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La guerre en Ukraine, fossoyeuse de milliers de militaires russes

Les bilans diffèrent, selon les sources, de 7000 à 15 000 soldats et officiers tués depuis le début du conflit, il y a un mois. Le seul bilan officiel de Moscou fait état de 498 morts et 1597 blessés.

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Des soldats ukrainiens déployés au front pour protéger la ville de Kiev.

Photo : Getty Images / GENYA SAVILOV

Malgré une domination sur papier, les militaires russes se heurtent toujours à une résistance inattendue de la part des forces ukrainiennes. Et, selon plusieurs estimations, ils tombent vraisemblablement au combat par milliers.

Véhicules qui seraient sabotés, convois abandonnés, militaires qui se seraient rendus ou auraient fui les combats, problèmes d’approvisionnement, importantes pertes d’équipement militaire, faible motivation des troupes : aux bombardements semant la destruction et la mort se juxtapose l’insuccès des forces terrestres russes sur le champ de bataille.

Des difficultés auxquelles viennent s'ajouter, selon des estimations forcément approximatives, un nombre élevé de victimes chez les militaires et hauts gradés déployés par Moscou.

Mercredi, un haut responsable militaire de l’OTAN a estimé, sous couvert d'anonymat, que le nombre de militaires russes tombés au combat au cours des quatre semaines du conflit se situait entre 7000 et 15 000 pour un total de 30 000 à 40 000 soldats russes tués ou blessés.

Quinze mille, c'est l'équivalent du nombre total de militaires soviétiques qui – sur une période de dix ans – ont payé de leur vie la campagne désastreuse menée par l'URSS en Afghanistan à partir de 1979.

L'estimation de l'alliance se fonde sur des informations provenant des autorités ukrainiennes, sur des informations publiées, intentionnellement ou non, par Moscou et sur des renseignements recueillis auprès de sources ouvertes, a précisé le responsable de l'OTAN.

Le nombre de victimes est généralement extrapolé, entre autres, à partir des rapports de la situation sur le terrain, mais aussi de l’imagerie obtenue grâce aux satellites ou aux drones, explique le colonel à la retraite Pierre St-Cyr, ancien attaché de la Défense canadienne en Russie et en Ukraine.

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Le cadavre d'un soldat russe repose dans la neige près d'un blinidé, le 26 février, à Kharkiv, dans l'est de l'Ukraine.

Photo : Getty Images / AFP/SERGEY BOBOK

Les services de renseignement vont évaluer les pertes en fonction de leur observation des véhicules détruits. Ils savent de quelle façon l'équipage est composé. Pour un char d'assaut, par exemple, cela varie de trois à quatre personnes, illustre-t-il, précisant que ce sont les forces terrestres qui ont essuyé l’essentiel des pertes.

La semaine dernière, le renseignement américain, d'abord cité par le New York Times, évoquait 7000 morts et 20 000 blessés au sein des rangs militaires russes, y voyant toutefois une évaluation conservatrice.

En date du 23 mars, les troupes ukrainiennes, elles, se targuaient d’avoir tué plus de 15 600 de leurs adversaires.

Étrangement, le site web d'un tabloïd russe pro-Kremlin, Komsomolskaya Pravda, qui citait de surcroît le ministère russe de la Défense, a démenti dimanche les prétendues pertes à grande échelle des forces armées russes en Ukraine, mettant malgré tout de l'avant un lourd bilan avoisinant le seuil des 10 000 morts.

« Selon le ministère russe de la Défense, les forces armées russes ont perdu 9861 personnes et 16 153 [militaires ont été] blessés au cours de l'opération spéciale en Ukraine. »

— Une citation de  Extrait du site web du journal Komsomolskaya Pravda, rapidement retiré

Le passage a rapidement disparu du site web, le média se disant victime de piratage. Les chiffres offrent néanmoins un contraste marqué avec le premier et unique bilan officiel tracé jusqu'ici par Moscou, largement sous-estimé de l’avis des experts.

À l’issue de la première semaine de combats, le ministère de la Défense déplorait dans ses rangs 498 morts et 1597 blessés.

Des troupes démoralisées

Selon des estimations des services de renseignement occidentaux citées par le Washington Post, les militaires russes meurent ou sont blessés à un rythme allant jusqu’à 1000 par jour.

Il y a une mauvaise organisation dans l'armée russe. L'état-major a mal planifié l'invasion, n'a pas pris les mesures nécessaires pour informer les soldats, qui ne savaient pas trop dans quoi ils s’embarquaient. Il y a donc beaucoup d'hésitation, résume le colonel St-Cyr. Ces faiblesses ont été exploitées par les forces ukrainiennes, qui attendaient les Russes de pied ferme.

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Une photo fournie par les forces terrestres ukrainiennes montre un tank russe carbonisé et des tanks qu'elles disent avoir capturés.

Photo : Reuters / IRINA RYBAKOVA/Service de presse des forces terrestres ukrainiennes

Selon un article récent du Washington Post, 120 des 168 groupes tactiques de bataillons de l'armée russe se battent déjà sur le terrain, soit environ 100 000 soldats sur les 190 000 envoyés à l'intérieur ou près des frontières de l'Ukraine.

Les Ukrainiens fonctionnent en petits groupes pour intercepter, notamment avec des embuscades, cette masse volumineuse du côté russe. [Les Russes] sont pris au piège, explique le colonel St-Cyr, ajoutant que les Ukrainiens détruisent au fur et à mesure les colonnes de ravitaillement russes.

C'est une guerre de guérilla qu'on voit actuellement, analyse-t-il.

Démotivés, les soldats russes deviennent des cibles faciles à abattre, soutient le colonel à la retraite.

« La majorité de ces soldats ont traversé la frontière en croyant qu'il s'en allaient en exercice. Ils ont été bernés et, donc, la confiance envers la hiérarchie militaire en est grandement affectée. »

— Une citation de  Pierre St-Cyr, colonel à la retraite

Il note en outre que, dans bien des cas, l’armée russe ne récupère pas les corps des soldats tués. Pour le soldat russe, c'est un signe qu'il n'aurait pas le soutien nécessaire s'il lui arrivait quelque chose, dit-il. Ça crée au sein des forces un sentiment d’abandon qui affecte encore plus le moral.

Je ne crois donc pas que la force régulière de l'armée russe est susceptible de reprendre du poil de la bête et de devenir de plus en plus compétente et cohérente sur le terrain, en conclut-il.

Un haut commandement décimé?

C'est sans compter qu'à en croire les troupes ukrainiennes, les Russes auraient perdu des dizaines d’officiers de haut rang, dont six généraux. Un nombre, s'il est avéré, qui serait très élevé, puisque les experts militaires occidentaux estiment que la Russie comptait une vingtaine de généraux sur le terrain.

Un membre de la garde rapprochée du président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré au Wall Street Journal qu’une unité spéciale a pour mission de viser la haute hiérarchie militaire.

Le président russe Vladimir Poutine a lui-même reconnu la mort d’un général, vraisemblablement le major-général Andreï Sukhovetsky, qu'il n'a pas nommé, mais qui a été la première victime de ce rang identifiée par les Ukrainiens.

La mort d’au moins deux autres généraux a été confirmée par des sources de l’OTAN ou des sources russes. Le magazine américain Foreign Policy, citant des responsables occidentaux sans plus de précisions, parle même de cinq morts confirmées.

Des responsables russes locaux ont de plus confirmé la mort d'un vice-amiral.

« On décapite les têtes dirigeantes. C’est gros de perdre des généraux dans un conflit comme ça et d'en perdre autant si tôt dans le conflit. Ça ne doit pas être joyeux actuellement au ministère de la Défense russe. »

— Une citation de  Pierre St-Cyr, colonel à la retraite

Habituellement, le nombre de haut gradés tués, d'ordinaire à l'abri des combats, est minime, souligne le colonel à la retraite.

À titre comparatif, un seul général américain a été tué en zone de guerre depuis la fin de la guerre du Vietnam, il y a un peu moins de 50 ans.

Il faut s'assurer que le commandement soit épargné afin d'être toujours en mesure de transmettre les ordres et de diriger les opérations. Si les généraux se mettent à risque, il n'y aura plus de coordination et ça va devenir extrêmement dangereux pour les forces qui sont au sol parce qu'elles ne sauront pas comment fonctionner et vont devenir des cibles trop faciles, expose le colonel St-Cyr en ajoutant qu'il faut ensuite un certain temps aux troupes pour se coordonner de nouveau.

Dans un conflit armé comme celui-là, il y a deux personnes qu'on veut absolument abattre : d'abord, le commandant; ensuite, celui qui tient la radio. Il est facile à identifier : il a une antenne dans le dos. À la minute où ces deux-là sont neutralisés, on vient de neutraliser en grande partie l'efficacité de ce groupe de militaires, poursuit le colonel St-Cyr.

Pourquoi alors les généraux s'exposent-ils ainsi à des risques importants?

Le colonel St-Cyr montre notamment du doigt les problèmes de moral au sein des troupes russes, qui poussent les généraux à délaisser le centre de commandement pour donner l'exemple.

Quand ils sont en avant avec la troupe, on veut les protéger. Il sont entourés, il y a des gens avec des radios, alors ils sont facilement identifiables, expose-t-il. Les tireurs d'élite sont en position et ils n’attendent que ça.

Le colonel St-Cyr évoque aussi la culture militaire russe. Les généraux veulent s'assurer d'être reconnus et éventuellement décorés, dit-il. Ça fait partie de la mentalité russe de l'homme fort. L'homme viril est en avant.

Des sources militaires ukrainiennes et occidentales affirment en outre que les militaires ukrainiens ont pu géolocaliser de hauts officiers en interceptant leurs communications non sécurisées.

Des pertes qui risquent de s’accroître

Quand les soldats russes vont commencer à entrer à l'intérieur des villes, à Kiev, à Kharkiv, à Odessa, le combat urbain va être encore beaucoup plus meurtrier pour eux, prédit le colonel St-Cyr, à l'instar de nombreux analystes.

À l’intérieur des villes, les Ukrainiens disposent d'un net avantage pour faire des guet-apens, pour encercler les soldats ennemis et les éliminer, dit-il.

« Selon les règles de base qu’on utilise, ça prend environ six attaquants pour chaque défenseur. Faites le calcul : si vous avez, disons, 50 000 soldats ou citoyens à Kiev prêts à défendre la ville, ça prend 300 000 Russes. »

— Une citation de  Pierre St-Cyr, colonel à la retraite

Et puis, ajoute-t-il, le théâtre des opérations est beaucoup trop vaste pour le nombre de militaires déployés.

La Russie compte plusieurs milliers de militaires déployés dans les anciennes républiques soviétiques et en Syrie, relève le colonel St-Cyr. Ça ne laisse pas une grande marge de manœuvre pour aider les forces en présence et combler aussi les pertes.

Il y a quelque 200 000 conscrits par année qui pourraient se joindre aux combats, ajoute-t-il. Une masse importante, mais avec le manque d'entraînement, ça ne viendra pas changer la donne.

La seule chose que les Russes ont vraiment pour avoir un avantage sur le terrain, c'est l'artillerie.

Un avantage dont ils ne se privent pas, ciblant des civils par des bombardements massifs. Le secrétaire d'État américain, Antony Blinken, a d'ailleurs annoncé officiellement mercredi que le gouvernement américain avait établi que les forces russes avaient commis des crimes de guerre.

Avec les informations de Washington Post, Foreign Policy, et New York Times

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