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Pierre Poilievre, le « batailleur » à la conquête du Québec

Le député de 42 ans, considéré par bien des conservateurs comme favori dans la course à la chefferie jusqu’à maintenant, termine sa première tournée officielle au Québec. Radio-Canada a passé une journée avec lui sur le terrain.

Pierre Poilievre regarde sur son côté droit.

Pierre Poilievre, lors de son passage à Trois-Rivières, samedi.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

« Je vais le dire comme il faut son nom. On a gagé de l’argent que je le moffrais, mais je vais faire attention. »

Il est presque 11 h, samedi matin, au Complexe Laviolette à Trois-Rivières. Dans l’ancien club de curling reconverti en salle multifonction, environ 200 personnes écoutent attentivement le discours d’introduction d’Yves Lévesque, l’ancien maire de la ville, qui lui n’a plus besoin de présentation. Ici, tous les militants le connaissent.

Deux fois candidat conservateur en 2019 et en 2021 – il a perdu par moins de 100 voix la dernière fois –, Yves Lévesque a choisi d’appuyer Pierre Poilievre dans la course à la chefferie. Un homme qui, selon lui, dit les vraies affaires.

Mais sur scène, ce n’est pas le nom de son nouveau favori que l’ancien maire peine à prononcer. C’est celui de la femme qui fait campagne à ses côtés, encore peu connue des médias et du grand public.

Pierre Poilievre tient la main de sa femme Anaida (à gauche) et de l'ancien maire de Trois-Rivières, Yves Lévesque (à droite), alors qu'ils avancent vers la scène, applaudis par des sympathisants.

Pierre Poilievre tient la main de sa femme (à gauche) et de l'ancien maire de Trois-Rivières, Yves Lévesque (à droite).

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

Yves Lévesque regarde son bout de papier sur lequel il a bien noté le prénom pour ne pas se tromper.

Finalement, il s’en sort sans accrochage : A-N-A-I-D-A, je te laisse le micro.

Les applaudissements résonnent dans la grande pièce. La jeune femme d’origine vénézuélienne, mère de deux jeunes enfants, monte sur scène, propulsée par ses talons et son élégante robe bleue.

Anaida Poilievre prononce un discours sur une scène.

Anaida Poilievre est arrivée au Québec à l'âge de 8 ans.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

On est arrivés au Québec en 1995 avec ma famille, raconte Anaida Poilievre, dans un français impeccable légèrement teinté d’un accent latino-américain, devant une foule presque uniquement blanche. Fille de réfugiés, elle a passé une grande partie de son enfance à Pointe-aux-Trembles, dans l’est de l’île de Montréal.

C’est vraiment à travers le Québec que je me suis épanouie dans ma jeunesse [...] en écoutant La Chicane, Noir Silence, Okoumé, Bruno Pelletier, explique-t-elle.

Dans un parti qui n’attire pas suffisamment d’immigrants, de francophones et de femmes, il est facile d’imaginer en quoi Anaida Poilievre offre un atout non négligeable à la campagne de son mari.

Elle lui confère aussi un côté plus humain, plus chaleureux, lui qui est réputé pour son ton parfois acerbe et agressif durant les périodes de questions à Ottawa. Dans les derniers jours, un des adversaires de M. Poilievre dans la course, l’Ontarien Patrick Brown, l’a d’ailleurs comparé à un pitbull.

Le pays le plus libre

Mais à Trois-Rivières, l’agressivité semble bien loin de la scène où Pierre Poilievre monte à son tour. Il s’exprime aisément sans notes, sans télésouffleur – un contraste frappant avec l’ancien chef conservateur Erin O’Toole.

Sans surprise, l’élu de la région d’Ottawa ressort les quelques phrases qui font désormais sa marque de commerce : Je veux redonner aux Canadiens le contrôle de leur vie en rendant le Canada le pays plus libre au monde ou encore je vais me battre pour la liberté d’expression.

Le politicien, qui est devenu député à l’âge de 25 ans, a d’ailleurs été l’un des premiers élus à s’afficher aux côtés des camionneurs, à la fin janvier. J’ai appuyé le droit de ces gens-là d’avoir leurs libertés et leurs emplois, explique-t-il, en entrevue.

Pierre Poilievre répond à une question d'une journaliste.

Pierre Poilievre, en entrevue avec Radio-Canada.

Photo : Radio-Canada / Mélissa Trépanier

Pourtant, en 2020, il n’avait pas soutenu les manifestants qui bloquaient les voies ferrées en appui aux Wet’suwet’en. Au contraire, il affirmait alors que les protestataires restreignaient les libertés d’autres Canadiens et que ce n’était pas acceptable.

Quand nous l’interrogeons sur cette apparente contradiction, Pierre Poilievre se défend d’avoir été plus clément envers les camionneurs, en affirmant qu’il a toujours appuyé les manifestations pacifiques, tout en condamnant les individus qui bloqu[aient] les infrastructures essentielles.

Faut-il comprendre qu’il ne considérait pas les infrastructures au centre-ville d’Ottawa comme essentielles?

Là encore, il se montre imperturbable : Comme je viens de vous le dire, les individus qui se sont mal comportés, qui ont bloqué les infrastructures ou qui ont brisé des lois devraient être condamnés de façon individuelle [...]. Mais en même temps, j’appuie le droit des gens de manifester.

Le reportage de Laurence Martin sera diffusé ce soir au Téléjournal avec Céline Galipeau sur ICI Radio-Canada Télé à 22 . 

Séduire le Québec

Au-delà des questions de liberté, les chefs conservateurs fédéraux, ou ceux qui aspirent à diriger le parti, ont pris l’habitude d’interpeller, quand ils se rendent dans la Belle Province, les sentiments nationalistes des Québécois. Et, lors de cette tournée, Pierre Poilievre n’y fait pas exception.

Je vais être un grand défenseur de la langue française, lance-t-il aux sympathisants venus l’entendre à Trois-Rivières.

Environ 200 personnes rassemblées dans une salle regardent Pierre Poilievre qui prononce un discours.

Les militants et les curieux qui sont venus entendre Pierre Poilievre à Trois-Rivières, lors de sa première tournée officielle au Québec, comme candidat à la chefferie.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

Il est vrai que, dans son cas à lui, son expérience personnelle comme fils d’un francophone qui a grandi en Alberta pourrait avoir une résonance particulière auprès de l’électorat québécois.

Quand j’étais très jeune, explique-t-il aux militants, mon père voulait vraiment que je sois bilingue, même si dans une ville comme Calgary, c’était difficile de garder cet héritage.

[Mon père] m’a même dit que le père Noël allait être plus généreux si j’étais capable d’écrire ma liste de cadeaux en français, raconte-t-il à la blague.

Trois personnes posent pour une photo.

Jean Defoy prend une photo avec l'aspirant chef Pierre Poilievre et sa femme.

Photo : Radio-Canada / Melissa Trépanier

Dans la salle à Trois-Rivières, ils sont d’ailleurs plusieurs sympathisants à souligner ses qualités langagières : Souvent, les gens de l’Ouest [...], on ne les comprend pas quand ils parlent français, mais lui au moins, on le comprend, constate Jean Defoy, visiblement charmé par son bilinguisme.

Pierre Poilievre promet aussi d’être un grand défenseur de la nation québécoise, s’il devient un jour premier ministre. En route vers la ville de Québec, alors qu’il nous laisse entrer quelques minutes dans sa minivan blanche, je lui demande ce qu’il compte proposer concrètement aux habitants de la province.

L’ancien chef Erin O’Toole, par exemple, avait présenté un contrat aux Québécois, qui leur offrait entre autres plus de pouvoir en matière d’immigration. Je suis ouvert aux propositions que le Québec aura là-dessus, se contente de répondre l’élu de la région d’Ottawa.

Pierre Poilievre, assis dans une voiture. Sa femme se trouve derrière lui.

Pierre Poilievre, en route vers la ville de Québec.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

Sur la loi 21, qui interdit le port de signes religieux à certaines professions au Québec, Pierre Poilievre a toujours laissé savoir qu’il y était opposé et qu’il estime que c’est une mauvaise loi.

Contrairement à son rival Jean Charest, il clarifie qu’il n’a pas l’intention d’intervenir pour s’opposer à la loi s’il devient premier ministre et que la cause se retrouve en Cour suprême. Je pense que c’est plus fort si [cette contestation] vient des Québécois, explique-t-il.

Recentrer le parti?

Pierre Poilievre s'adresse à des militants.

Sur ses pancartes, quand il se promène en tournée, Pierre Poilievre se présente déjà comme futur premier ministre.

Photo : Radio-Canada / Melissa Trépanier

Là où la vision de Pierre Poilievre diffère peut-être de celle de plusieurs Québécois, c’est sur la nécessité de ramener le parti davantage vers le centre. Jusqu’à maintenant, tous les députés conservateurs de la province qui ont pris position publiquement dans la course – par exemple Alain Rayes, Gérard Deltell, Joël Godin – ont appuyé l’ancien premier ministre du Québec, Jean Charest, qu’ils voient comme un progressiste-conservateur, capable d’aller chercher des électeurs plus modérés.

Mais chez Pierre Poilievre, dès qu’on lui parle de recentrage, il nous ramène à la hausse du coût de la vie, l’enjeu au cœur de sa campagne. Je vais centrer le message sur les chèques de paie et mon agenda est de contrer l’inflation, dit-il en entrevue.

Selon lui, peu importe qu’un électeur soit plus modéré ou issu de la droite sociale, il va être préoccupé par cette question, qu’il propose d’attaquer en réduisant les dépenses publiques ou encore en abolissant la tarification sur le carbone – une mesure à laquelle Erin O’Toole avait fini par adhérer, justement pour séduire des électeurs plus centristes, entre autres au Québec.

Pierre Poilievre, l’entêté?

Pierre Poilievre serre des mains.

L'aspirant chef Pierre Poilievre arrive dans un restaurant du quartier Lebourgneuf à Québec. Derrière lui, on aperçoit Guy Morin, président de l’association Tous unis contre un registre des armes à feu.

Photo : Radio-Canada / Benoît Roussel

En fin de journée, Pierre Poilievre arrive à son deuxième rassemblement, dans un restaurant du quartier Lebourgneuf, à Québec. La salle est bondée, presque personne ne porte de masque, et, après son discours très similaire à celui de Trois-Rivières, le député enchaîne les photos avec ses sympathisants. Ce ne sont peut-être pas des selfies, mais ça ressemble quand même grandement à la stratégie d’un certain Justin Trudeau.

Sur place, on croise Guy Morin, un fier barbu qui préside l’association Tous unis contre un registre des armes à feu. Le problème depuis longtemps avec les conservateurs, explique-t-il, c’est qu’ils disent une chose mais ne sont pas capables de l’assumer parce qu’ils ont tout le temps peur de faire de la peine à quelqu’un.

Guy Morin s’intéresse à Pierre Poilievre, car il a l’impression qu’il ose dire ce qu’il a à dire et surtout qu’il ne virera pas de bord.

C’est aussi l’avis de Micheline Carré et Clément Deschênes, un couple plus âgé, qui sirotent une bière quelques tables plus loin. On a vu le parti conservateur sous M. O’Toole, ça ne va nulle part, ça ne combat pas, lance Clément, qui croit que la formation politique a besoin de quelqu’un qui défend ses buts clairement.

Deux partisans discutent devant une affiche de Pierre Poilievre.

Sahidi et Robert, en grande conversation sur Pierre Poilievre.

Photo : Radio-Canada / Melissa Trépanier

Mais ce style combatif a-t-il aussi ses limites? Sahidi et Robert, deux jeunes électeurs avouent aimer l’agressivité que démontre parfois Pierre Poilievre, qu’ils interprètent comme du leadership, mais reconnaissent en même temps qu’elle pourrait lui nuire, car elle a le potentiel de refroidir des électeurs.

La semaine dernière, l’aspirant chef a carrément traité son adversaire Patrick Brown de menteur – une attaque critiquée par ses rivaux, mais aussi par une source conservatrice près de M. Poilievre qui reconnaît que le ton, jusqu’à maintenant, a été « un petit peu trop négatif et agressif ».

Reste à voir si le député de la région d’Ottawa voudra s’entêter à conserver cette approche de pitbull qui le caractérise depuis des années ou s’il souhaitera l’atténuer un peu.

Pierre Poilievre lève le poing en l'air.

Pierre Poilievre saura le 10 septembre s'il deviendra le prochain chef du Parti conservateur du Canada.

Photo : Radio-Canada

Le hic, c’est que Pierre Poilievre n’en fait parfois qu’à sa tête. À notre arrivée à Québec, on apprend que la dernière portion d’entrevue qui nous avait été promise par son équipe a été annulée tout à coup par l’aspirant chef, sans qu’il ne fournisse de raison. Comme Stephen Harper avant lui, il semble se méfier des médias traditionnels.

Le tout est remplacé par un court scrum improvisé, avec Rebel News, un média alternatif de droite controversé.

On pose quand même une question à Pierre Poilievre sur son ton que plusieurs jugent trop agressif.

L’aspirant chef n'en démord pas : C’est vrai que je suis un batailleur [...] et c’est ce dont le pays a besoin maintenant, répond-il sans hésiter, avant de disparaître avec sa femme, Anaida, dans la foule.

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