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La machine à propagande de Moscou n’est pas près de s’arrêter

Après bientôt 50 jours de guerre en Ukraine, le régime de Poutine continue de resserrer son étreinte sur le peuple russe.

Le président russe Vladimir Poutine sur le plateau d'une émission de télévision.

Le président russe Vladimir Poutine sur le plateau d'une émission de télévision (archives)

Photo : sputnik/afp via getty images / SERGEI SAVOSTYANOV

En pleine guerre de l'information, le Kremlin fait marcher à toute vapeur sa machine à propagande pour convaincre sa population du bien-fondé de son offensive militaire en Ukraine. Exposés à ce genre de désinformation depuis des années, les Russes évoluent aujourd'hui dans une « réalité alternative », selon des experts.

Toute la rhétorique du régime de Vladimir Poutine – où le mot guerre est proscrit, au bénéfice d'opération militaire spéciale – est destinée au public russe pour justifier ce qui s'avère une guerre extrêmement horrible, résume Ian Garner, historien et spécialiste de la traduction de la propagande russe.

Par exemple, à en croire le Kremlin, le massacre de Boutcha serait un monstrueux mensonge monté de toutes pièces pour accuser à tort l'armée russe. Les images de cadavres de civils dans les rues seraient en réalité une mise en scène orchestrée par l’Ukraine et l’Occident, dont la « machine à propagande » ne cesse d’alimenter « l’hystérie », pour reprendre les mots du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Moscou rejette ainsi les accusations selon lesquelles ses soldats, qui ont occupé la ville un mois avant de la quitter, sont les auteurs de ce charnier, malgré les images satellites et les témoignages de survivants de Boutcha qui ont mis à mal sa version.

Et ce déni des évidences n'est pas nouveau. À plusieurs reprises, Moscou a attribué ses attaques en Ukraine aux troupes du président Volodymyr Zelensky, ainsi accusé de tirer sur son propre peuple.

Un homme prend des notes près de plusieurs sacs mortuaires contenant des cadavres, dans un cimetière.

À Boutcha, un homme prend des notes devant les 58 corps de civils retrouvés après le départ des troupes russes, le 6 avril dernier.

Photo : Getty Images / Chris McGrath

Une telle opération de désinformation n’a pas été lancée à l’aube de la guerre, souligne Ian Garner. La machine de propagande de l’État fonctionne à plein régime depuis une dizaine d’années, tant et si bien qu’elle pousse aujourd’hui une bonne partie de la population russe à accepter le meurtre de milliers d’Ukrainiens et à ne pas chercher à se révolter, explique l’historien.

En Russie, autorités et médias ont développé de concert un discours selon lequel un pouvoir nazi s’est installé à Kiev, dont il faut libérer les frères ukrainiens russophones.

S’il est vrai que l’armée ukrainienne compte dans ses rangs le régiment Azov, connu pour ses affinités avec l’extrême droite, Moscou a eu tendance à en amplifier l'importance et la portée, selon Arnaud Mercier, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Institut français de presse (Université Paris II).

Les images que nous voyons, ces dégâts dont nous savons que les Russes sont les auteurs, sont présentées [au peuple russe] ainsi : voyez, ce bataillon ultranationaliste nazi qu’est le bataillon Azov en est responsable, puisque ses membres ont martyrisé le peuple russophone ukrainien, explique M. Mercier.

Il faut comprendre l’historique de ce matraquage russe de désinformation, poursuit-il, pour bien saisir le ressentiment qui s’est installé depuis longue date à l’égard de l’Ukraine.

« L'adhésion d'une partie non négligeable de la population russe aux thèses officielles est le fruit d'années et d'années d'efforts. »

— Une citation de  Arnaud Mercier, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Institut français de presse (Université Paris II)

La propagande russe est un mélange de fiction, de mensonges, de discours haineux et de déshumanisation des Ukrainiens, indique pour sa part Joanna Szostek, professeure de communication politique et spécialiste des médias post-soviétiques à l’Université de Glasgow, en Écosse. Ça va au-delà de la manipulation d’images. C’est la création d’une réalité alternative au sein de laquelle l’Ukraine n’est pas un État légitime, dit-elle.

Le portrait qui en est fait est celui d'un État où les institutions ne fonctionnent plus, où la démocratie a échoué et où le gouvernement est en réalité une marionnette à la solde des États-Unis, influencé par l'Occident et les idéaux démocratiques qu'il représente.

Tout est fait pour essayer de créer une atmosphère où vous êtes soit pour la Russie, soit contre elle. Et la Russie est ainsi du bon côté de l’histoire, puisqu’elle veut "libérer" les Ukrainiens, souligne Joanna Szostek.

Lorsque le régime de Poutine affirme qu'il est en mission de maintien de la paix, qu’il fait une bonne action pour l’Ukraine en combattant et en voulant démilitariser le pays, cela s’inscrit dans cette vision du monde, souligne Valentyna Shapovalova, spécialiste de la désinformation en ligne et de la propagande russe à l’Université de Copenhague, au Danemark.

Peur et propagande, de puissants outils de contrôle

Les spécialistes consultés par Radio-Canada sont d'avis qu'il est difficile d'évaluer avec justesse le niveau d'influence qu'exerce cette propagande sur les habitants de la Russie, compte tenu du manque de données fiables.

Chose certaine, les Russes se sont retrouvés de plus en plus isolés du reste du monde à mesure que le conflit s'est enlisé.

Un homme et une femme regardent Vladimir Poutine à la télévision.

Des habitants des régions de Donetsk et de Louhansk, dans l'est de l'Ukraine, regardent le discours du président russe Vladimir Poutine à la télévision.

Photo : Associated Press / Denis Kaminev

L'adoption d'une loi, au début du mois de mars, qui prévoit de lourdes peines de prison et d'importantes amendes pour toute personne qui publierait des informations jugées mensongères sur la guerre en Ukraine, a forcé des médias étrangers à rapatrier leurs journalistes, au moment même où les derniers médias russes indépendants étaient forcés de mettre la clé sous la porte.

Ainsi, après avoir été chassé des ondes en 2014, le média indépendant Dozhd/TV Rain a dû cesser de diffuser ses programmes en ligne, alors que la station de radio Ekho Moskvy (Écho de Moscou) a dû mettre un terme à ses activités. Le site web Meduza est, lui, contraint de faire affaire à l'étranger, tandis que d'autres, comme Mediazona ou Doxa, concentrent leurs efforts sur Twitter, une plateforme bannie de Russie, comme le sont Instagram et Facebook.

Bien que les Russes aient été plus nombreux que jamais à télécharger des applications de réseaux privés virtuels (VPN en anglais) et de messagerie chiffrée depuis le début de l'invasion en Ukraine dans l'espoir d'obtenir une information indépendante, plus de la moitié d'entre eux comptent toujours sur les chaînes de télévision – sur lesquelles le pouvoir exerce sa mainmise – pour s'informer.

Un studio de radio fermé derrière une vitre, à la station de la radio Écho de Moscou

Un studio fermé de la radio indépendante Écho de Moscou, figure historique du paysage médiatique russe, à Moscou, le 3 mars dernier

Photo : afp via getty images / -

Il faut comprendre que les gens ont peur. Ils craignent qu'il soit dangereux pour eux de consommer [des médias] où l'on appelle l'opération militaire une "guerre", rappelle Valentyna Shapovalova. Si la propagande est un des outils de l'État pour contrôler l'opinion de sa population, la peur en est aussi un très, très efficace et puissant.

« La propagande fait partie du portrait depuis longtemps et ne va pas disparaître, à moins qu'on assiste à un changement dramatique de régime en Russie. Autrement, la machine va continuer de rouler. »

— Une citation de  Valentyna Shapovalova, spécialiste de la désinformation en ligne et de la propagande russe à l’Université de Copenhague

La peur vient aussi influencer les sondages menés par des firmes qui tentent de prendre le pouls de la population russe sur la guerre en Ukraine. Les sondages publiés depuis le début de l'offensive, qui font état d'une augmentation des appuis au président Poutine, sont donc à prendre avec un grain de sel, souligne Mme Shapovalova.

Les tendances évaluées à long terme, avant le conflit, indiquent toutefois qu'une majorité de Russes sont en faveur des politiques étrangères du Kremlin, selon Joanna Szostek.

Je pense qu'on peut dire, avec un fort degré de confiance, que les Russes soutiennent probablement la guerre et la position de l'État, ou du moins qu'ils ne la remettent pas en question, dit la spécialiste, qui ajoute que l'apathie politique a été vraiment dominante en Russie pendant des années.

Ce qui fait obstacle à la désinformation russe

Pour qui se donne la peine de suivre la façon dont les médias d'État russes dépeignent la réalité, ces idées n'ont rien de neuf, selon la chercheuse Valentyna Shapovalova. La population russe y était exposée avant même l’annexion de la Crimée en 2014.

À l'époque, une campagne de désinformation, qui n’est pas sans rappeler celle d’aujourd’hui, avait cours en Russie et en Crimée. On y redoutait l’oppression de la population russophone [en Ukraine], on disait que les nazis menaçaient les habitants de Crimée ou qu’ils élaboraient des plans pour l’envahir, donne-t-elle en exemples.

En martelant ce discours, le Kremlin avait tenté de rallier à sa cause les Ukrainiens russophones de Crimée. La campagne de désinformation s'était alors révélée bien plus efficace qu'elle ne l'est actuellement, constate Mme Shapovalova. Le récit russe n'est pas pris au sérieux cette fois-ci en Ukraine, observe-t-elle.

Un soldat russe s'arrête pour prendre une photo de la rue. Il se trouve dans les décombres d'une pièce d'un grand édifice.

Un soldat russe se promène dans les décombres du théâtre de Marioupol, en Ukraine.

Photo : afp via getty images / ALEXANDER NEMENOV

L'une des pistes pour expliquer cet échec peut se trouver dans le simple fait que Moscou a bombardé des villes d'Ukraine réputées pour leurs liens avec la Russie. C'est complètement extravagant qu'on puisse dire qu'on intervient pour protéger les russophones, alors qu'on est en train d'en tuer! s'exclame Arnaud Mercier, évoquant les dommages subis à Kharkiv et à Marioupol, dans l'est du pays.

Dans cette dernière ville, assiégée par les forces russes depuis des semaines, les autorités prorusses ont déploré la semaine dernière la mort de 5000 civils au total.

La présence massive des Ukrainiens sur les réseaux sociaux, la réplique robuste du président Zelensky sur toutes les tribunes possibles et la stratégie adoptée par des alliés, comme les États-Unis, de rendre publiques des informations militaires et de contre-espionnage sont autant d'autres éléments qui expliquent l'échec de la propagande du Kremlin hors des frontières russes.

Le gouvernement ukrainien a développé une stratégie qui appelle à la fois à l'unité des Ukrainiens au pays, mais qui encourage aussi les Occidentaux à partager, à "liker" ou à retweeter [leur message] pour ensuite faire pression sur leurs élus, explique Ian Garner.

Sans cette stratégie, poursuit-il, l'Ukraine n'aurait peut-être pas pu obtenir autant d'appuis, de financement, d'armement et de sanctions contre la Russie d'un bout à l'autre de la planète.

Des gens réunis dans une salle applaudissent tandis que le président ukrainien, dont l'image est diffusée sur grand écran, sourit.

Les députés canadiens applaudissent le président ukrainien Volodymyr Zelensky après son allocution diffusée à la Chambre des communes, le 15 mars 2022.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Une propagande de pyromane

Que la Russie réussisse à ramener sous son giron certaines régions de l'Ukraine, comme le Donbass, ou qu'elle en vienne à retirer ses troupes pour rentrer bredouille, elle finira par reconcentrer ses forces sur une lutte d'influence [...] plus souterraine contre l'Occident et ses idéaux, prédit Arnaud Mercier.

C'est ce que j'appelle une propagande de pyromane, ajoute-t-il. L'idée, c'est de repérer les points de tensions internes à nos sociétés et de jeter de l'huile sur le feu pour faire en sorte qu'elles se fracturent plus encore, qu'elles deviennent de plus en plus ingouvernables.

La Russie a déjà prouvé qu'elle pouvait jouer à ce jeu, notamment en s'ingérant dans la présidentielle américaine de 2016.

Entre-temps, les autres puissances assistent à la guerre de l'information que se livrent l'Ukraine et la Russie et prennent des notes, selon l'historien Ian Garner. Les prochaines campagnes de désinformation seront encore meilleures, avance-t-il.

Je crois que tous les pays en tireront une leçon, dit-il. À savoir que la guerre de l'information est tout aussi importante que la guerre conventionnelle.

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