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L’industrie du cinéma russe ébranlée après le départ d’Hollywood

Vue de sièges feutrés rouges dans une salle de cinéma rétro.

La Russie pourrait fermer la moitié de ses salles, car celles-ci risquent de perdre jusqu'à 80 % de leurs recettes après le départ d'Hollywood.

Photo : afp via getty images / NATALIA KOLESNIKOVA

Agence France-Presse

En apprenant la suspension par Hollywood de la sortie de ses films en Russie, en réaction à l'intervention militaire « injustifiée » en Ukraine, la Moscovite Mila Grekova dit avoir aussitôt compris « pour qui sonne le glas ».

Traductrice de films américains, Mme Grekova est sans travail depuis la décision des cinq géants hollywoodiens – Disney, Universal, Sony Pictures, Warner Bros. et Paramount – de retirer leurs productions du calendrier russe.

Elle s'interroge toujours sur le but des sanctions : C'est l'Occident que je déteste aujourd'hui, pas [Vladimir] Poutine, leur cible.

Ici, Bollywood remplacera peut-être Hollywood, mais il est trop tard pour moi pour apprendre l'hindi, lâche la traductrice de 56 ans, désabusée, réagissant à l'idée, évoquée en Russie, de remplacer les titres américains par des films indiens.

Au-delà de son cas, c'est toute l'industrie du cinéma russe qui subit les retombées du conflit en Ukraine, alors qu'elle se remettait à peine de la pandémie de COVID-19.

Salles rouvertes, films manquants

Le sort de l'industrie est suspendu cette fois-ci aux sanctions, alors que la Russie était le premier marché du cinéma européen avec ses 145,7 millions d'entrées en salle l'année dernière, selon l'Observatoire européen de l'audiovisuel.

Avant la suspension décidée par Hollywood, l'entreprise russe Mosfilm-Master effectuait le doublage d'une dizaine de films étrangers par mois.

Aujourd'hui, nous avons perdu les deux tiers des commandes, déplore son directeur Evguény Beline.

Un homme assis sur une chaise haute dans une salle de doublage.

Evguény Beline

Photo : afp via getty images / NATALIA KOLESNIKOVA

Pendant la pandémie, on avait des films, mais pas de salles de cinéma ouvertes. Aujourd'hui, on a nos salles, mais pas de films, résume-t-il.

Le pays pourrait fermer la moitié de ses salles, car celles-ci risquent de perdre jusqu'à 80 % des recettes après le départ d'Hollywood, a souligné, au début de mars, l'association russe qui gère les salles de cinéma.

Miser sur le cinéma asiatique?

Pour s'adapter et survivre, Mosfilm-Master s'apprête à embaucher des traducteurs et traductrices de coréen et de chinois, même si son directeur doute que les films asiatiques marchent chez les Russes du fait des différences culturelles.

Ce n'est pas toujours évident, estime ce spécialiste de cinéma de 70 ans, dont 30 ans dans le domaine du doublage. Les Occidentaux nous sont plus proches.

La situation est extrêmement difficile, mais pas catastrophique, veut toutefois relativiser Olga Ziniakova, 37 ans, présidente de l'un des quatre grands réseaux de salles russes, Karo.

Depuis l'arrivée d'Hollywood en Russie, il y a 30 ans, on a traversé plein de crises : politiques, économiques, la pandémie..., dit-elle.

Depuis le début de l'offensive en Ukraine, le 24 février, le nombre d'entrées dans ses 35 salles a baissé de 70 %, alors que le prix moyen d'une place (300 roubles, soit environ 4 dollars canadiens) n'a pas changé depuis cinq ans.

L'État a déjà promis de doubler son soutien financier à la production de films et de minimiser la charge fiscale ainsi que le coût de location des salles, se réjouit la présidente du réseau, qui semble toute petite dans l'immense salle rouge Oktiabr, l'une des plus grandes d'Europe avec ses 1500 places, aujourd'hui vide.

Trois personnes assises devant un écran sur lequel est affiché un texte défilant, dans un studio de doublage.

Le studio de doublage Mosfilm-Master, à Moscou.

Photo : afp via getty images / NATALIA KOLESNIKOVA

Les Russes, sans accès aux mégaproductions américaines, s'exploreront plus profondément eux-mêmes, veut pourtant croire Olga Ziniakova, qui cite le succès du film culte russe des années 1990 Brat, revenu à l'affiche.

Son réseau s'apprête également à programmer des titres asiatiques, mais aussi latino-américains.

Et quand Hollywood reviendra ici, le marché et le public russes ne seront plus les mêmes, croit-elle.

Le cinéma pris en otage

Le départ des géants hollywoodiens n'a pas surpris Pavel Doreouli, 44 ans, dont le studio Atmosfera crée des ambiances sonores pour une quinzaine de films par an.

Depuis des années, le cinéma mondial est l'otage de la grande politique, estime ce concepteur de son, membre depuis 2020 de l'organisation internationale Éditeurs de son pour le cinéma.

Cannes ou Berlin ne récompensent plus les films, mais leur prise de position, tacle-t-il, en référence à deux festivals de films internationaux qui ont condamné la Russie pour son offensive en Ukraine.

Privés des festivals internationaux, les Russes renonceront au cinéma d'auteur qui offre une vision du monde différente, si précieuse aujourd'hui, prédit-il.

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