisent qu'une alerte était nécessaire.

L'agente de la GRC Heidi Stevenson a demandé aux superviseurs à 8 h 44 s'ils avaient envisagé de diffuser un communiqué de presse sur la réplique de voiture, selon des documents publiés par l'enquête.

Le sergent d'état-major Bruce Briers, dans des notes soumises à l'enquête, a confirmé que le sergent d'état-major Al Carroll - le commandant du district de Colchester - a répondu à la demande dans un courriel à 9 h 08 en disant : On a pensé à donner un avis au sujet du véhicule, mais la décision a été prise de ne pas le faire.

Le sergent Briers, gestionnaire des risques au Centre de communications opérationnelles de Bible Hill, en Nouvelle-Écosse, a répondu : Très bien. J'ai pensé qu'ils pourraient ne pas vouloir en émettre un.

Un gendarme dépose une gerbe de fleurs.

Près des locaux de la GRC à Bible Hill, en Nouvelle-Écosse, le 18 avril 2021, un gendarme dépose une gerbe de fleurs et des rubans au nom des victimes de la tuerie d'avril 2020.

Photo : Radio-Canada / Paul Légère

L'agente Stevenson est morte plus tard dans la matinée. Le tueur a heurté sa voiture avec son véhicule et, avant qu'elle ne soit tuée par balle, l'agente a réussi à tirer une balle qui a touché le suspect sur le côté droit de la tête, le blessant, a-t-on appris pendant l'enquête la semaine dernière.

Une photo de la voiture sur Twitter

Ce n'est qu'à 10 h 17 que la GRC a envoyé un message sur Twitter montrant une photo de la voiture du tueur, disant que l'agresseur portait peut-être un uniforme de la GRC. Cet avertissement clé est venu près de 12 heures après que les gendarmes eurent été informés pour la première fois sur le véhicule, et plus de deux heures après avoir reçu la photo.

De plus, la GRC a été critiquée pour avoir utilisé Twitter pour lancer des avertissements, étant donné que la plateforme de médias sociaux n'est pas si populaire en milieu rural.

Les citoyens de la Nouvelle-Écosse ont le droit de savoir s'ils sont en danger et quand, a déclaré l'avocate Jane Lenehan à l'enquête la semaine dernière. L'agresseur représentait une menace sérieuse pour leur sécurité [...], et pourtant, la grande majorité des Néo-Écossais étaient inconscients de la gravité de la menace [...] Des informations critiques ont été retenues.

Mme Lenehan représente la famille de Gina Goulet, la dernière personne assassinée par le tireur, le 19 avril 2020. Elle a déclaré que de nombreux Néo-Écossais auraient fait des choix différents concernant leurs déplacements ce matin-là s'ils avaient su la menace que représentait l'agresseur.

Une photo de Gina Goulet flattant un cheval placé au milieu des fleurs lors d'une vigile qui a suivi la tuerie du 18 et 19 avril 2020.

Gina Goulet est une des 22 victimes de la tuerie de Portapique, en Nouvelle-Écosse.

Photo : Radio-Canada / Pat Callaghan

C'est pourquoi la GRC aurait dû diffuser des avertissements dans toute la province par l'entremise du système Alert Ready, qui envoie des messages urgents directement aux écrans de télévision, aux radios et aux appareils sans fil, a-t-elle déclaré.

La GRC a confirmé que lorsque deux agents ont abattu le tueur dans une station-service au nord d'Halifax à 11 h 25, la police était en train de rédiger un message Alert Ready, qui n'a jamais été envoyé.

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