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Forts prix du pétrole, un choc salutaire pour la transition énergétique au Canada?

Panneau dans une station service affichant le prix d'un litre d'essence.

Dans plusieurs régions du pays, le prix d'un litre d'essence a dépassé les 2 $ au cours des derniers jours.

Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

Les sanctions imposées à l’économie russe à la suite de l’invasion de l’Ukraine ont entraîné une augmentation marquée du prix des hydrocarbures. Ce choc tarifaire pourrait-il provoquer les changements de comportement qu’on prône depuis longtemps?

Simon Langlois-Bertrand, chercheur associé à l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal, répond à nos questions.


Est-ce que l'augmentation du prix à la pompe peut induire des changements propices à la transition énergétique?

On fait des choix selon ce qu'on a à payer. Une augmentation draconienne des coûts de l'essence ne fera pas en sorte que tout le monde achète un véhicule électrique demain matin. Par contre, cela augmente le pourcentage de personnes qui y réfléchissent sérieusement. Parmi ceux-là, il y en a quelques-uns qui sont peut-être en fin de bail de location de voiture et cela augmente la possibilité qu'ils fassent un choix différent. Alors oui, cela va influencer, mais jusqu’à quel point? Cela va dépendre du temps pendant lequel on a des prix plus élevés.

[Il y a aussi la question de l'offre.] En 2008, le prix du brut avait atteint des sommets. Même si le prix du litre d’essence n’était pas aussi élevé qu’aujourd’hui, c'était du jamais-vu à l'époque. J’entends beaucoup de gens qui pointent justement cette période pour dire : Voyez, ce n'est pas tout le monde qui s'est acheté un véhicule électrique. Mais en 2008, il n’y avait pas autant d'offres de véhicules électriques et il n'y avait pas de programmes de subvention du gouvernement pour en acheter. On n'est pas du tout dans le même contexte. Là, ce qui est intéressant, c'est qu'il y a des véhicules électriques, malgré les délais pour les obtenir.

Si les taxes sur le carburant diminuent, est-ce que cela ne risque pas de compenser la hausse des prix et de changer le calcul des consommateurs?

La difficulté, c'est que tout ça arrive dans un contexte où on a une inflation qu'on n'avait pas vue depuis longtemps. À très court terme, ce n'est pas tout le monde qui peut changer de voiture. Pour des ménages à plus faibles revenus, changer de voiture ou s'acheter un véhicule électrique, ce n'est peut-être pas une option. Pour les véhicules usagés, il y en a moins en vente à bon marché. Il faut donc avoir une réflexion sur la façon de s’ajuster. Mais il faut faire attention de ne pas trop alléger les dépenses des consommateurs, parce que la hausse des prix est une bonne chose, dans une certaine mesure, si on veut accélérer la transition.

Le pipeline Keystone traverse un terrain montagneux avec des arbres.

Le premier ministre de l'Alberta, Jason Kenney, souhaite relancer la construction du pipeline Keystone XL pour profiter de la conjoncture économique.

Photo : Associated Press

L'accès limité au pétrole russe ramènera-t-il à l'avant-scène les sables bitumineux de l'Alberta?

C'est un choix que beaucoup de gens vont vouloir considérer, mais, évidemment, ça va dans le sens contraire de la transition énergétique. Cela demanderait aussi la construction d'infrastructures, ce qui va prendre des années. Cela ne change donc rien au contexte actuel. En fait, ce serait même contre-productif. On s'inquiète déjà de la position à long terme des producteurs canadiens sur le marché du pétrole international, parce qu’il y a plein de pays qui essaient de remplacer ces sources-là.

« Ce qu'on ferait, c'est accroître la dépendance de l'économie canadienne à l’"extractivisme", alors qu’on ne sait pas de quoi aura l’air le marché dans quelques années. Ce serait très risqué. »

— Une citation de  Simon Langlois-Bertrand, chercheur associé à l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal
Notre dossier Guerre en Ukraine

Le premier choc pétrolier, en 1973, a-t-il provoqué une remise en question ou on a juste encaissé la hausse des coûts?

On en parle souvent comme d'un tournant pas juste pour l'énergie, mais pour une grande partie de l'économie internationale, dont on a modifié les structures d'une façon qui n'avait jamais été vue avant ou, en tout cas, pas depuis la Deuxième Guerre mondiale. Pour l'énergie, c’est certainement un moment décisif. Avant 1973, il n'y avait pas d'Agence internationale de l'énergie. L'AIE a été créée en réponse au rôle accentué de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole [OPEP] qui, tout à coup, s'est montrée comme un joueur dominant qui pouvait décider du destin de plusieurs économies et puissances. On a donc changé ça. On a lancé aussi toutes sortes de programmes de conservation d'énergie qui n'existaient pas auparavant.

On avait déjà entamé une réflexion sur la croissance infinie, qui semblait impossible pour plusieurs, et aussi la considération d'autres sources d’énergie. Cela n’a pas donné un monde avec des panneaux solaires et des éoliennes partout dès 1973, par contre, ça a donné naissance à des programmes de recherche qui ont abouti plus tard, dans les années 1990, et dont on sent les effets jusqu'à aujourd'hui.

Des panneaux solaires installés proches des éoliennes à Stuart en Iowa.

L'énergie solaire et l'énergie éolienne sont en plein essor.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Une autre chose qu'on a vue, c'est qu'avant, on utilisait du pétrole pour tout, même pour la production d'électricité. Alors que, depuis 1973, on a fait beaucoup d'efforts. On l’oublie un peu, parce qu’on dit toujours que l’on consomme trop de pétrole, mais en fait on en consomme beaucoup moins, dans le sens qu’on s’en sert moins pour toutes sortes d'usages. Le problème, c'est qu'on a eu de la difficulté à le remplacer dans les transports et dans certaines applications industrielles.

Mais ces changements-là étaient majeurs. Presque la moitié de la consommation d'énergie mondiale en 1973 venait du pétrole, alors qu'aujourd'hui c'est entre un quart et un tiers. Cela représente néanmoins plus de barils de pétrole, parce qu’il s’agit d’un pourcentage. Donc, si la tarte est plus grosse, cela donne une plus grande quantité, mais en pourcentage du total, c'est beaucoup moins.

Ce genre de choc peut donc être salutaire pour accélérer la transition?

On verra comment on lit la situation actuelle dans quelques années, mais elle me semble avoir toutes les caractéristiques pour devenir un choc. L'inquiétude principale, c'est le contexte, où on a déjà l’inflation à cause de la pandémie qui s'éternise. Ce problème fait en sorte que des choix qu'on aurait voulu faire par rapport à des investissements publics dans des infrastructures d'énergies renouvelables, par exemple, deviennent plus compliqués dans un contexte où tout le monde a peur pour son portefeuille. Il ne faut pas oublier que l'inflation précède la crise ukrainienne. La question est de savoir de quelle façon la crise va influencer le prix des denrées alimentaires, et d'à peu près tout ce qui dépend, d'une façon ou d'une autre, du pétrole.

On se demande aussi jusqu’à quel point l’inflation fera pression sur les débours publics des gouvernements pour accélérer la transition. Si une source d'énergie devient plus chère, il est logique de favoriser les autres. Mais est-ce que les autres vont vraiment continuer d'être relativement moins chères? Il y a un danger de contamination qui n'est pas négligeable.

Les propos ont été édités et condensés pour faciliter la lecture.

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