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L’agriculture ukrainienne victime de la guerre

L’Ukraine, grande productrice de céréales et d’oléagineux, est une superpuissance agricole. Mais comme le reste de son économie, le secteur agricole est de plus en plus paralysé par le conflit. Comment se vit l’agriculture en temps de guerre?

Des terres agricoles et au loin un nuage de fumée provenant d'un bombardement.

Au premier jour de la guerre, l'agriculteur Andrij Pastushenko capte cette image de frappe russe sur l'aéroport de Tchernobaevka, en banlieue de Kherson. Toute la région est aujourd'hui occupée et les agriculteurs ukrainiens pourraient bien ne rien semer sur leurs terres ce printemps.

Photo : Andrij Pastushenko

Andrij Pastushenko est assis bien droit devant la caméra, la connexion Internet vacille, mais pas lui. Pourtant, ce qu’il raconte d’une voix posée en ébranlerait plus d’un.

« Tu comprends que tu es comme en prison, tu ne peux aller nulle part. »

— Une citation de  Andrij Pastushenko

Andrij, 39 ans, gère une ferme laitière de 350 vaches à 20 kilomètres de Kherson, la première ville ukrainienne à tomber aux mains des Russes. Aujourd’hui, toute la région est occupée et même si le printemps est déjà là, on ne prévoit rien semer sur les 1500 hectares de terre que compte l’entreprise.

À deux kilomètres de notre ferme, il y a un point de contrôle avec beaucoup d’équipement militaire russe, donc c’est impensable pour nous de sortir dans le champ avec les tracteurs, nous raconte Andrij.

La machinerie agricole pourrait rapidement devenir une cible, entre autres, pour les hélicoptères russes qui survolent la région. De toute façon, les semences commandées l’automne dernier, qui devaient être livrées en mars, ne sont jamais arrivées.

Pour l’instant, l’agriculteur se concentre donc sur les besoins immédiats : nourrir ses 70 employés et un maximum de gens des environs. Kherson comptait avant la guerre 300 000 habitants.

Dès les premiers jours de l’invasion, son équipe se met à la fabrication de fromage pour conserver le lait, des livraisons sont organisées vers les hôpitaux de la ville et un petit moulin portatif est sorti de l’entrepôt où il dormait depuis des années. Réparé avec les moyens du bord, il sert désormais à moudre du grain pour en faire une sorte de farine grossière.

« Avant, les gens auraient acheté cette farine pour faire de la bouillie pour les chiens, aujourd’hui, ils la mangent avec plaisir, parce que… c’est mieux que rien. »

— Une citation de  Andrij Pastushenko, agriculteur
Des blindés dans un champ.
Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une vue satellite d'un champ ukrainien où des blindés russes sont alignés près de Berestyanka à l'extérieur de Kiev.

Photo : Maxar Technologies

Des fermes coupées du monde

D’une zone occupée à l’autre, du sud au nord, les fermes sont de plus en plus isolées. Alex Lissitsa gère un énorme holding agricole, listé à la Bourse de Varsovie. IMC est l’une des dix plus grandes entreprises agricoles d'Ukraine, avec 120 000 hectares de terre – l’équivalent de 2,5 fois la superficie de l’île de Montréal – et 1000 vaches laitières.

La ferme ultramoderne est située à Velykyi Zliiv, tout près de la frontière du Bélarus. La région est désormais sous l’emprise des Russes. Nous ne pouvons plus traire les vaches parce qu’il n’y a plus d’électricité. Nous avons une génératrice, mais elle est en partie brisée. Et les camions de lait ne peuvent plus se rendre à la ferme, explique Alex Lissitsa. Désormais, ce ne sont plus des vaches laitières, mais plutôt des bovins de boucherie. Et ce n’est pas le plus grand de ses soucis. Au début de la guerre, le vétérinaire qui s’occupait du troupeau a été tué par les soldats russes. Le quotidien du gestionnaire ne ressemble en rien à ce qu’il était il y a à peine un mois.

« Pour moi, la journée commence à 6 h du matin par un appel ou un message texte : "Les gars : qui est en vie? Faites-moi seulement un signe." »

— Une citation de  Alex Lissitsa

Même s’il a aujourd’hui accès à la terre, Alex Lissitsa estime que des dizaines de milliers d’hectares loués par sa compagnie ne seront pas semés cette année, faute de carburant.

Des trous de balle dans une citerne.

Les agriculteurs ne sont pas épargnés, comme le démontrent ces dégâts causés par des balles dans une citerne de carburant.

Photo : Anya Bondarchuk

Chez Andrij Pastushenko, ses maigres réserves lui permettent de parcourir les quelques kilomètres qui séparent sa ferme de sa maison, mais il craint de se les faire voler. À tout moment, les soldats russes peuvent saisir mon carburant. C’est ce qu’ils font souvent quand ils voient une exploitation agricole : ils savent que les agriculteurs ont toujours du diésel en stock et ils s’en emparent, ou ils le nationalisent, comme ils disent.

Une moissonneuse-batteuse charge du grain dans un camion.

Le célèbre tchernoziom, terre noire de l'Ukraine, compte parmi les sols les plus fertiles du monde.

Photo : Andrij Pastushenko

Le grenier d’Europe reçoit de l’aide alimentaire

Сette guerre survient au moment où tout le secteur agricole ukrainien avait le vent dans les voiles.

En 2021, la production totale de grain avait atteint 87 millions de tonnes, une récolte record, en hausse de 32 % par rapport à l’année précédente. Et surtout, l’Ukraine produisait pour le monde.

L’Ukraine compte 40 millions d’habitants environ, explique Elena Neroba, spécialiste des marchés à la firme Maxigrain à Kiev. La plupart de ce que nous produisons, nous l’exportons. Les producteurs agricoles ukrainiens nourrissent plus de 400 millions de personnes dans le monde.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU, qui vient en aide aux plus démunis de la planète, achetait d’ailleurs près de la moitié de son blé en Ukraine. Aujourd’hui, cette agence onusienne doit s’approvisionner ailleurs, à prix fort, car la guerre a fait bondir le coût des denrées agricoles.

« Le PAM fait tout ce qu’il peut pour se procurer des denrées à l’intérieur de l’Ukraine et dans la région le plus tôt possible pour répondre à cette crise. Dans certains cas, cela signifie rediriger des rations alimentaires qui étaient destinées à d’autres missions. »

— Une citation de  Julie Marshall, porte-parole canadienne Programme alimentaire mondial
Des bénévoles distribuent du pain.

Distribution de pain à Kharkiv dans une station de métro. Depuis un mois, le Programme alimentaire mondial (PAM) a fourni de l'aide à plus de 700 000 personnes en Ukraine et compte voir ce nombre dépasser le million bientôt.

Photo : PAM

Pourtant, ce n’est pas faute de nourriture à l’intérieur des frontières. Nous avons environ 6,5 millions de tonnes de blé, surtout du blé meunier, 15 millions de tonnes de maïs et beaucoup de graines de tournesol, détaille Elena Neroba. Ce grain est stocké dans des silos, mais les infrastructures détruites et les conditions de sécurité qui se détériorent rendent difficiles son transport et sa transformation.

Tenir, mais combien de temps?

À la ferme d’Andrij Pastushenko, on fait tout pour pouvoir tenir le plus longtemps possible. Nous avons changé la ration des vaches pour ne leur donner que de l’ensilage de maïs et de la luzerne. La production a alors chuté de 50 %, passant de 10 000 litres à 5000 litres par jour.

L’agriculteur a déjà sacrifié quelques vaches qui ne produisaient plus beaucoup de lait pour obtenir de la viande, mais il sait que ce n’est qu’une solution temporaire. Pour l’instant, les gens arrivent à endurer la situation, raconte-t-il, car dans les villages ils ont tous des poules ou un cochon à la maison, mais bientôt il ne restera rien de tout ça, et alors il n’y aura qu’un chemin qui mènera à la ferme pour du lait et de la viande.

Des traces de roues dans la terre.

Le passage répété des chars russes a abîmé les champs de culture dans le nord de l'Ukraine à Velikiy Sambir.

Photo : Sergueï Tchiji

Le printemps de toutes les pénuries

Outre le carburant, toujours hautement convoité en temps de guerre, les semences et surtout l’engrais se font rares. Dans ce coin du monde, les fertilisants viennent souvent de la Russie et du Bélarus, mais il est évidemment impossible de s’approvisionner dans ces pays. Elena Neroba affirme que 90 % du blé ukrainien, c’est du blé d’automne. Donc il a déjà été semé, mais au sortir de l’hiver, il faut appliquer des fertilisants, si on ne le fait pas, on va perdre beaucoup de rendement.

Un grain de semence qui commence à germer.

Alors que la saison des semis approche à grands pas en Ukraine, renflouer les réserves de fourrage semble pour l’instant impossible.

Photo : Andrij Pastushenko

Course contre la montre

L’agriculteur néerlandais Kees Huizinga vit en Ukraine depuis 20 ans et y cultive 15 000 hectares de terre. Il est aujourd’hui en mission, car ses confrères ukrainiens ont fait de lui leur ambassadeur.

Ce producteur agricole, qui n’avait jamais utilisé Twitter avant le mois de février, multiplie les entrevues et les rencontres avec des politiciens : ministre des Affaires étrangères néerlandais, députés allemands, des membres du Parlement européen…

« Si on ne sème pas à temps, on devra composer avec une catastrophe bien plus grande encore que la guerre qui sévit en ce moment. »

— Une citation de  Kees Huizinga, agriculteur

Son message est clair, il faut régler au plus vite ce conflit pour des raisons de sécurité alimentaire. On ne peut pas se permettre de rater la saison des semis parce que, sinon, on n’aura rien à récolter et, dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, il n’y aura pas assez de nourriture. Tous ces gens vont soit mourir de faim ou se ruer vers l’Europe, et alors le problème sera bien pire que ce qu’on vit en Ukraine.

Kees Huizinga devant le Parlement européen.

Kees Huizinga s'adresse aux politiciens européens pour les sensibiliser à l'urgence de régler le conflit en Ukraine.

Photo : Emmeke Huizinga

L’agriculteur est dans une situation envieuse : sa ferme située à 200 km au sud de Kiev ne manque ni de carburant ni d’engrais et elle est dans une zone encore épargnée par les combats. Il a donc l’intention de répondre à l’appel lancé par le président ukrainien Volodymyr Zelensky le 11 mars dernier, exhortant les fermiers à semer un maximum de cultures. Mais celles-ci seront d’abord destinées aux Ukrainiens : Il en va de la vie, de notre vie, de notre avenir, avait-il alors déclaré.

Les famines collatérales dans les pays qui dépendent de l’Ukraine pour se nourrir risquent d’être difficiles à éviter…

Le reportage de Catherine Mercier et d'André Raymond est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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