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Comment les médias au Québec gèrent-ils la sécurité de leurs équipes en Ukraine?

Une femme munie d'un gilet pare-balle parle devant la caméra, un micro à la main.

Les médias tentent de trouver un équilibre entre leur mission d'informer et la protection de leurs équipes.

Photo : getty images/istockphoto / South_agency

Fanny Bourel

La guerre en Ukraine a déjà fait cinq victimes chez les journalistes du monde couvrant le conflit. La sécurité fait partie des priorités à gérer pour les médias québécois présents sur place, qui doivent trouver un équilibre entre la primauté de la protection des équipes et leur mission d’informer le public.

Le stress de protéger nos équipes est perpétuel, souligne Luce Julien, directrice générale de l’Information à Radio-Canada, même si elle a un peu moins la boule au ventre depuis que Radio-Canada a créé un poste de conseiller en hauts risques en 2013. Le poste est vacant depuis le mois de janvier, mais Radio-Canada peut compter sur l’appui de David Price, le conseiller qui officie pour CBC.

On jongle entre notre devoir de témoigner de ce qu’il se passe et la sécurité. On va rarement pousser pour envoyer des reporters dans les zones les plus dangereuses, ajoute-t-elle.

Comme beaucoup de grands médias étrangers, les reporters et les caméramans de Radio-Canada évoluant en zone de guerre ont des gardes pour assurer leur sécurité. Ces gardes travaillent pour une firme spécialisée en sécurité rapprochée avec laquelle Radio-Canada a déjà collaboré lors des guerres en Syrie, en Irak et en Afghanistan.

J’évalue constamment la situation sur le terrain, notamment en échangeant chaque jour avec d’autres organisations médiatiques – Reuters, Agence France Presse, ITV, Sky News – pour avoir des informations sur la sécurité sur place, explique David Price, qui est un ancien militaire.

La confusion règne toujours dans une zone de guerre, et il faut qu’on essaie d’obtenir le plus d’informations possible pour avoir connaissance de la situation.

La prudence avant tout

Frédérick Lavoie est l'envoyé spécial en Ukraine des Coops de l’information, dont sont membres plusieurs journaux régionaux comme Le Soleil, Le Droit ou encore Le Quotidien. Il travaille seul, sans guide-interprète (communément fixeur ou fixeuse) et sans garde. Il se tient donc loin de la région de Kiev, où sont morts ces derniers jours Pierre Zakrzewski, caméraman pour la chaîne Fox News, et Brent Renaud, un journaliste qui était en Ukraine pour Time.

« Par moment, il y a une certaine curiosité qui fait que je voudrais m’approcher du front, mais je me freine, car je n’ai pas envie de prendre des risques que je ne serai pas capable de gérer. »

— Une citation de  Frédérick Lavoie, journaliste

Journaliste indépendant et auteur du livre Ukraine à fragmentation, paru en 2015, Frédérick Lavoie connaît bien l’Ukraine, pour avoir couvert la guerre du Donbass, et parle russe. Avant de planifier ses déplacements, il fait des recherches et évalue lui-même les risques. La meilleure chose à faire quand on n’est pas certain est d’attendre et de prendre son temps pour avoir toutes les informations en main avant d’y aller, explique-t-il depuis la ville d’Odessa.

On lui donne carte blanche, mais ne pas se mettre en danger est la première consigne de notre entente, précise Marc St-Hilaire, directeur général et rédacteur en chef du Quotidien.

Frédérick a une expérience non seulement du pays, mais aussi du contexte de guerre. Il a été emprisonné en Biélorussie; je pense qu’il sait jusqu’où il peut aller. On avait quelqu’un de tout à fait désigné. C’est pour cela qu’on a pu y aller aussi rapidement [après le début de l’invasion].

Un homme porte une chemise.

Le journaliste et auteur Frédérick Lavoie

Photo : Facebook/Frédérick Lavoie

Envoyer une personne en zone de guerre est une première dans l’histoire des Coops de l’information, qui ont pris les devants en proposant à Frédérick Lavoie, déjà chroniqueur pour ce groupe de presse, d’aller en Ukraine. Ce dernier a dit oui en quelques heures.

L’expérience du terrain en zone hostile est également déterminante pour Luce Julien, surtout en ce qui concerne les caméramans, qui sont plus à risque car ils ont l’œil dans le viseur de la caméra. On prend des reporters et des caméramans très expérimentés. Tout le monde ne peut pas faire ça.

De longues journées très intenses

À cette exigence s’ajoute la nécessité de faire preuve de débrouillardise, de calme et de sang-froid. Cela prend une autonomie extraordinaire pour trouver des fixeurs, des chauffeurs, un réseau de contacts… Une reporter comme Marie-Eve Bédard a été réalisatrice en Afghanistan, alors elle sait le faire, précise-t-elle.

Les longues journées des journalistes peuvent s’étirer jusqu’au milieu de la nuit pour qu’ils et elles soient en direct sur RDI à 21 h, heure de l’Est, étant donné qu’il y a sept heures de décalage horaire.

« Les équipes sur place doivent veiller à leur propre sécurité, alimenter chaque jour des reportages, faire du direct... C’est un travail tellement exigeant qui demande beaucoup de passion et de détermination. »

— Une citation de  Luce Julien, directrice générale de l’Information à Radio-Canada

Le décalage horaire complique aussi la prise de décision concernant la sécurité. Quand on a décidé de sortir Marie-Eve Bédard de Kiev, on a donné des directives, mais le trajet décidé la veille au soir était-il encore sécuritaire le lendemain matin? Entre la situation qui évolue tellement vite sur le terrain et le décalage horaire, c’est très difficile.

Une femme est dehors la nuit.

Marie-Eve Bédard fait partie des journalistes de Radio-Canada qui couvrent la guerre en Ukraine.

Photo : Avanti Groupe

En raison des sept fuseaux horaires qui séparent l’Ukraine du Québec, Marc St-Hilaire est parfois au téléphone avec Frédérick Lavoie dès 4 h du matin.

S’ajoutent aussi des défis plus logistiques, comme le fait de retirer de l’argent quand les guichets automatiques se vident à certains endroits ou de dénicher un hôtel ouvert où passer la nuit. À Odessa, beaucoup d’hôtels sont fermés, et à Lviv, il peut être difficile de trouver une chambre tant il y a de journalistes et de réfugiés, observe Frédérick Lavoie.

Pour faciliter la logistique et assurer la sécurité, les médias et leurs reporters bénéficient de la solidarité qui existe entre les journalistes sur place. Ils et elles se donnent des informations ou se prêtent des équipements comme des casques ou des gilets pare-balles.

Notre vidéojournaliste Louis-Philippe Bourdeau a travaillé avec un journaliste du Washington Post, ils se sont entraidés, note Jean-Philippe Pineault, directeur général de l’information à Bell Média, qui supervise le site Noovo Info et les émissions Noovo Le Fil.

Loin des bombardements de Kiev ou de Marioupol

Présentement, Radio-Canada n’est déployée en Ukraine que dans la région de Lviv, à l’ouest du pays. Le reste des équipes sont présentes dans les pays limitrophes, notamment en Pologne. C’est aussi dans ce pays que se trouve Patrice Sénécal, un journaliste indépendant qui collabore régulièrement avec Le Devoir.

Une journaliste et un photojournaliste du Devoir – Magdaline Boutros et Valérian Mazataud – étaient dans le Donbass quand la Russie a envahi son voisin. Devant l’instabilité et l’incertitude, on a décidé de les rapatrier à Kiev puis de leur permettre de sortir du pays plus tôt que prévu, raconte Florent Daudens, directeur de l’information au Devoir.

Bell Média avait également choisi de rester du côté polonais de la frontière avant que Louis-Philippe Bourdeau ne rentre au Québec, il y a quelques jours. Oui, il y a des zones moins problématiques que d’autres, mais le danger est assez élevé en Ukraine, explique Jean-Philippe Pineault.

On a eu des discussions et on a décidé de ne pas se rendre en Ukraine pour le moment, surtout que CTV News [qui appartient aussi à Bell Média] a des journalistes bilingues en Ukraine et en Pologne. Ainsi, le public peut voir des reportages de Danielle Hamamdjian, qui est actuellement à Lviv.

Grâce à son vidéojournaliste aidé d’une guide-interprète polonaise, ce média a notamment pu couvrir l’afflux de personnes réfugiées fuyant l’Ukraine en guerre. C’était important d’aller voir de nos yeux ce qu’il se passait et de raconter cette histoire de notre point de vue, dit Jean-Philippe Pineault. Avoir nos propres journalistes qui nous parlent des événements plutôt que de reprendre des images d’agence fait une différence pour interpeller le public québécois sur ces enjeux.

Qu’elle se fasse en Ukraine ou dans les pays limitrophes, la couverture de cette guerre présente également des risques psychologiques pour des journalistes qui se trouvent face à la détresse des autres et, parfois, à leur propre peur.

« C’est très stressant émotionnellement, car ce sont des drames humains qui se déroulent tous les jours sous leurs yeux. »

— Une citation de  Florent Daudens, directeur de l’information au Devoir

Ce média prévoit un accompagnement au retour pour les reporters ayant besoin de parler de ce qu’ils et elles ont vécu.

On est très présents pour épauler Frédérick Lavoie au niveau moral, car ce n’est pas facile psychologiquement d’assister à une guerre, renchérit Marc St-Hilaire.

S’organiser pour tenir la distance

Personne ne sait combien de temps durera la guerre en Ukraine. Les médias québécois pourront-ils continuer à mobiliser des journalistes sur place pendant encore des semaines, voire des mois? Couvrir des conflits à l’international coûte extrêmement cher, car bien protéger les gens qui sont prêts à prendre des risques pour le public a un coût, mais c’est fondamental de comprendre ce qu’il se passe dans cette région, indique Florent Daudens.

À Radio-Canada – le budget consacré au déploiement international ayant été peu utilisé pendant la pandémie en raison des difficultés de voyager –, c’est davantage le défi de la rotation des équipes qui se pose.

Va-t-on tenir notre couverture de façon aussi intense et maintenir des équipes en Ukraine? Je ne sais pas, dit Luce Julien, qui dispose actuellement de deux équipes en Pologne et d’une en Ukraine. Ce n’est pas juste une question d’argent, mais d’avoir des ressources expérimentées et volontaires, car on ne va jamais imposer à quiconque d’aller dans une zone dangereuse.

De son côté, Le Devoir ne compte envoyer personne en Ukraine pour le moment. Bell Média envisage de renvoyer prochainement son vidéojournaliste en Europe, en Ukraine ou dans un pays limitrophe. Si on décide d’aller en Ukraine, on va le faire de manière plus structurée avec des équipes de sécurité, souligne Jean-Philippe Pineault.

Quant aux Coops de l’information, le départ d’Europe de Frédérick Lavoie a été repoussé à une date indéterminée. Il est libre de choisir. S’il a besoin de répit, il peut retourner en Inde, où il vit, quand il veut, assure Marc St-Hilaire. L’organisation de presse songe aussi à envoyer des journalistes en Europe de l’Est. Ultimement, il ne sera pas seul dans cette partie du monde.

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