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Envoyé spécial

Abeilles sacrées, abeilles menacées

L’abeille mélipone, dont le miel était prisé des Mayas, connaît une renaissance après avoir frôlé l’extinction grâce aux apiculteurs du Yucatan, au Mexique.

Des abeilles sortent des alvéoles.

Une ruche d'abeilles mélipones

Photo : Aurora Xolalpa, Université interculturelle Maya

Le Mexique est un important producteur et exportateur de miel; l'industrie est concentrée surtout dans la péninsule du Yucatan.

Depuis plusieurs années, les apiculteurs se plaignent de menaces pour leurs abeilles, causées par la déforestation de la forêt maya au profit de la culture intensive de maïs et de soya, qui requiert une utilisation massive de pesticides chimiques.

Une enquête sur le phénomène nous a conduits à la découverte d’une espèce d’abeilles ancienne, sacrée, en voie de disparition jusqu’à il y a peu, mais qui connaît depuis une renaissance : l’extraordinaire mélipone.

Ah Muzen Kaab, divinité de la vie

L’abeille mélipone – Melipona beecheii, principalement; il y a une quarantaine de variétés – n’a pas de dard; elle ne pique pas. Elle est très sociable et elle se fâche rarement puisque, comme le disent les Mayas, elle s'est habituée à l’humain au fil des millénaires.

Divinité de la vie, Ah Muzen Kaab (en maya), pacifique et bienveillante, est aussi celle de l’écriture, du calendrier et de la médecine. Les anciens Mayas utilisaient son miel comme remède lors de rituels, mais ils le consommaient aussi sous forme de sucre ou de boissons fermentées. Ils élevaient ces abeilles sylvestres dans des pièces de troncs d’arbre et, des centaines d’années plus tard, ils le font encore, mais ils préfèrent des ruches carrées, plus pratiques à ouvrir ou à refermer.

Un peu plus petite que l’abeille européenne (Apis mellifera), la mélipone produit 1 litre de miel par an, contre 35 pour l’abeille courante, ce qui explique pourquoi, au 19e siècle, les apiculteurs mayas l’ont délaissée pour des mellifères.

Une ruche d'abeilles mélipones

Une ruche d'abeilles mélipones

Photo :  Aurora Xolalpa, Université interculturelle Maya

Une blonde aux yeux bleus

Les ouvrières ont les yeux bleus, tandis que la reine et les mâles ont les yeux noirs. Ne se trouve qu'une seule gardienne à l’entrée de la ruche, un trou de moins d’un centimètre, qui s’efface à chaque entrée ou sortie. Leurs couvains sont des rayons circulaires superposés qui rappellent – ou ont inspiré, disent certains – les Mayas pour leurs pyramides.

Le miel se trouve dans des petites bulles ou amphores; on le récolte à la seringue pour le garder pur. Comme le miel, la propolis (un genre de mortier) aurait des propriétés médicinales qu’il faudrait encore étudier sérieusement.

C’est ce que commence à faire la biologiste Aurora Xolalpa dans ses tout nouveaux laboratoires de l’Université interculturelle maya de Felipe Carrillo Puerto, dans l'État du Quintana Roo. Les étudiants qui travaillent dans le rucher et les laboratoires seront de futurs chercheurs ou des apiculteurs de mélipones, tout simplement.

C’est le cas de Fani Arguello, de Mani, au Yucatan, qui a étudié à cette université avant de se lancer dans l’apiculture mélipone dans son vaste jardin, sa milpa à la floraison abondante.

Le miel maya s’est perdu. Nous sommes en train de secourir les abeilles mélipones; elles sont en voie d’extinction, dit Fani Arguello. Mais cela pourrait être en train de changer.

Sur son lieu de travail

Fani Arguello, apicultrice de mélipones au Yucatan

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Leprince

La renaissance de la mélipone

À l’origine de cette renaissance : un Français, Stéphane Palmieri, hôtelier à Tulum, dans le Quintana Roo, et apiculteur depuis l’enfance. Il s’est mis à la recherche de ruches ancestrales de mélipones, il en a trouvé trois et il s’est mis à les reproduire.

L’idée, c’était de reproduire des colonies pour pouvoir les multiplier. Il nous fallait un patrimoine génétique un peu conséquent. On a reproduit tout plein de colonies qu'on a distribuées dans des communautés mayas, dit Stéphane Palmieri.

Il faut maintenant que le miel et les produits de la mélipone soient reconnus, ainsi que sa valeur culturelle et patrimoniale millénaire. Et aussi que l'espèce soit protégée de la déforestation, des cultures intensives parfois transgéniques et des pesticides; comme toutes les abeilles du Yucatan, d’ailleurs.

Le soya est moissonné.

Récolte de soya chez les mennonites du Campeche

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Leprince

Toutes les abeilles sont menacées

C’était le point de départ de notre enquête. Au sud de la péninsule du Yucatan se trouve l'État du Campeche. Entre 2010 et 2020, la péninsule a perdu plus de 80 000 hectares de forêt, selon Global Forest Watch, dont plus de la moitié dans cet État, au profit de champs de maïs et de soya.

Quelque 80 % de ces terres sont exploitées par des colonies de la secte des mennonites qui ont fui le Manitoba, au début du 20e siècle, puis l’État du Chihuahua, dans les années 2000, pour des terres du Yucatan fertiles, bien arrosées et bon marché.

Au Mexique, les habitants et les politiciens se mobilisent pour protéger les abeilles contre les impacts de la pollution et de la crise climatique. Jean-Michel Leprince s'y est rendu pour en savoir plus.

La communauté s’est cependant heurtée en 2012 aux apiculteurs de la région qui l’ont accusée de procéder à une déforestation excessive, de pratiquer des cultures transgéniques et d’utiliser des pesticides. Ils ont fini par gagner l’interdiction des semences transgéniques, mais celle-ci n’est pas respectée.

L’État mexicain est responsable, dit l’agronome et apiculteur Juan Antonio Villaseñor, car il ne fournit pas assez de semences et ne contrôle pas l’usage de pesticides.

En cause : le glyphosate, dont même les mennonites anti-OGM [organismes génétiquement modifiés], comme Cornelius Loewen, de la colonie Santa Rosa, ne peuvent se passer.

Des plantes aux fleurs roses se déploient

Une source de nectar pour les abeilles mélipones

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Leprince

Clients européens exigeants

Les quelque 3000 apiculteurs du Yucatan en veulent aussi à l’industrie, concentrée dans sept ou huit entreprises, de mal payer leur miel et de ne pas être assez vigilante quant au contrôle de la qualité. Or, cela met en péril les exportations, car de gros clients – comme les Allemands ou les Britanniques – décèlent de plus en plus de traces d’OGM et de pesticides.

En réaction, l’association des apiculteurs de l’agronome Villaseñor s’est organisée pour mettre de côté 10 % de son miel biologique pour la saison morte (sans floraison) et le mettre en marché elle-même. Elle produit aussi des reines d’abeilles italiennes pour améliorer la qualité de la production des ruches de l'État du Yucatan.

Le sénateur fédéral du Yucatan, Jorge Carlos Ramírez Marin, a fait de la santé des abeilles son thème principal de campagne électorale.

D’abord, les abeilles, puis c’est la civilisation qui va disparaître, et la planète, fait-il valoir, sachant que les abeilles sont à 70 % les pollinisatrices de toutes les plantes et les cultures. Nos agriculteurs qui déboisent pour produire plus vont devoir dépenser plus en pollinisation.

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