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De fausses vérifications de faits sur l’invasion connaissent un grand succès en Russie

Depuis le début de l’invasion en Ukraine, des acteurs prorusses désinforment les internautes en fabricant de fausses nouvelles pour mieux les démentir.

Page d'accueil du site web War on Fakes.

Ce site web prétend diffuser des vérifications de faits apolitiques au sujet de la guerre en Ukraine. Or, il désinforme le public et relaie des messages du Kremlin.

Photo : waronfakes.com

Des chercheurs et des journalistes américains ont récemment constaté que de fausses vérifications de faits sont utilisées pour désinformer le public et relayer des messages du Kremlin. L’opération vise surtout les Russes, mais le phénomène existe également dans d’autres langues et pays.

Une vidéo vue des centaines de milliers de fois sur Twitter, dans laquelle des explosions ont été ajoutées numériquement sur des images de Kiev datant de 2017, est un exemple type de ces fausses vérifications de faits.

Cette vidéo était accompagnée de la vidéo originale et d’un avertissement que de fausses informations circulent, vraisemblablement dans le but de remettre en question l’idée que la capitale ukrainienne était bombardée. Le hic : les images modifiées d’explosions n’avaient jamais circulé sur le web avant de faire l’objet de cette vérification de faits.

De fausses images d'explosion à Kiev au-dessus d'images de la ville de Kiev. Le mot "FAUX" est superposé sur l'image.

Dans la partie supérieure, en rouge, il est écrit, en russe : «Kiev est attaqué par l'armée russe!» Au centre, on peut lire : «Une nouvelle infox de l'Ukraine». En bas, il est écrit : «Kiev 2017». Les images truquées n'ont jamais circulé en ligne avant de faire l'objet de cette fausse vérification de faits.

Photo : Capture d'écran

Le média d'enquête indépendant ProPublica a trouvé plusieurs exemples (Nouvelle fenêtre) de ce genre de désinformation bien particulier, diffusés sur des chaînes prorusses du réseau social Telegram, dans des médias d’État russes ainsi que sur des comptes Twitter d’ambassades russes et de personnalités politiques proches du Kremlin.

Le Digital Forensics Research Lab (Nouvelle fenêtre) (DFRLab) a pour sa part levé le voile (Nouvelle fenêtre) sur War on Fakes (La guerre contre des infox), dont une photo de sa page d'accueil illustre en ouverture notre article. Ce prétendu projet apolitique de vérification de faits a été lancé la veille de l’invasion de l’Ukraine sur Telegram, en russe, avant qu’un site web du même nom ne soit lancé au début mars dans pas moins de cinq langues : l’anglais, le français, l’espagnol, l’arabe et le mandarin. Malgré ses prétentions, cette entité diffuse de fausses vérifications de faits et promeut largement les mêmes positions et enjeux que défend le Kremlin dans ce conflit.

Si les versions internationales de War on Fakes atteignent pour l’instant un public très limité, la chaîne Telegram russe obtient pour sa part un succès retentissant : moins d’un mois après sa conception, elle compte déjà plus de 700 000 abonnés.

Capture d'écran de la page Telegram russe de War on Fakes.

La chaîne Telegram russe de War on Fakes a plus de 700 000 abonnés.

Photo : Capture d'écran

Nous nous sommes entretenus avec Ingrid Dickinson, la stagiaire en recherche du DFRLab qui a publié un rapport sur cette opération de fausses vérifications de faits (Nouvelle fenêtre), afin de mieux comprendre comment elle fonctionne.

Comment décririez-vous War on Fakes?

Ingrid Dickinson. La chaîne Telegram affirme qu'il s'agit d'une organisation apolitique de vérification des faits. Cependant, si vous vous attardez au contenu qu’elle publie, il est assez évident que ses vérifications de faits ne sont pas apolitiques et qu'elles promeuvent des points de vue prorusses assez courants. Elle se sert de l'autorité morale qu’ont généralement les vérificateurs de faits pour atteindre d’abord et avant tout un public russe sur Telegram. Mais avec le lancement de son site web, elle essaie aussi de viser un plus large public, qui parle différentes langues, avec sa désinformation.

Que fait War on Fakes pour désinformer?

I.D. J’ai vu deux tactiques principales. D'abord, celle qui consiste à faire de fausses vérifications de faits au sujet de nouvelles qui sortent de l’Ukraine. Disons qu'il y a une photo qui émerge d'un civil blessé, ils vont chercher une photo d'un civil indemne qui a été prise à peu près au même moment, qui ressemble à cette personne, et ils prétendent que la personne dans la photo originale est un acteur.

Capture d'écran d'un article de War on Fakes intitulé « L'infox : une écolière de Tchernigov est devenue victime d'un tir d'artillerie russe ».

War on Fakes prétend sans fondement que cette vidéo d'une étudiante en sang après le bombardement russe d'une école à Tchernihiv est une mise en scène.

Photo : waronfakes.com

Sinon, le site publie occasionnellement des images qu’il qualifie de désinformation ukrainienne, mais qui n’ont jamais réellement été diffusées par l'Ukraine. Il prend par exemple une vieille vidéo d'un autre conflit et dit : L'Ukraine relaie cette vidéo, mais nous l’avons vérifiée, et il s’agit en fait de vieilles images, alors que personne n’avait relayé cette vidéo avant qu’il la vérifie. Il l’a simplement créée lui-même.

J’ai aussi vu quelques vérifications de faits légitimes, mais elles sont toujours prorusses. Le site mêle réalité et fiction.

Pouvez-vous dire avec certitude s’il s'agit d’un acteur étatique?

I.D. Pour le moment, je ne peux pas dire avec une certitude absolue qu'il s'agit d'un acteur étatique. À mon avis, c’est probablement au moins affilié à l'État, car ses objectifs semblent étrangement semblables à ceux du gouvernement russe en ce qui concerne le maintien du soutien populaire à la guerre et la remise en question des informations en provenance de l'Ukraine.

J'ai examiné différentes informations d’enregistrement du site web et, malheureusement, elles ont été enregistrées par l'intermédiaire de tiers. Il est donc difficile de trouver beaucoup d'informations sur leurs auteurs, mais nous savons qu’ils semblent être établis à Moscou. D'autres recherches devraient être faites à ce sujet, mais pour le moment, c'est tout ce que nous savons.

Ingrid Dickinson regarde la caméra.

Ingrid Dickinson est stagiaire en recherche au DFRLab.

Photo : Radio-Canada

La chaîne Telegram, en russe, a gagné plus de 700 000 abonnés en moins d’un mois. Comment se fait-il qu’elle soit devenue aussi populaire aussi rapidement?

I.D. C'est une très bonne question, et c'est en partie ce qui a attiré mon attention, et ce qui me fait vraiment croire que cela semble être une sorte d'opération stratégique organisée. La chaîne a été lancée le 23 février, la veille de l'invasion de l'Ukraine, et elle a connu une croissance presque exponentielle. Attirant plus de 730 000 abonnés, elle a en fait une portée totale plus importante que la plupart des principales chaînes Telegram en Russie. Et il semble que cela s’est produit, en grande partie, grâce à l'amplification par de grands noms des médias d'État russes, comme la rédactrice en chef de RT, Margarita Simonian, et le chef d’antenne de la chaîne Russia-1 Vladimir Solovyov. Selon moi, cela démontre qu'une grande partie de son auditoire a été gagnée grâce à ces grands noms.

Les gens en Russie ont tendance à faire confiance à ces personnalités médiatiques, ou du moins à se tourner vers elles pour obtenir des informations. Et s’ils voient ce prétendu compte de vérification des faits apolitique, ils peuvent penser que c'est une bonne source d'information sur la guerre.

Vladimir Poutine donne des fleurs à Margarita Simonian.

Margarita Simonian (droite) est la rédactrice en chef du média d'État russe RT. Elle a fait la promotion de War on Fakes sur sa chaîne Telegram.

Photo : afp via getty images / EVGENIA NOVOZHENINA

Et le site web de War on Fakes, qui présente des informations en cinq langues (dont l’anglais et le français), connaît-il un certain succès jusqu’à maintenant?

I.D. Nous devons faire plus de recherches sur le trafic réel du site web vers ces différents publics, et j'espère le faire bientôt, mais il ne semble pas qu'il ait attiré beaucoup d'attention dans d'autres langues jusqu'à présent.

Quel est l’objectif de cette opération, selon vous?

I.D. Étant donné qu’elle semble surtout viser un public russophone, il me semble que l'un des principaux objectifs est de maintenir la perception que la guerre se déroule bien, qu'il n'y a pas beaucoup de victimes civiles et que toutes les informations que les Russes peuvent voir sortir d'Ukraine sont fausses.

Elle répand donc cette idée qu'il y a en fait une guerre de l'information lancée contre la Russie et non l'inverse. Je pense que c'est vraiment le grand concept, ici. Et ce que le site fait est assez délicat, parce qu'il se sert de l'autorité morale de vérificateurs de faits prétendant être apolitiques et avoir cette fiabilité qui peut ensuite être amplifiée par les médias d'État russes. Donc, que vous croyiez ou non les médias d'État russes, vous pouvez alors vous tourner vers ce média externe et dire : eh bien, ils sont apolitiques, ils font une vraie analyse ici.

Est-ce cohérent avec d'autres stratégies de désinformation russes que nous avons vues dans le passé?

I.D. La partie qui me semble nouvelle est qu'il dit agir en tant qu’organisation apolitique. Mais dans le passé, surtout après 2016, lorsque l'Occident a commencé à investir des ressources dans la vérification des faits et à créer ce précédent selon lequel les vérificateurs de faits sont impartiaux et fiables, la Russie ainsi que d'autres pays ont en quelque sorte coopté cette croyance à leur avantage.

Vers 2017, RT gérait une sorte de faux site web de vérification des faits appelé Fake Check, qui est toujours en ligne. Et comme c’est le cas avec War on Fakes, on y mélangeait des vérifications de faits légitimes et des vérifications plus douteuses ou plus discutables.

Capture d'écran de la page d'accueil de Fake Check. On y voit une photo de Hillary Clinton.

Le média d'État russe a lancé une plateforme de vérifications de faits baptisée Fake Check en 2017. Elle n'y publie plus d'articles depuis plusieurs années.

Photo : FakeCheck / RT

Cette opération donne-t-elle des résultats?

I.D. Malheureusement, elle semble assez efficace. Les médias russes et le gouvernement russe sont capables d'amplifier cette source, tout en affirmant que ce ne sont pas eux, qu'elle est impartiale. Ça fait en sorte qu’il y a énormément de potentiel pour que la population russe y croie. Il est difficile pour moi de dire si elle connaîtra un succès à l'extérieur de la Russie, mais ce sera intéressant à suivre.

Il est déjà difficile pour les gens de vérifier de fausses informations. Souvent, les vérifications de faits n’atteignent pas un aussi grand public que la désinformation originale, et pour le grand public, c’est beaucoup demander de vérifier de fausses vérifications de faits.

Sinon, je pense que ça brouille vraiment les cartes; même les gens voient passer une de ces fausses vérifications de faits sans y croire. Nous constatons maintenant qu'il y a deux camps qui procèdent à des vérifications des faits, affirmant tous deux que l’autre partie fait de la désinformation. Ça crée de la confusion et ça complique l'environnement de l'information autour de la guerre.

Cet article a initialement été publié dans l'édition du 19 mars de l'infolettre des Décrypteurs. Pour obtenir des contenus exclusifs comme celui-ci, ainsi que des analyses sur tout ce qui touche la désinformation web, abonnez-vous en cliquant ici.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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