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Faut-il boycotter culturellement la Russie?

Une femme chante sur scène.

La soprano russe Anna Netrebko est une vedette dans le monde de l'opéra.

Photo : afp via getty images / CHRISTOPH DE BARRY

Fanny Bourel

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, des artistes russes, comme Valery Gergiev ou Anna Netrebko, sont persona non grata et d’autres, dont Alexander Malofeev, ont vu leurs spectacles ou leurs films déprogrammés en Occident. Si la condamnation de cette guerre est unanime, le boycottage culturel de la Russie suscite des avis partagés au sein des festivals et institutions culturelles québécoises.

Le Festival du film de l’Outaouais ne se déroule qu’en juin, mais il a déjà exclu les trois films russes sélectionnés : Sur les frontières lointaines, de Maxim Dashkin, À résidence, d’Aleksey German fils, et La fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov. À la place, il projettera le long métrage Donbass, réalisé par l’Ukrainien Sergueï Loznitsa.

Une décision en soutien à l’Ukraine qui sonne comme une évidence pour Didier Farré, fondateur et directeur de ce festival. Je suis un fervent des réalisateurs russes, mais je ne peux pas laisser passer une agression comme celle de Poutine sur l’Ukraine. Je suis sidéré.

Celui qui est également propriétaire du Cinéma 9, à Gatineau, songe même à ne plus mettre à l’affiche de films mettant en vedette Gérard Depardieu, un ami de Poutine, si l’acteur ne change pas sa position.

Ne pas contribuer à l’économie de la culture russe

En plus d’envoyer un message fort d’opposition à la guerre menée par la Russie et de soutien au peuple ukrainien, la mise à l’écart des artistes ou des productions russes s’explique par une volonté de mettre une pression économique sur la Russie, la culture étant aussi une industrie.

Le Conseil des arts du Canada (CAC) a décidé de geler le financement d’activités auxquelles participent des artistes ou des organisations culturelles de Russie ou de Biélorussie. Nous voulons nous assurer que les fonds publics canadiens n’appuient pas les économies russe et bélarussienne, prolongeant ainsi l’invasion de l’Ukraine, a expliqué le CAC sur son site.

Manifester son soutien sans sanctionner les artistes russes

La programmation du festival Regard, qui se déroulera du 23 au 27 mars à Chicoutimi, comprend une œuvre russe : le film d’animation pour enfants My Friend Tiger, de Tatiana Kiseleva. Le festival de courts métrages a décidé de maintenir la projection de ce film.

On s’est posé la question, reconnaît Mélissa Bouchard, la directrice de la programmation. Mais c’est un film tellement mignon et plein de candeur. Et je pense qu’on ne doit pas faire payer les cinéastes russes pour ce qui se passe, les décisions du gouvernement russe ne sont pas les leurs.

C’est certain que si le film avait eu certains propos sur la Russie, on aurait fait les choses autrement.

Le festival montrera donc My Friend Tiger, mais en retirant les logos des institutions publiques russes indiquant que cette œuvre a reçu un soutien public. Il est également en train de bâtir une programmation spéciale ukrainienne.

Un boycottage stupide

En Europe, plusieurs festivals de films, dont ceux de la ville de Luxembourg et de Glasgow, ont décidé de boycotter les films russes. L’Académie européenne du film a annoncé qu’elle soutenait l’appel de l’Académie ukrainienne du film à boycotter les films russes et que ces films seraient exclus des Prix du cinéma européen cette année.

On trouve ça complètement stupide, réagit Nicolas Girard Deltruc, directeur du Festival du nouveau cinéma (FNC), qui se déroule chaque année à Montréal.

En Russie, il y a des gens du milieu culturel qui sont dévoués au gouvernement et d’autres qui y sont opposés, ajoute-t-il. Il faut faire la différence entre du boycottage intelligent et du boycottage juste pour dire qu’on est engagés.

Selon Nicolas Girard Deltruc, le cinéma russe commercial et propagandiste ne parvient pas jusqu’aux écrans occidentaux, sa portée se limite surtout aux pays russophones. Les films qui sont montrés en Occident sont plutôt des films indépendants et d’auteur, qui sont en grande partie réalisés par des personnes dissidentes, vivant à l’étranger.

Censurer ces films reviendrait donc à réduire au silence la voix de cinéastes russes dont la liberté d’expression est bafouée dans leur pays.

« On ne peut pas punir des gens en les censurant alors qu’ils condamnent les actions de leur propre gouvernement. »

— Une citation de  Nicolas Girard Deltruc, directeur du FNC

Nicolas Girard Deltruc trouve qu’il est plus intelligent de mettre en lumière le cinéma ukrainien, et le prochain FNC proposera d’ailleurs une rétrospective de films ukrainiens.

Même philosophie du côté du Festival international du film sur l’art (FIFA), qui ouvrira ses portes à Montréal et en ligne mardi. Je ne me verrais pas du tout annuler une diffusion d’un artiste simplement parce qu’il est russe, estime Philippe U. del Drago, directeur général et artistique du FIFA. Ce serait terrible.

Le festival a donc décidé de donner des espaces de parole à des artistes d’Ukraine et de Russie. Il faut qu’on crée une espèce de dialogue, insiste-t-il.

Avis divisés chez les cinéastes en Ukraine

Au sein du milieu du cinéma ukrainien, les points de vue divergent également. Sergueï Loznitsa, dont le film Donbass suscite un nouvel intérêt ces jours-ci, s’est élevé contre le boycottage des artistes et des films russes. C’est pousser le bouchon bien trop loin. Et c’est même une question de principe : ce n’est pas parce qu’une personne a un passeport russe qu’il faut jeter ses œuvres à la poubelle, a-t-il déclaré au Monde samedi.

La semaine dernière, Variety rapportait que le réalisateur ukrainien avait pris position contre ce boycottage dans une lettre envoyée à l’Académie européenne du film. Ce qui est en train de se produire sous nos yeux est horrible, mais je vous demande de ne pas tomber dans la folie. Nous ne devons pas juger les gens sur la base de leur passeport, mais nous pouvons les juger sur leurs actes.

Toutefois, un groupe de sept cinéastes d’importance en Ukraine, dont Valentyn Vasyanovych, à qui l’on doit Atlantis, a pris la plume pour réclamer de faire tomber un rideau de fer culturel sur la Russie et de cesser toutes collaborations culturelles avec des représentations d’un pays terroriste qui menace de détruire le monde.

Il est nécessaire de limiter l’influence de la culture russe dans le monde. La culture a préparé la base idéologique de cette guerre, a quant à lui écrit le réalisateur ukrainien Roman Bondarchuk.

Un silence complice, selon le pianiste Serhiy Salov

Depuis deux semaines, le milieu de la musique est lui aussi secoué par des mises en retrait forcées d’artistes russes. Considéré comme pro-Poutine, Valery Gergiev a vu plusieurs orchestres couper ses liens avec lui. De même, Anna Netrebko, qui s’est retirée de tous les concerts prévus au Metropolitan Opera de New York, a été critiquée pour sa complaisance à l’égard du Kremlin.

Au Canada, l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) et la Vancouver Recital Society ont tous deux choisi d’annuler des concerts prévus avec Alexander Malofeev, un jeune virtuose du piano qui n’avait pas fermement condamné la guerre en Ukraine.

Il n’y a pas de position en demi-teinte à avoir, souligne le pianiste ukrainien Serhiy Salov.

« Cela ne suffit pas de dire : "Je suis contre la guerre" – Poutine se dit aussi contre la guerre, qualifiant l’invasion de l’Ukraine d’"opération militaire spéciale". Il faut dire : "Je dénonce le régime de Poutine", "J’ai honte d’être Russe". »

— Une citation de  Serhiy Salov, pianiste

Ce musicien installé à Montréal fustige les artistes, comme Anna Netrebko, qui se cachent derrière leur mutisme. Selon lui, se taire équivaut à être complice de la guerre actuelle. C’est aussi se montrer indigne de la grandeur de la culture russe. En tant qu’Ukrainien, je me sens une responsabilité de tourner le dos à la musique russe.

La liberté d’expression limitée des artistes russes

Le milieu culturel occidental attend des artistes russes qu’ils et elles s’opposent fermement à la guerre menée en Ukraine. Cependant, il ne faut pas oublier que ces artistes préfèrent peut-être garder le silence pour éviter de finir en prison ou par crainte pour la sécurité de leur famille.

On a la chance de vivre dans des sociétés ouvertes et démocratiques, mais ce n’est indéniablement pas le cas de la Russie, rappelle Renaud Loranger, directeur artistique du Festival de Lanaudière.

S’il juge inévitable le boycottage des artistes qu'on associe au Kremlin par des institutions culturelles subventionnées au Canada, il tient à faire preuve de nuance.

« Je souhaite de tout cœur qu’on demeure le plus clairvoyant possible, qu’on n'ostracise en aucun cas les artistes russes et qu’on garde à l’esprit qu’on doit à la Russie certaines des réalisations artistiques les plus riches de l’histoire de l’humanité. »

— Une citation de  Renaud Loranger, directeur artistique du Festival de Lanaudière

Un boycottage efficace ?

Isoler culturellement la Russie poussera-t-il le président russe à infléchir ses positions? Même si les conséquences de ces mises à l'écart sont pour l'instant difficiles à évaluer, elles rappellent les mouvements internationaux contre l'apartheid en Afrique du Sud et en Israël dans les territoires palestiniens occupés. Dans les deux cas, des artistes ont été visés ou sommés de prendre position contre ces États.

À l'Université de Johannesburg, Jane Duncan travaille sur le boycottage culturel comme agent du changement politique. Selon elle, les campagnes visant à isoler un pays de la communauté culturelle et sportive internationale peuvent être très efficaces grâce à leur énorme effet psychologique.

D'autant que la Russie est, depuis des siècles, fière de ses réussites intellectuelles, artistiques et sportives. C'est devenu une partie de son identité, son pouvoir de convaincre (soft power, en anglais) dans la mondialisation, a indiqué la chercheuse à l’Agence France-Presse.

Jane Duncan pense même qu'un boycottage culturel pourrait doper la contestation qui a surgi en Russie contre l'invasion de l'Ukraine décidée par le président russe.

Avec les informations de Nabi-Alexandre Chartier, de Catherine Richer et de l'AFP

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