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L’énergie : le nerf de la guerre contre la Russie

Qui bougera en premier sur la question du gaz russe? Poutine ou l'Union européenne?

Des personnes manifestent avec une pancarte sur laquelle est écrit: pétrole + gaz = guerre

Des manifestants pour la lutte contre les changements climatiques à Berlin, le 25 mars 2022 dénoncent la guerre en Ukraine.

Photo : Getty Images / Sean Gallup

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le fait que, malgré les sanctions occidentales, la Russie reçoit quotidiennement près de 1 milliard de dollars pour ses ventes de pétrole et de gaz aux Européens. Un embargo immédiat sur les importations d’énergie russe, comme celui qu'ont imposé les États-Unis et le Royaume-Uni, est-il possible? Pendant que l'Occident tergiverse, Vladimir Poutine menace de couper le gaz.

Pour l’instant, il n'y a absolument pas de consensus parmi les 27, souligne Anna Creti, chercheuse au Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières à l’Université Paris Dauphine.

La Commission européenne envisage de réduire les importations de gaz naturel russe des deux tiers d’ici la fin de cette année. Sa feuille de route vise à rendre l'Europe indépendante des combustibles fossiles russes d’ici 2030.

Il faut dire que le degré de dépendance des pays européens vis-à-vis du gaz russe est très hétérogène. Certains, qui dépendent à 100 % des importations russes, sont très vulnérables, tandis que d’autres, comme la France, s’en sortent un peu mieux.

C'est toute la difficulté de la politique énergétique européenne, remarque la chercheuse. On a un passé qui est très différent et même la projection vers le futur est différente.

Certains pays de l’UE réclament un embargo, même s’ils sont très dépendants du gaz russe. C’est notamment le cas de la Lettonie, qui souhaite une interdiction des importations de produits énergétiques russes. Nous devons arrêter Poutine. Parce que si nous ne l'arrêtons pas, Poutine ne s'arrêtera pas, a déclaré le premier ministre letton, Arturs Karins.

Une opinion partagée par la première ministre de l'Estonie, Kaja Kallas.

Kaja Kallas.

Kaja Kallas, première ministre de l'Estonie.

Photo : Associated Press / John Thys

« Paralysez la machine de guerre de Poutine. Le pétrole et le gaz en sont le cœur. »

— Une citation de  Kaja Kallas, première ministre de l'Estonie

A contrario, le chancelier allemand, Olaf Scholz, affirme que les importations d’énergie fossile en provenance de Russie sont essentielles pour les Européens. Son pays n’envisage pas de se défaire de sa dépendance au gaz russe avant 2024.

Le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, partage cette position. La douloureuse réalité est que nous sommes encore très dépendants du gaz et du pétrole russes, a-t-il observé.

Un sevrage coûteux

Selon plusieurs études qui ont tenté de quantifier le coût pour l’Europe de s’affranchir du gaz russe, il en coûterait entre 0,2 % et 3,5 % du PIB à l’Allemagne, un des pays les plus dépendants des importations en provenance de Russie. Pour l’UE dans son ensemble, Goldman Sachs l’estime à 2,2 % du PIB.

C’est un coût significatif, mais moins important que celui de la pandémie, note Lukasz Rachel, chercheur postdoctoral au Centre Simpson pour l’étude de la macroéconomie de l’Université Princeton.

Qui plus est, une guerre qui se prolonge (grâce à l’argent des hydrocarbures) aurait également des conséquences économiques coûteuses pour l’Europe, soutient le chercheur.

C'est sans aucun doute coûteux à court terme, mais nous pouvons en amortir l'impact, explique-t-il.

En outre, ne rien faire aurait un coût possiblement bien plus élevé, croit-il. En cas de victoire de Poutine en Ukraine, nous ferons face à une nouvelle guerre froide, peut-être même à un conflit plus large dans la région, avec plus de 10 millions de réfugiés et, surtout, du point de vue énergétique, un chantage de Poutine l'hiver prochain.

« Il y aura un coût à payer, d'une manière ou d'une autre. À cause de la folie de Poutine, nous allons être plus pauvres. Il est donc préférable de payer à nos conditions maintenant pour éviter que le coût ne monte en flèche. »

— Une citation de  Lukasz Rachel, chercheur en macroéconomie à l’Université Princeton

Selon les calculs du Centre de recherche pour l’énergie et l’air pur (CREA), un organisme de recherche indépendant, l’UE a payé 22 milliards d’euros à la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine, le 24 février, dont 7,9 milliards pour le pétrole, 14,3 milliards pour le gaz et 621 millions pour le charbon.

Est-ce réalisable?

La mise en place d’une telle mesure est cependant loin d’être évidente, souligne Anna Creti.

D’abord, il n’est pas tout à fait exact de dire que Moscou reçoit quotidiennement 700 millions. Il s’agit plutôt d’une estimation au prix actuel du gaz, note Anna Creti, alors que les contrats à long terme ont été négociés sur une autre base.

« Ce n'est pas le problème aujourd'hui, le gaz qu'on achète à la Russie. Ils sont assis sur des revenus thésaurisés pendant des années. »

— Une citation de  Anna Creti, chercheuse au Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières à l’Université Paris Dauphine

Ensuite, ce sont des entreprises et non des États qui ont des ententes avec Gazprom.

Un homme travaille près des gigantesques tuyaux d'un terminal gazier.

Le terminal du gazoduc Nord Stream 2, à Lubmin, en Allemagne. L'Allemagne a suspendu le processus de certification du gazoduc à la suite de l'invasion de la Russie en Ukraine.

Photo : La Presse canadienne / AP/Michael Sohn

Dans la très forte majorité de cas, il s’agit d'entreprises privées et cotées en Bourse, comme TotalEnergies ou Engie SA, explique Mme Creti. Parmi leurs actifs de production, elles ont ces contrats d'importation de long terme, entre 10 et 30 ans, avec tout un verrouillage administratif, légal et économique. Un embargo, ça veut dire casser tous ces contrats.

La Commission européenne pourrait décréter un cas de force majeure qui forcerait à mettre fin aux contrats. Mais cela impliquerait quand même une négociation au cas par cas. Et ces opérateurs doivent également continuer d’approvisionner leurs clients en trouvant d’autres sources.

L’entreprise française TotalEnergies, très présente en Russie, a récemment déclaré qu’elle continuait à assurer l'approvisionnement de l'Europe en gaz naturel liquéfié à partir de l'usine de Yamal LNG dans le cadre de contrats long terme qu'elle se doit d'honorer tant que les gouvernements considèrent que le gaz russe est nécessaire.

Son PDG, Patrick Pouyanné, a affirmé à RTL le 23 mars : Sur le gaz, on a des contrats long terme et on ne sait pas les arrêter, sauf si les gouvernements décident de sanctions qui font que je peux exercer ce qu’on appelle la force majeure [...]. Si j’arrête le gaz russe [...], je paye des milliards immédiatement aux Russes.

Si on réussit à arrêter ces contrats, encore faut-il trouver une solution de rechange.

Un méthanier.

Un navire au terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire.

Photo : Getty Images / LOIC VENANCE

L'Union européenne a importé 155 milliards de mètres cubes (mmc) de gaz russe en 2021. L’objectif des Européens est d’en couper les deux tiers d’ici la fin 2022. Ils comptent pour une petite partie sur le biométhane et l’hydrogène, mais surtout sur les importations en provenance d’autres pays.

Ces nouvelles importations seront essentiellement du gaz naturel liquéfié (GNL). Or, les capacités de regazéification, une fois que le GNL arrive sur les côtes européennes, sont limitées, souligne Mme Creti. Il faudra voir ensuite comment on le redistribue dans les pays européens.

Les Américains se sont déjà engagés à fournir 15 mmc de GNL à l'UE cette année. Mais cela ne représente que 10 % du gaz russe qu'elle importe.

En outre, cette crise survient à un moment où la capacité de production des pays exportateurs est presque saturée, rappelle la chercheuse. Si les Américains veulent vendre du gaz de schiste à l'Europe, il faudrait qu'ils augmentent leur production, note-t-elle.

Des gens tiennent des pancartes aux couleurs du drapeau ukrainien, dont une sur laquelle il est écrit : «Tenons-nous avec l'Ukraine! Arrêtons d'acheter du pétrole russe ».

Des manifestants réclament la fin de la guerre en Ukraine et un embargo contre la Russie à Boston, le 6 mars 2022.

Photo : Getty Images / JOSEPH PREZIOSO

La Commission entend également présenter sous peu une proposition législative rendant obligatoire le remplissage des réservoirs souterrains de gaz à au moins 90 % de leur capacité pour le 1er octobre de chaque année. Mais ce projet ne sera pas simple à mettre en pratique, observe Ben McWilliams, chercheur en politique énergétique à l’Institut Bruegel, à Bruxelles.

La question est de savoir si nous pourrons obtenir tout ce gaz sur les marchés mondiaux et le stocker aux prix ridiculement élevés [qu’on a en ce moment], alors que d’habitude nous obtenions du gaz russe à bas prix en été, le stockions, puis le consommions en décembre.

Selon la Banque centrale européenne, le prix du gaz a déjà augmenté de 52 % depuis le début de l'année et celui du pétrole de 64 %.

Le cas du pétrole

Certaines entreprises ont commencé à limiter leurs achats de pétrole russe par crainte de sanctions ou de conséquences pour leur réputation si elles font affaire avec la Russie.

TotalEnergies, par exemple, a annoncé qu’elle n’allait plus conclure ou renouveler des contrats d'achat de pétrole et de produits pétroliers russes d'ici fin 2022. L’entreprise a déclaré qu’elle chercherait d'autres sources d'approvisionnement.

Des camions bloquent la route.

Les prix de l'essence et du diesel ont fortement augmenté à la suite des sanctions imposées à Russie, provoquant des manifestations, comme ici à Pampelune, en Espagne, le 15 mars 2022.

Photo : Getty Images / ANDER GILLENEA

Même si l'approvisionnement en pétrole est un peu moins compliqué que celui du gaz, la question est de savoir si les marchés mondiaux pourront augmenter leur production pour répondre à la demande.

Des analystes craignent que ce ne soit pas possible. L’OPEP a déjà de la difficulté à atteindre ses objectifs de production et l’industrie du pétrole de schiste américain peine, elle aussi, à suffire à la demande.

Il y a le côté technique, mais aussi le côté politique, remarque Ben McWilliams. Certains pays de l’OPEP ont la capacité d’augmenter leur production, mais ne le font pas.

En novembre 2021, le pétrole russe représentait un peu moins de 30 % des importations de pétrole brut de l'UE et un peu plus de 15 % des produits pétroliers.

Alerte en Europe

Au-delà des plans pour se sevrer des hydrocarbures russes à long terme, les Européens se préparent à un arrêt imminent des livraisons de gaz.

Vladimir Poutine, assis à une table, près d'un drapeau de la Russie.

Vladimir Poutine a annoncé avoir signé un décret imposant aux acheteurs des pays étrangers « inamicaux » de payer en roubles les livraisons de gaz naturel dès demain.

Photo : La Presse canadienne / AP/Mikhail Klimentyev

Le président Poutine a annoncé le 23 mars que la Russie se ferait payer désormais en roubles. Il a réitéré sa menace une semaine plus tard, soulignant qu'en cas de refus, les contrats seraient arrêtés.

Le G7 a rejeté cette mesure, mais plusieurs craignent que cela ne laisse présager des perturbations de l’approvisionnement. Plusieurs pays, dont l'Allemagne et la France, on indiqué qu'ils se préparaient à un potentiel arrêt des livraisons de gaz.

La Russie est en train de tâter le terrain avec cette annonce, avance Ben McWilliams.

« Même si les Russes ne vont pas de l'avant, cela démontre que nous devons être prêts, parce que si ce n’est pas nous qui décidons d’arrêter les importations, c’est peut-être la Russie qui va le faire. »

— Une citation de  Ben McWilliams, chercheur en politique énergétique à l’Institut Bruegel

Fuite en avant

Pour le moment, on est dans la fuite en avant, observe Anna Creti. Le plan de l’UE est un pansement, une solution qui va permettre d'envisager un peu plus sereinement 2022. Mais il va falloir trouver de vraies solutions à long terme.

Il faut voir cette crise comme une opportunité, pense Ben McWilliams. Les prochains 6 à 12 mois seront difficiles. Ça ne me surprendrait pas que l’on se retrouve en récession.

« Mais si l'Europe saisit cette occasion en investissant dans les énergies renouvelables, c'est en fait une opportunité d'accélérer massivement la transition énergétique, tout en devenant indépendants de l'énergie russe. »

— Une citation de  Ben McWilliams, chercheur en politique énergétique à l’Institut Bruegel

Une période douloureuse mais relativement courte, prévoit-il, pour enfin s’affranchir des combustibles fossiles.

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