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Ces médecins qui fuient l’Alberta et son « ambiance toxique »

Une dame à l'extérieur avec un sarrau tenant deux pancartes sur lesquelles il est écrit : cette médecin accorde de l'importance à l'accès à l'avortement et cette médecin dit non au projet de loi 207.

Jillian Ratti a participé à plusieurs manifestations contre le gouvernement Kenney ces dernières années.

Photo : Jillian Ratti

La relation entre le gouvernement Kenney et les 11 000 médecins de l'Alberta s’est à tel point détériorée depuis deux ans qu'elle pousse certains d'entre eux à partir. Trois femmes de la profession expliquent pour la première fois en détail de quelle façon les pressions politiques et la dégradation du climat de travail les ont convaincues de quitter la province.

C’était à l’automne 2020. Lauralee Dukeshire publie une lettre sur son compte Twitter pour annoncer à ses patients son départ de Red Deer après 15 ans.

Ma décision de quitter l’Alberta est prise uniquement à cause des gestes du gouvernement, écrivait-elle. Elle précisait que son départ était lié à la dégradation du climat de travail et aux compressions dans le milieu de la santé depuis l’entrée au pouvoir du Parti conservateur uni, en 2019.

Lauralee Dukeshire vit maintenant à Nanaimo, en Colombie-Britannique, avec sa famille. Son cas est loin d’être isolé.

Une femme portant un équipement de protection personnelle, dont un masque.

Lauralee Dukeshire vit maintenant à Nanaimo en Colombie-Britannique avec sa famille.

Photo : Lauralee Dukeshire

Jillian Ratti a choisi, elle aussi, mais à contrecoeur de déménager avec ses quatre enfants et son mari pour s’installer en Colombie-Britannique. Elle travaillait comme médecin de famille depuis 10 ans à Calgary.

Selon les statistiques du Collège des médecins et des chirurgiens de l'Alberta, un nombre record d'entre eux ont quitté la province en 2021 par rapport aux cinq années précédentes. L’an dernier, 140 médecins ont quitté l’Alberta, et 158 ont décidé d’annuler volontairement leur permis d'exercice sans donner de raison précise.

Le Collège du Québec estime quant à lui qu’il y a environ une quarantaine de médecins qui, en 2021, ont abandonné leur pratique dans la province pour aller travailler ailleurs.

Discorde depuis deux ans

Tout a basculé entre les médecins et le gouvernement Kenney en février 2020. Quelques semaines à peine avant que la province ne soit plongée dans une crise sanitaire, les négociations entre le ministre de la Santé et les médecins pour renouveler leur contrat étaient dans une impasse.

Le précédent ministre de la Santé, Tyler Shandro, a alors décidé de mettre fin unilatéralement à leur entente sans passer par un processus d’arbitrage, comme les médecins y ont droit. 

Le ministre a ensuite imposé un nouveau cadre de rémunération sans les consulter pour réduire certains frais de service des médecins omnipraticiens. 

Tyler Shandro.

Tyler Shandro est aujourd'hui ministre de la Justice.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

En réponse, l’Association médicale de l'Alberta (AMA) a lancé une action en justice. Les pourparlers ont repris depuis avec un nouveau ministre de la Santé, mais aucune nouvelle entente n’a encore été ratifiée.

Il y a du progrès. Je suis certaine que, si les négociations réussissent, cela aidera à recruter et à retenir des médecins, puisque la stabilité sera de retour, dit Vesta Michelle Warren, la présidente de l'AMA.

Attaques personnelles

Dès le début de ce conflit, Jillian Ratti a senti que le gouvernement était hostile envers les médecins de famille. Comme je critiquais ouvertement [les décisions], j’ai reçu des attaques personnelles. Cela en devenait de l’intimidation. C’était troublant.

Ces attaques personnelles répétées, elle dit les avoir reçues entre autres sur Twitter, notamment de la part de Matt Wolf, un ancien proche collaborateur du premier ministre, et du compte officiel du Parti conservateur uni.

Certaines portaient sur son ancienne candidature pour le Nouveau Parti démocratique (NPD) lors des élections fédérales de 2015. Une autre publication remettait en cause sa santé mentale.

Un tweet avec le compte du parti conservateur uni.

Dans un tweet, le Parti conservateur uni de l'Alberta écrit : « Déséquilibrée, une ancienne candidate du NPD perd la tête sur Twitter. »

Photo : Twitter

Les gens qui travaillent avec ce gouvernement sont connus pour s'en prendre à des individus, dont des médecins, qui s’expriment ouvertement contre eux, particulièrement par du harcèlement en ligne, estime Lauralee Dukeshire.

La médecin évoque un soir de février 2020. Alors qu'elle revenait d'une manifestation, elle a reçu un message du ministre de la Santé sur son cellulaire. Selon elle, ce dernier l’avait appelée pour comprendre ses préoccupations par rapport aux décisions de son gouvernement après qu’elle eut demandé à lui parler lors d’une visite dans son hôpital.

C’était une grande coïncidence de revenir d’une manifestation et d'avoir un message vocal d’un haut placé dans le gouvernement responsable du département où je travaille, raconte-t-elle.

Elle ajoute qu'elle s'est sentie intimidée.

Pour Lauralee Dukeshire, ce qui a été la goutte de trop s'est produit en juin 2020. Craignant le départ en masse de médecins, Tyler Shandro a voulu interdire les démissions groupées

Je me suis dit que, si le gouvernement va jusqu’à obliger les médecins à travailler pour lui, je partirai. Et c’est là que j’ai pris ma décision.

Des dommages importants

Lori Williams, professeure de sciences politiques de l’Université Mount Royal, est loin d’être surprise que des médecins mettent fin à leur pratique. Depuis des années, la politologue constate que des employés politiques du premier ministre Jason Kenney s’en prennent directement à des travailleurs de la santé sur les réseaux sociaux.

L’ancien ministre de la Santé, Tyler Shandro, fait par ailleurs l’objet d’une enquête du Barreau de l’Alberta. Des Albertains, dont un médecin, allèguent avoir été intimidés par l'élu

Les dommages sont tellement importants qu’il sera difficile pour le gouvernement de regagner la confiance des médecins et d’en recruter pour faire face à la pénurie dans la province , affirme Lori Williams.

D’autres départs à venir

Lauralee Dukeshire se dit qu'elle a fait le bon choix en s'installant ailleurs, même si cette décision a engendré d’autres problèmes.

Je savais qu’en partant pour la Colombie-Britannique je gagnerais beaucoup moins d’argent et que le coût de la vie serait beaucoup plus élevé, explique-t-elle.

Si elle a décidé, après avoir longuement hésité, à s'ouvrir auprès de la population sur les raisons de son départ, c’est qu’elle veut montrer les conséquences des gestes du gouvernement.

Depuis plus d'un an, Jillian Ratti n’a quant à elle toujours pas repris sa pratique et ne sait pas si elle remettra son stéthoscope autour du cou un jour. Le gouvernement albertain et la pandémie lui ont enlevé le goût du métier, admet-elle.

Kate Bisby, une amie et collègue, s'apprête à faire de même dans quelques mois. Elle est en épuisement professionnel après avoir tenté de se battre contre les compressions du gouvernement et la fermeture de centres d’injection supervisée.

J’ai eu des patients qui sont morts d’une surdose pendant la pandémie et cela m’a ébranlée, dit-elle avec de l’émotion dans la voix.

D’après elle, certains médecins ont peur des conséquences éventuelles d'une déclaration publique et préfèrent désormais se taire.

« Je ne sais pas s’il y a un vrai risque, mais la perception du risque est énorme. »

— Une citation de  Kate Bisby

Steven Buick, porte-parole du ministre de la Santé, n’a pas répondu à nos questions sur l’appel de Tyler Shandro à des médecins ni sur les attaques de membres du gouvernement contre des médecins sur les réseaux sociaux.

En revanche, il souligne que les chiffres du Collège des médecins montrent aussi un gain total de 33 médecins en 2021, malgré les départs.

Or, cette tendance est à la baisse depuis cinq ans. Ces dernières années, le nombre de médecins augmentait de près de 200 par an, selon les données du Collège des médecins.

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