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Envoyé spécial

La frontière polonaise, un mur pour certains, la liberté pour d’autres

Le flot d’Ukrainiens cherchant refuge en Pologne a ému bien des habitants du pays. Il a aussi masqué une autre crise migratoire, celle de gens venant d’Afrique et de pays musulmans. C’est le même refuge que ceux-là cherchent, mais l’accueil est beaucoup moins chaleureux.

Deux hommes, un douanier et un policier, souriant face à la caméra près d'une route.

Douanier et policier polonais aux limites de la zone militarisée inaccessible aux journalistes et aux citoyens qui n'y habitent pas.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La forêt de Białowieża n’est même pas à 300 kilomètres au nord de l’un des principaux points d’entrée des Ukrainiens en Pologne. Mais s’y rendre, c’est comme changer d’univers.

Ce n’est plus l’Ukraine qui est de l’autre côté de la frontière, mais le Bélarus. De nombreux camions militaires polonais sillonnent les routes. Les barrages policiers sont fréquents; les agents vérifient le contenu des véhicules.

L’officier est sympathique, mais catégorique : pas question d’aller plus loin sur la route qui mène à la frontière avec le Bélarus. Depuis quelques mois, ce secteur forestier est devenu zone militaire.

Nous avons eu des problèmes avec les immigrants, explique-t-il, sans donner son nom. Pas ceux qui ont fui les talibans d’Afghanistan, mais les autres venant d’Irak, du Moyen-Orient et l’Afrique.

Il accuse les forces bélarusses de pousser ces migrants vers la Pologne, vers l’Union européenne. Eux, ils voudraient surtout aller en Allemagne ou au Royaume-Uni.

L’automne dernier, des milliers de demandeurs d’asile étaient rassemblés dans le secteur forestier. Leur présence aurait été organisée ou facilitée par les autorités du Bélarus, en représailles à des sanctions européennes.

Les migrants, comme des pions sur un cynique échiquier politique.

Une magnifique forêt devenue un piège à migrants

Des chênes dans la forêt vierge de Bialowieza.

Des chênes dans la forêt vierge de Bialowieza, près du village de Teremiski, dans l'est de la Pologne, le 29 septembre 2021.

Photo : AFP / WOJTEK RADWANSKI

Ces temps-ci, ils sont beaucoup moins nombreux à tenter d’entrer en Europe par le Bélarus; quelques dizaines chaque jour, selon les autorités polonaises.

L'immense forêt marécageuse de Białowieżaa constitue leur principal obstacle sur leur chemin. C’est un parc national sans grande infrastructure qu’il faut traverser à pied.

Plus d’une douzaine sont morts dans cette forêt qui contient les plus vieux arbres d’Europe. Davantage de migrants auraient péri sans l’aide de militants polonais comme Jacob Sipiansky, qui a abandonné ses études pour aider ces migrants.

« On voit des personnes qui souffrent de faim et de soif pendant des journées entières. »

— Une citation de  Jacob Sipiansky

Ces migrants disent n’avoir rien à donner à leurs enfants qu’un petit biscuit, dit-il.

Jacob Sipiansky explique que, même blessés, bien des migrants se cachent dans la forêt. Ils craignent d’être expulsés vers le Bélarus s’ils sont découverts. Un geste qui contreviendrait au droit international.

Du côté polonais, la police des frontières les pousse vers le Bélarus, et les Biélorusses [Bélarusses, NDLR] bloquent leur retour. La forêt de Białowieża est devenue un piège froid et humide.

Des tentes derrière une clôture.

Une partie du camp où dorment les soldats et policiers participant aux opérations contre les migrants dans la zone militarisée.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Ce qui revient souvent dans la bouche des migrants, explique Jacob Sipiansky, c’est que les soldats polonais sont très agressifs de façon verbale. Qu’ils les traitent comme s’ils étaient de la merde.

Rien à voir avec l’accueil des Ukrainiens en Pologne, qui sont reçus, eux, à bras ouverts avec de la nourriture chaude, des vêtements et des cartes téléphoniques gratuites.

On ne peut pas laisser tout le monde entrer

La zone militaire décrétée l’automne dernier englobe un secteur touristique important dans ce coin de la Pologne, où l’on peut admirer les bisons qui circulent librement dans la forêt.

Les affaires ne sont bien sûr pas très bonnes ces jours-ci. Ela Polszek le confirme en nourrissant les poules et les coqs près de l’auberge installée sur sa petite ferme.

Les gens qui appellent demandent si le secteur est dangereux. Ça se voit qu’ils ont peur. Le tourisme, c’était la seule source de revenus de cette femme. Sans les visiteurs, elle a été obligée de trouver un autre emploi pour survivre.

Une rue déserte de la petite ville de de Białowieża.

Dans la petite ville touristique de Białowieża, dans la zone militarisée. Les rues, en cette saison, devraient être plus animées avec des visiteurs.

Photo : Radio-Canada

Une ville touristique est située dans la zone militaire. La plupart des restaurants sont fermés. Quelques hôtels, une pizzeria et une petite épicerie survivent grâce à la présence des soldats et des policiers.

Il y a peut-être un peu trop de militaires dans le coin, admet Ela Polszek, dans sa petite fermette. Mais elle affiche tout de même son appui aux forces de l’ordre et défend leur travail.

Elle croit que trop de monde tente d’entrer par ici, qu’on ne sait pas vraiment quel genre de personnes ils sont. C’est dangereux si les gens traversent la frontière n’importe où, n’importe quand.

Un discours conservateur, qui rappelle celui entendu dans d’autres pays d’Europe où les migrants sont arrivés en grand nombre depuis 2015, comme la Grèce ou l’Italie.

En Pologne, le gouvernement populiste investit des millions d’euros dans la construction d’un long mur de barbelés près du Bélarus. Des lois spécialement adoptées pour cette crise interdisent aussi l’hébergement et le transport des migrants.

Des mesures strictes, appuyées par une majorité de Polonais, selon des sondages menés dans les derniers mois.

On ne peut pas laisser entrer tout le monde, se défend Ela Polszek. Les Ukrainiens, ils entrent au poste-frontière et non dans la forêt. Nous savons qui ils sont.

Une piétonne près d'une zone militarisée.

On croise peu de piétons qui ne sont pas des soldats ou des policiers dans la zone militarisée créée pour lutter contre le passage de migrants.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Compassion sélective?

Impossible de savoir combien entrent en Europe par la forêt de Białowieża. Parmi les dizaines interceptées quotidiennement, on trouve des enfants et, parfois, des bébés.

Difficile aussi de connaître le sort de ceux qui sont détenus, puisque tout se passe à l’intérieur de la zone militarisée, interdite d’accès aux journalistes et aux groupes humanitaires.

La construction du mur se fait loin des regards du public. Comme un projet secret pour un problème qu’on préfère oublier.

Dans ce débat, un sous-entendu a été mis en relief par l’extrême générosité des Polonais envers les Ukrainiens. Ils sont Blancs, chrétiens, explique Jacob Sipiansky en parlant des Ukrainiens si bien accueillis.

Ceux qui se perdent dans la forêt de Białowieża, ils sont musulmans et pas très blancs. Un constat qui afflige le militant. Lui donne mal au cœur.

« Je vois que ce sort réservé aux Syriens ou aux Ukrainiens diffère seulement sur la base d’un seul élément : la couleur de la peau, le background culturel et social, la religion. »

— Une citation de  Jacob Sipiansky

Comment est-ce possible, demande-t-il sans attendre de réponse, de se trouver éloigné de certaines personnes, mais pas du tout des autres?

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