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Envoyé spécial

« Chaos », galère et colère pour les Ukrainiens voulant venir au Canada

Les formalités administratives exigées par le gouvernement Trudeau afin de voyager vers le Canada sont « extrêmement compliquées ».

Des personnes attendent leur tour.

Les Ukrainiens se pressent, à Varsovie, dans le centre responsable des formalités administratives pour venir au Canada. Les places sont limitées et il est très difficile d'obtenir un rendez-vous.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont-Baron

L’angoisse est palpable. L’interrogation. Les doutes. La détresse. Tous ces sentiments se lisent, se devinent dans les yeux de ces Ukrainiens amassés dans un immeuble moderne de Varsovie, qui partagent le même espoir : rejoindre rapidement le Canada.

Des dizaines de personnes font la file, masque ou non sur le visage. Des jeunes. Des aînés. Des femmes, principalement, mais aussi des enfants.

Certains scrutent leur téléphone, d’autres dorment sur une chaise, lèvent la main ou tentent d'interpeller un représentant de la firme VFS Global, qui est responsable de réaliser les données biométriques des Ukrainiens voulant traverser l’Atlantique.

Outre temporairement l’ambassade canadienne, il n’y a qu’un centre agréé dans toute la Pologne. Ici, dans la capitale, où sont arrivés au cours des dernières semaines des centaines de milliers d’Ukrainiens fuyant les bombes et les attaques russes.

C’est le chaos pour obtenir les documents administratifs nécessaires afin de prendre l’avion vers le Canada, raconte Kyrylo, un Canadien d’origine ukrainienne rencontré sur place. Tout juste arrivé en Pologne, il est venu aider sa grand-mère et d’autres membres de sa famille.

En début de semaine, reprend-il, il y avait 500 personnes. Les gens se poussaient. Le processus est extrêmement compliqué. C’est extrêmement stressant pour ces personnes qui sont déjà traumatisées par la guerre.

« Tout ce qu’on demande, c’est d’avoir la possibilité de ramener nos proches au Canada. Il y a plein de gens prêts à les aider au Canada. Pourquoi est-ce qu’on rend ça aussi compliqué? »

— Une citation de  Kyrylo, un Canadien d’origine ukrainienne

À la mi-mars, Ottawa a lancé un programme spécial d’immigration afin de permettre aux Ukrainiens d’arriver rapidement au Canada. Toutefois, avant d’obtenir cette Autorisation de voyage d’urgence, dont la demande se fait en ligne, les candidats doivent impérativement fournir leurs photos et empreintes digitales.

La prise de rendez-vous est obligatoire. Et les créneaux libres sont rares.

Des enfants sur un banc.

Des enfants attendent, avec leurs parents, afin de réaliser leurs données biométriques pour arriver au Canada.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont-Baron

Plusieurs personnes nous ont confié leurs difficultés pour décrocher un tel rendez-vous. Une mission quasi impossible, décrivent-elles. Surtout en Pologne. Pendant trois jours, j’ai regardé toutes les 30 minutes, il n’y avait absolument rien de disponible, décrit Kyrylo, qui dit avoir finalement eu un coup de chance.

Les gens viennent donc sans rendez-vous et ça encombre le processus, poursuit-il.

Le site ne marchait pas, il "crashait". On a donc décidé de venir sur place, mais on nous a répondu qu’on ne pouvait rien faire pour nous, confie quant à lui Haidei Amine, un Canadien d’origine ukrainienne qui tente d’avoir un visa pour son épouse afin de se rendre en Ontario.

Ce dernier décrit le parcours qui l’a mené jusqu’à Varsovie. On a quitté Sumy [dans le nord-est de l’Ukraine]. On était encerclés, c’était effrayant. Ça nous a pris trois jours pour arriver à Varsovie en voiture. Il y avait des centaines de chars russes sur le chemin.

Un homme dans un centre de visa pour aller au Canada

Haidei Amine, originaire du Canada, vivait dans le nord-est de l'Ukraine avant le début de la guerre. Il espère retourner, avec sa femme, en Ontario dans les prochains jours.

Photo : Radio-Canada

Une dizaine d’étudiantes ukrainiennes attendues à Montréal

Immigration Canada n’a pas répondu aux questions de Radio-Canada. À Varsovie, les employés de VFS Global ont refusé également de nous parler. Sur son site, l’entreprise reconnaît que certains de [ses] centres de réception des demandes de visa connaissent des volumes plus élevés que d'habitude.

Mi-mars, le ministère de l'Immigration assurait pourtant suivre de près la situation et avoir renforcé ses capacités dans toute l’Europe avec l’envoi de trousses mobiles à Varsovie, à Vienne et à Bucarest pour la collecte de ces données biométriques.

Après des heures passées au téléphone avec des amis et des membres de sa famille en Pologne, Magdalena Dembinska, visiblement épuisée, ne comprend pas toutes ces exigences réclamées par Ottawa.

Pourquoi ne pas faire venir ces personnes au Canada et faire les données biométriques à l’aéroport? s’interroge cette professeure titulaire en science politique à l’Université de Montréal.

Le panneau d'un centre de visa.

Le centre de rendez-vous des visas, à Varsovie, est situé à l'étage, dans un immeuble moderne. Des centaines de personnes s'y retrouvent chaque jour pour tenter de rejoindre le Canada.

Photo : Radio-Canada

Depuis plusieurs jours, Magdalena Dembinska, également membre du Centre d'études et de recherches internationales, se démène pour organiser le voyage et l’arrivée d’une dizaine d’étudiantes ukrainiennes de l’Université nationale de Kharkiv, une ville bombardée par l’armée russe.

« La seule et unique chose qui fait obstacle à l’arrivée de ces étudiantes, c'est les données biométriques. Tout le reste est prêt. »

— Une citation de  Magdalena Dembinska, professeure à l’Université de Montréal

Devant l’impossibilité d’avoir un rendez-vous à Varsovie, plusieurs filles âgées de 17 à 19 ans vont traverser l'Europe pour se rendre à Lyon, à Lisbonne ou encore à Budapest. D’autres patientent toujours en Ukraine.

Une jeune femme en Ukraine.

L'université d'Anastasiia Dombvroska, ici en Ukraine avant le début de la guerre, a été bombardée par l'armée russe. La femme s'apprête à rejoindre temporairement l'Université de Montréal.

Photo : Gracieuseté

On pensait que cette étape, dans leur parcours, ne serait qu’une simple formalité, mais ce n’est pas le cas. Elles sont vraiment dans le noir, regrette Martin Carrier, chargé de cours à l’Université de Montréal, en lien avec ses homologues ukrainiens, qui, face aux dangers, ont quitté Kharkiv.

« Pour leur sécurité, il faudrait agir rapidement. C’est une situation humanitaire. La réalité, c’est qu’il y a un danger réel pour ces étudiantes. Certaines ne veulent pas quitter l’Ukraine tant qu’elles n’ont pas un rendez-vous. »

— Une citation de  Martin Carrier, chargé de cours à l’Université de Montréal

Hébergement, billets d’avion, intégration, suivi psychologique, cours de français : l’Université de Montréal assure avoir déjà tout prévu pour concrétiser cet échange universitaire qui pourrait durer plusieurs mois. Un fonds d’urgence a également été mis en place.

Il faut aider toutes ces personnes. Au total, il pourrait y en avoir de 20 à 30. Il y a des étudiantes, mais aussi des professeurs, des chercheurs, des postdoctorants qu’on pourrait accueillir, détaille Valérie Amiraux, la vice-rectrice.

« Le caractère urgent dramatise la difficulté. On aimerait que ce soit plus facile, en particulier avec une situation d'urgence comme celle-ci. »

— Une citation de  Valérie Amiraux, vice-rectrice de l'Université de Montréal

Il faut donner à ces gens les moyens de continuer à se projeter, à imaginer un avenir, résume-t-elle. Mais on aimerait que ça aille plus vite.

Des pompiers éteignent les restes d'un incendie dans un grand bâtiment presque entièrement démoli.

Les tirs russes ont détruit des infrastructures sur le campus de l'Université nationale de Kharkiv le 2 mars 2022.

Photo : Reuters / Oleksandr Laphyn

De Varsovie à Bratislava

Sylvain Gauthier a de son côté des propos plus virulents. Aux yeux de l'enseignant et coordinateur de programme pour l'Université McGill, ça n'a aucun bon sens.

J'essaie de faire venir une mère de famille ukrainienne et sa fille. Elles sont arrivées à Varsovie, elles n'ont jamais pu avoir de rendez-vous [pour les données biométriques], donc elles ont passé la nuit dehors, devant l'ambassade canadienne, sans chaise, sans eau, sans rien à manger, sans toilettes, puis un agent les a finalement renvoyées, détaille-t-il, tout en nous montrant une vidéo illustrant la longue file d'attente vécue par des centaines de personnes.

Il a finalement trouvé une solution. Guère simple. J'ai eu un rendez-vous pour dans quelques jours, mais à Bratislava, soupire-t-il. En Slovaquie, donc. À plus de 600 km de Varsovie.

Une femme debout.

Après avoir quitté l'Ukraine, Yanina Kovalenko est arrivée à Varsovie, mais elle n'a pu obtenir de rendez-vous pour effectuer ses données biométriques. Avec l'aide d'un enseignant montréalais, elle va finalement se rendre en Slovaquie, avec l'espoir de venir bientôt au Canada.

Photo : Gracieuseté : Yanina Kovalenko

Dans un échange avec Radio-Canada par messagerie, l'intéressée, Yanina Kovalenko, une esthéticienne de 36 ans, avoue être perdue. Je vais y aller en bus ou en train. C'est la première fois de ma vie que je vis un tel enfer. On a attendu 30 heures devant l'ambassade et on nous a dit à la fin que seules les personnes qui avaient un rendez-vous pouvaient entrer.

Bénévole pour le Parti libéral du Canada, Sylvain Gauthier ne mâche pas ses mots contre Immigration Canada.

« Partout, le gouvernement dit qu'on veut aider les Ukrainiens. Il y a peut-être de bonnes intentions, mais les troupes ne s'ajustent pas. C'est une honte. »

— Une citation de  Sylvain Gauthier, enseignant

Ces femmes ont vécu des semaines d'enfer. Rien n'est facile pour elles. On le savait, pourtant, qu'il allait y avoir toutes ces personnes. C'est une crise. Comment ça se fait qu'on se retrouve dans cette situation?

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