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« C’est lui! C’est lui! » : la rencontre fortuite qui a mis fin à la tuerie de Portapique

Le responsable de la pire tuerie de masse de l’histoire récente au Canada est parvenu à brouiller les pistes jusqu’à la toute fin.

Quatre policiers derrière un véhicule pointent leurs armes.

La traque du suspect s'est terminée en fin d'avant-midi à une station-service d'Enfield, en Nouvelle-Écosse, le 19 avril 2020.

Photo : La Presse canadienne / Tim Krochak

Personne n’ose imaginer ce qui se serait produit si l’homme qui a abattu 22 personnes en Nouvelle-Écosse en avril 2020 n’avait pas fortuitement croisé les policiers qui l’ont abattu dans une station-service au nord d’Halifax.

Nul doute que le tireur aurait poursuivi sa cavale meurtrière. Mais pendant combien de temps encore? Et au prix de combien d’autres vies?

Des documents et des témoignages devant la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur ce drame d’une violence ahurissante démontrent que pendant plus de 13 heures, le tueur lourdement armé a réussi à échapper aux policiers et même à leur passer sous le nez, totalement inaperçu, à plusieurs occasions.

Malgré des indications reçues très tôt pendant la tuerie, les forces de l’ordre ont mis de longues heures à comprendre que le tireur était vêtu d’un uniforme d’agent de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et qu’il conduisait une fausse voiture de patrouille.

Une photo tirée d'une vidéo de surveillance montre une voiture de patrouille de la Gendarmerie royale du Canada.

Après la fusillade, la GRC a publié cette photo d'une voiture de patrouille en faisant remarquer que très peu de véhicules de la GRC ont des barres de poussée.

Photo : GRC Nouvelle-Écosse

C’est seulement parce que Gabriel Wortman a volé une voiture dont le réservoir d’essence était presque vide, aux dernières minutes de la fusillade, qu’il s’est retrouvé de manière tout à fait inopinée à la pompe d’une station-service en même temps que les agents Craig Hubley et Ben MacLeod, qui lui ont porté le coup fatal.

Les effets de cette tuerie sont toujours ressentis en Nouvelle-Écosse deux ans plus tard presque jour pour jour.

« Nous avons tous souffert. Nous avons vu beaucoup de choses. Nous avons aussi perdu l'une des nôtres. La vie ne sera plus jamais la même pour nous. »

— Une citation de  L’agent Ben MacLeod, de la GRC

Jusqu’à la dernière demi-heure de la fusillade qui s’est échelonnée sur deux jours, le tueur a eu un ou deux coups d’avance sur ses poursuivants.

Les policiers l’ont cherché et l’ont cru mort dans le village de Portapique jusqu’au petit matin du 19 avril 2020 alors qu’il s’était échappé la veille par un chemin privé après avoir tué 13 de ses voisins et allumé plusieurs incendies.

L'étau ne s'est resserré qu'à la toute fin

Ils l’ont aussi cherché en vain à Wentworth, où il a fait quatre autres victimes. Ils pensaient enfin l’avoir rattrapé à Glenholme et à Onslow — où deux agents de la GRC ont ouvert le feu par erreur sur une caserne de pompiers — alors qu’il était en train d’assassiner deux inconnues, dont une femme enceinte, à Debert.

Heidi Stevenson porte l'uniforme de la Gendarmerie royale du Canada et marche avec plusieurs enfants dont les visages sont floutés.

La constable Heidi Stevenson est morte en service le 19 avril 2020.

Photo : Gendarmerie royale du Canada

L’étau s’est brièvement resserré sur Gabriel Wortman lorsque la policière Heidi Stevenson l’a affronté sur le bord de la route près de Shubenacadie.

Elle est parvenue à le blesser à la tête avant d’être tuée dans un échange de coups de feu. Et le tueur s’est une fois de plus enfui après avoir abattu un passant et volé son véhicule.

Les policiers ont rapidement obtenu la description du nouveau véhicule dans lequel se trouvait le fugitif. Entre-temps toutefois, l’homme de 51 ans a fait une dernière victime, lui a volé sa voiture et a changé de vêtements.

Cinq voitures du corps policier cernent la station-service.

Dans une station-service à Enfield, le 19 avril 2020, des agents de la Gendarmerie royale du Canada ont abattu l'homme qui venait de tuer 22 personnes en Nouvelle-Écosse.

Photo : CBC/Eric Woolliscroft

Des agents de la GRC ont d’ailleurs croisé le tueur dans une station-service d’Elmsdale sans être alertés par cet homme désormais vêtu d’un chandail blanc et d’un pantalon en denim, qui est reparti sans faire le plein après avoir garé sa voiture du mauvais côté, la trappe à essence du véhicule s'étant alors trouvée trop éloignée de la pompe.

C’est dans une autre station-service un peu plus au sud, à Enfield, que la pire tuerie de masse de l’histoire récente du pays a pris fin quelques minutes plus tard. Cette fin n’en demeure pas moins fortuite.

Les agents Craig Hubley et Ben MacLeod s'étaient arrêtés eux aussi pour faire le plein de leur véhicule. Ils n’avaient aucune idée que l’homme qui était activement recherché depuis plus de 13 heures se trouvait à la pompe d’à côté.

Les deux policiers en civil, vêtus de complets, sont assis côte à côte à une table. Celui à gauche parle et celui à droite regarde son collègue.

Craig Hubley (à gauche) et Ben MacLeod (à droite), les membres de la GRC qui ont affronté Gabriel Wortman à Enfield le 19 avril 2020, témoignent à la Commission des pertes massives le 14 avril 2022 à Halifax, en Nouvelle-Écosse.

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Il avait l'air épuisé. Il saignait.

Cependant, cette fois-ci, la blessure à la tête du tueur a bel et bien éveillé les soupçons des policiers.

Il était agité. Il respirait fort. Sa bouche était ouverte. Il avait l’air épuisé. Il saignait, a raconté l’agent Craig Hubley lors de sa comparution devant la Commission des pertes massives d’avril 2020 en Nouvelle-Écosse.

C’est lui! C’est lui! a-t-il crié à son collègue après avoir reconnu le tueur.

Sur un écran, on voit des images captées par une caméra de surveillance. Un policier en uniforme de l'escouade tactique est vu de profil en train de pointer son arme à feu.

Sur cette image captée par une caméra de surveillance de la station-service d'Enfield le 19 avril 2020, on voit Craig Hubley, de la GRC, lors de l'affrontement final avec Gabriel Wortman.

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Les deux gendarmes ont expliqué à la commission d'enquête à Halifax qu’ils ont pris la décision d’ouvrir le feu sur le suspect lorsqu’ils l’ont vu agripper un pistolet qui se trouvait dans sa voiture.

Ils ont tiré un total de 23 projectiles à travers le pare-brise et la fenêtre du côté du passager du véhicule.

« Il fallait continuer à tirer jusqu’à ce que la menace soit écartée. »

— Une citation de  L’agent Craig Hubley, de la GRC

Lors de sa comparution devant la commission, le médecin légiste en chef de la Nouvelle-Écosse, le Dr Matthew Bowes, a indiqué qu’avant d'être abattu par la police, le tueur de Portapique a pu s'infliger une blessure par balle à la tête sévèrement débilitante mais pas mortelle sur le coup.

Les agents Craig Hubley et Ben MacLeod affirment eux aussi avoir vu le tireur approcher son arme de sa tempe aux dernières secondes de la fusillade.

Des centaines de vies bouleversées

Ces témoignages concordent avec celui de la conjointe du tireur, Lisa Banfield, qui a déclaré à la GRC qu'au cours des semaines qui ont précédé la fusillade, son partenaire aurait plusieurs fois exprimé le désir de mourir dans un coup d’éclat.

Montage photo des visages de 22 personnes disposés sur quatre rangées.
Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les 22 personnes tuées dans le massacre survenu les 18 et 19 avril 2020 à Portapique, à Wentworth, à Debert et à Shubenacadie, en Nouvelle-Écosse

Photo : Radio-Canada

La tuerie de Portapique a fauché 22 vies et en a bouleversé des centaines d’autres.

Elle a aussi marqué au fer rouge des premiers répondants comme le pompier Darrell Currie, qui se trouvait dans la caserne d’Onslow-Belmont lorsque des policiers ont ouvert le feu par erreur sur le bâtiment et qui vit toujours avec le stress post-traumatique que cet incident a provoqué.

Je n’ai pas perdu la vie ce jour-là, mais j’ai perdu la vie que j’avais, a-t-il confié lors de sa comparution devant l'enquête publique.

Trois hommes assis témoignent devant la Commission des pertes massives.

De gauche à droite : Greg Muise, chef des pompiers d'Onslow, Darrell Currie, chef adjoint, et Richard Ellison, résident de Portapique

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Au cours des huit dernières semaines, les participants aux audiences publiques de la Commission des pertes massives ont vu défiler sous leurs yeux la chronologie des événements des 18 et 19 avril 2020. À certains moments, des faiblesses dans l’intervention des forces de l’ordre sont apparues évidentes.

Ces audiences ont ainsi soulevé de sérieuses questions.

La GRC a-t-elle déployé suffisamment d’agents aux premières heures de la tuerie? Les policiers sur le terrain ont-ils eu accès en temps opportun à tous les renseignements clés que recevaient les téléphonistes du 911? Le déclenchement d’une alerte au public aurait-il pu sauver des vies?

En appelant à comparaître à une date ultérieure des commandants du corps policier, les commissaires Michael MacDonald, Leanne Fitch et Kim Stanton ont signalé leur intention d’aller au fond des choses.

Dans leur rapport final, attendu l’automne prochain, ils doivent formuler des recommandations pour qu’un tel drame ne se reproduise pas ou, à tout le moins, pour que l’interception d’une menace comme le tireur de Portapique ne soit plus à ce point laissée au hasard.

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