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Riches ou influents : qui sont les oligarques russes visés par l’Occident?

Vladimir Poutine regarde au loin. Derrière lui, Alisher Usmanov le regarde.

Le président russe Vladimir Poutine en compagnie d'Alisher Usmanov, homme d'affaires russo-ouzbek à la tête d'USM Holdings Limited.

Photo : sputnik/afp via getty images / MIKHAIL KLIMENTYEV

Ce sont de puissants hommes d’affaires, propriétaires de jets privés, de yachts dans les stations balnéaires les plus en vue et d’immeubles de luxe aux quatre coins du globe. En leur imposant des sanctions économiques, les puissances occidentales espèrent plomber le régime russe. Mais cette offensive aurait une portée limitée.

Nous allons cibler vos gains mal acquis, menaçait Joe Biden dans son discours sur l'état de l'Union, au début du mois de mars. Afin d'isoler de plus en plus l'homme fort de la Russie, le président américain a fait vœu de punir les oligarques russes et les dirigeants corrompus qui ont soutiré des milliards de dollars au violent régime de Moscou.

Le Canada a lui aussi durci le ton à l'endroit du président Poutine. Depuis le début de l'offensive russe en Ukraine, le gouvernement Trudeau a ajouté plus de 430 noms à sa liste des personnes visées par des sanctions économiques, où l'on retrouve 560 individus.

Des membres de l'entourage du président russe sont du nombre, dont de hauts fonctionnaires et des magnats qui ont fait fortune dans les télécommunications ou les matières premières.

Mais qui sont-ils?

Cette élite doit son apparition à la privatisation massive d'entreprises publiques sous le prédécesseur de Poutine, Boris Eltsine. Lorsque le communisme promu par l'URSS s'est effondré, en décembre 1991, l'État a entrepris de revendre les parts des compagnies qu'il détenait.

Dans de nombreux cas, il s'agissait de ventes aux enchères profondément corrompues, explique l'historienne Kristy Ironside, auteure du livre A Full-Value Ruble : The Promise of Prosperity in the Postwar Soviet Union. Le mot d'ordre, à l'interne, c'est qu'on ne voulait pas que les entreprises étrangères puissent mettre la main sur des [parts] de l'économie russe vendues à bas prix, poursuit-elle.

Ceux qui ont profité de ce système sont les mêmes qui faisaient partie des élites politiques et culturelles de la Russie de la fin des années 1980, essentiellement des hommes qui avaient su tirer profit de la Perestroïka (« la reconstruction ») menée par l'ex-président de l'URSS Mikhaïl Gorbatchev.

Mme Ironside cite l'exemple de Roman Abramovich, qui avait au départ une usine de fabrication de poupées et s'est retrouvé à la tête de Sibneft (aujourd'hui Gazprom Neft), l'une des plus importantes compagnies pétrolières du pays. Le milliardaire, propriétaire du Chelsea Football Club, a récemment vu ses avoirs gelés par le gouvernement britannique et s'est retrouvé sur la liste noire du Canada.

De 1992 à 1994, les deux tiers des actions de plus de 15 000 entreprises se sont ainsi retrouvées entre les mains de ces « initiés », selon une étude du Fonds monétaire international.

Des gens sur qui Boris Eltsine a pu compter afin d'obtenir un second mandat, lors de sa réélection en 1996.

« ll y avait un lien très étroit entre les oligarques et le système politique dans les années 1990. S'ils sont devenus fabuleusement riches, ce n'est que parce qu'on les y a autorisés. »

— Une citation de  Kristy Ironside, professeure au Département d'histoire et d'études classiques à l'Université McGill

L'avènement d'une deuxième génération d'oligarques correspond à l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, en 2000. S'il en est venu à perpétuer ce régime de castes, cet ancien officier du KGB faisait pourtant campagne... contre ce système.

Il disait vouloir augmenter [le pouvoir] de la classe moyenne, rendre le niveau de vie moyen meilleur pour les gens ordinaires, par opposition à ces grands riches. Assez bizarrement, ce n'était pas quelqu'un qui travaillait activement pour les oligarques, souligne Mme Ironside.

Mais la suite est bien connue : une fois aux commandes, Poutine a repris le contrôle des industries qui avaient été privatisées afin de les transformer en sociétés d'État, tout en s'évertuant à freiner ceux qui avaient des ambitions politiques manifestes, poursuit l'historienne.

Ce faisant, il s'est à son tour assuré que ses proches alliés – amis de longue date ou dirigeants des services de renseignement – gravitent dans les plus hautes sphères.

Notre     dossier Guerre en Ukraine

Sanctionner pour mieux diviser?

Ces oligarques, dont le nombre est estimé à plus d'une centaine, sont dispersés un peu partout aux quatre coins du monde, où ils se sont établis avec leur famille.

Ces gens qui ont hérité, pour des sommes dérisoires, d'actifs incroyables sans légitimé ni compétences [...] sont aujourd'hui riches à millions et font partie d'une élite internationale mobile, indique Arthur Silve, professeur au Département d’économie de l’Université Laval et chercheur à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Si les experts ne s'entendent pas sur la proportion de cette fortune qui appartient en réalité à Poutine, ils estiment cependant que le président russe est dépositaire d'une partie de cette richesse.

C'est grâce à ces fonds détournés qu'il aurait pu se faire construire un somptueux palais sur les rives de la mer Noire, selon des informations révélées par l'opposant numéro un du Kremlin, Alexeï Navalny.

En imposant des sanctions économiques à certains oligarques russes, les gouvernements occidentaux essaient de mettre la pression sur les gens qui bénéficient le plus du système mis en place par Poutine, explique M. Silve. L'objectif est de resserrer l'étau autour du président russe, tel un jeu de dominos.

Privés d'une partie de leur richesse, leur image ternie par cette campagne de sanctions, ces oligarques pourraient être forcés de rentrer en Russie. Pourraient-ils décider d'en faire payer le prix à Poutine en se rebellant?

Selon Kristy Ironside, ce scénario relève plus de la fiction que de la réalité. Y aura-t-il une tentative de coup? On n'en a pas vu beaucoup dans l'histoire de la Russie, dit-elle. Je suis du genre à penser qu'il s'agit davantage d'une fantaisie occidentale.

Mikhaïl Khodorkovski dans le box des accusés lors de son procès à Moscou, en 2005.

L'ancien patron de la pétrolière russe Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski, oligarque et ennemi déclaré du Kremlin, avait été arrêté en 2003 par la Russie.

Photo : afp via getty images / TATYANA MAKEYEVA

Et ceux qui tournent le dos au président russe ne s'en tirent pas indemnes. Les oligarques qui ont tenté de se soulever contre Poutine ont tous mal fini, rappelle Ekaterina Piskunova, qui enseigne au Département de science politique de l'Université de Montréal.

Mikhaïl Khodorkovski, qui avait fait fortune sous le régime d'Eltsine, a été arrêté en 2003 après s'être montré très critique face au pouvoir de Vladimir Poutine. Condamné à passer 14 ans derrière les barreaux pour évasion fiscale, vol et blanchiment d'argent, celui qui avait déjà été l'homme le plus riche de la Russie a été libéré après 10 ans d'emprisonnement. Il a depuis quitté le pays.

« L'histoire démontre que c'est une chose périlleuse que de faire opposition au régime de Vladimir Poutine. »

— Une citation de  Ekaterina Piskunova

Si quelques oligarques ont déploré publiquement la tragédie dont l'Ukraine est le théâtre, il ne faudrait pas y voir un désaveu face à Moscou, selon la spécialiste. Il faut faire attention : ils se sont prononcés non pas contre le régime, mais contre la guerre, précise-t-elle en entrevue au 15-18.

Une traque aux nombreux obstacles

Il serait néanmoins hasardeux d'avancer que ces oligarques exercent aujourd'hui un réel poids politique, selon les experts. Ces riches hommes d'affaires ont besoin du soutien de Poutine pour continuer, rappelle Kristy Ironside, parce qu'ils dérobent les contribuables en transférant leur argent hors de Russie dans des paradis fiscaux.

En outre, les sanctions économiques qui les visent, bien que d'une ampleur sans précédent, ne seront pas suffisantes pour paralyser le régime russe. Je suis assez convaincu que les sanctions visant les proches de Poutine et leurs avoirs sont plus symboliques qu'autre chose, tempère pour sa part Arthur Silve.

Au Canada, les personnes visées se voient imposer un gel de leurs avoirs. Il est en outre interdit d'effectuer toute transaction avec elles ou de leur fournir des services financiers.

L'efficacité de ces sanctions est extrêmement limitée, au moins tant qu'elles ne sont pas totalement systématiques et qu'elles évitent le moindre angle mort, insiste le chercheur. Les sociétés-écran, les prête-noms et le secret bancaire sont autant d'obstacles à l'application réelle des sanctions.

Car en s'attaquant directement à ce système qui permet aux oligarques de prospérer, on en viendrait forcément à déranger les plus riches de l'Occident, selon M. Silve.

« Quand on a accumulé ce type de richesses, on dispose d'autres richesses ailleurs qui n'ont pas été identifiées. »

— Une citation de  Arthur Silve, professeur au Département d’économie de l’Université Laval

Tant et aussi longtemps qu'il n'y aura pas une volonté politique d'exiger plus de transparence de ceux issus des plus hautes sphères de la société, les sanctions économiques contre les oligarques demeureront, selon lui, une sorte de panier percé.

Certains d'entre eux bénéficient de la double nationalité, rappelle M. Silve. Quand on permet l'évasion fiscale, qu'on autorise des gens à acheter une nationalité en échange d'un investissement – des procédés contraires à l'esprit des institutions –, on donne la chance à des gens qui ont une richesse illégale de capturer le processus démocratique et d'éviter d'être poursuivis, estime le professeur.

Les gouvernements occidentaux se sont ainsi placés en facilitateurs de l'accumulation de richesses d'origine douteuse pour les oligarques russes, ajoute-t-il.

Ce n'est pas ce que les oligarques voulaient, mais à tout le moins ils y étaient préparés, renchérit Kristy Ironside. Ils ont placé leurs actifs dans des pays qui respectent la propriété, car la Russie ne le fait pas.

Dans l'ombre de cette traque, le grand perdant est le peuple russe, qui pâtit de ces sanctions économiques. La riposte de l'Occident vient creuser le fossé de cette société déjà profondément inégalitaire, souligne l'historienne.

Au cours des dernières semaines, les étagères des commerces russes se sont vidées et les prix des biens de consommation ont augmenté. Dans une volonté d'intensifier la pression sur le régime russe, des dizaines de compagnies occidentales ont annoncé qu'elles suspendaient leurs opérations au pays.

Il y a toutes sortes d'effets en cascade pour la classe moyenne et les plus vulnérables, déplore Mme Ironside. Et le résultat, au bout du compte, c'est que les gens ordinaires verront le coût de la vie augmenter.

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