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Qui croit à la propagande russe?

Si une part non négligeable de la population de la Russie estime que l’invasion de l’Ukraine n’en est pas une, rares sont les Occidentaux qui adhèrent au message du Kremlin.

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Des experts croient que la propagande russe n'a pas réussi à influencer l'opinion publique en dehors du pays de Vladimir Poutine.

Photo : Getty Images / MIKHAIL KLIMENTYEV

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La puissance de la machine de propagande russe a été largement vantée et médiatisée ces dernières années, mais des experts estiment que celle-ci n’a pas réussi jusqu’à maintenant à modeler l’opinion publique à l’extérieur du pays de Vladimir Poutine.

Il y a bel et bien des efforts russes pour réorienter le narratif, mais ils sont absolument éclipsés par le torrent de contenu favorable à l’Ukraine. On voit en Occident une énorme mobilisation des internautes en faveur des Ukrainiens, ce qui crée une espèce de raz-de-marée qui emporte tout sur son passage et qui noie les efforts de désinformation russe, analyse Alexis Rapin, chercheur en résidence à l'Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.

Les messages de désinformation russes liés à la guerre en Ukraine sont bien connus : ce qui se passe ne serait ni une guerre ni une invasion, mais bien une opération militaire spéciale; les Russes voudraient démilitariser et dénazifier l’Ukraine; la Russie voudrait libérer les civils de Donetsk et de Louhansk du régime oppressif en Ukraine; l’Ukraine serait l’agresseur dans cette histoire.

Ces messages sont relayés abondamment en Russie et ailleurs dans le monde par les médias d’État russes comme Sputnik et RT, tant dans les médias traditionnels que sur des réseaux sociaux comme TikTok. Mais ils ne sont pas rapportés sérieusement par les médias de masse en Occident, constate la chercheuse au Centre Shorenstein de l'École Harvard Kennedy, Emily Dreyfuss.

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Les médias d’État russes comme Sputnik et RT relaient le message du Kremlin au sujet de l'invasion de l'Ukraine.

Photo : AFP / Yuri Kadobnov URI KADOBNOV

C’est un exemple très rare de quelque chose qui, pour la plupart des gens et des médias, n’est pas un débat complexe sur qui a raison et qui a tort. Tout ça semble être clair et net : une nation qui ne provoquait personne est maintenant attaquée. Ce n'est pas vraiment un dilemme moral, alors que l’Occident a déjà observé d’autres conflits sans savoir qui avait raison et qui avait tort, estime celle qui s’intéresse à la désinformation en ligne et la manipulation médiatique.

Nous avons fait une longue étude de cas sur la guerre en cours en Éthiopie, dans la région du Tigré. C’est une région du monde que beaucoup de gens en Occident connaissent peu, et dans cette guerre, il y avait deux campagnes d'information concurrentes, incroyablement actives, qui tentaient d'influencer l’opinion en Occident. Les médias grand public ont eu beaucoup plus de mal à savoir comment se positionner. La situation est très différente en ce moment, poursuit Mme Dreyfuss.

Le fait que les médias d’État russes ont été formellement interdits dans l’Union européenne la semaine dernière (Nouvelle fenêtre) limite également la diffusion de propagande russe en Occident. Selon des analyses du Centre Shorenstein, où travaille Mme Dreyfuss, les plus importants propagateurs du message russe sur Twitter et d’autres plateformes en ligne dans la première semaine de la guerre étaient des comptes liés à ces médias d’État.

Un discours qui rejoint extrémistes et conspirationnistes

Des experts consultés par les Décrypteurs observent que des groupes aux extrêmes de l’échiquier politique sont les plus susceptibles d'adhérer au message russe en Occident.

Les discours qui mettent en valeur le côté nationaliste de la Russie semblent beaucoup rejoindre les groupes d'extrême droite, tandis que ceux qui critiquent les États-Unis pour leur implication dans des conflits à travers le monde semblent être repris par des communautés anti-américaines et anti-impérialistes, ainsi que par des groupes d'extrême gauche, soutient Ciarán O'Connor, analyste pour l’Institute for Strategic Dialogue, un organisme britannique qui étudie l’extrémisme et la désinformation.

L’historien Ian Garner, qui étudie et traduit la propagande russe, constate également que le discours de dénazification rejoint les groupes d’extrême gauche, tandis que des théories du complot amplifiées par des sources officielles russes trouvent preneur dans l’extrême droite.

Une théorie complotiste largement démentie (Nouvelle fenêtre), selon laquelle la Russie a bombardé l’Ukraine pour détruire des laboratoires d’armes biologiques américains secrets, circule abondamment dans les sphères d’extrême droite et conspirationnistes en ligne depuis le début du conflit. Celle-ci évoque souvent l’utilisation de ces laboratoires pour créer un nouveau virus pandémique plus dangereux que la COVID-19.

Si l’idée de laboratoires américains secrets en Ukraine peut sembler farfelue, elle a été évoquée par un conseiller de Vladimir Poutine (Nouvelle fenêtre) en avril dernier, en plus d’apparaître dans des chaînes Telegram prorusses en janvier, selon un récent reportage de Foreign Policy (Nouvelle fenêtre). Depuis l’invasion, la théorie est devenue populaire dans la communauté QAnon, en plus d’être relayée par le média d’État russe Sputnik (Nouvelle fenêtre) et le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov.

On voit beaucoup de discours dans les communautés d’extrême droite et conspirationnistes disant que Poutine avait raison d’attaquer l’Ukraine, que Poutine souhaitait détruire les laboratoires étasuniens en Ukraine, que Poutine combat l'ordre mondial ou encore qu’il est contre la cabale pédosataniste, rapporte Guilhem Aliaga, auxiliaire de recherche à la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents.

On est dans une frange de la population qui adhère à la mouvance QAnon, qui est de l’extrême droite et proche de Trump, qui a déjà soutenu Vladimir Poutine. Ces types de théories du complot ont une portée assez large, et elles savent très bien s’adapter à différents contextes : dans ce cas-ci, la Russie représente la force contre les élites mondialistes que Trump combattait, ajoute M. Aliaga, qui surveille les mouvements extrémistes sur les réseaux sociaux alternatifs.

Le chercheur estime d’ailleurs qu’une grande partie des communautés et des personnalités francophones qui militaient contre les mesures anti-COVID-19 concentrent maintenant leur attention sur des discours prorusses, mais que ce n’est pas systématiquement le cas.

Du soutien à l’international

Si la plupart des Occidentaux ne croient pas à la propagande russe, on ne peut pas en dire autant des habitants d’autres régions du monde.

Il y a une méfiance de longue date de l’Occident en Afrique, où on est plus prompt à voir la Russie comme une force du bien pour réparer les torts causés par l’Occident, explique Alexis Rapin. C’est à nuancer, parce qu’évidemment, on ne peut pas prendre l’Afrique comme un seul bloc. Le Kenya a, par exemple, critiqué la Russie après l’invasion. Ce n’est pas unanime, poursuit le chercheur en résidence à l'Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand.

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Une centaine de personnes ont tenu une manifestation prorusse en République centrafricaine, samedi le 5 mars.

Photo : afp via getty images / CAROL VALADE

Le New York Times expliquait la semaine dernière (Nouvelle fenêtre) que la relation entre plusieurs pays d’Afrique et la Russie remontait à la guerre froide, quand Moscou a appuyé des mouvements de libération sur le continent. Les liens commerciaux entre la Russie et l’Afrique se sont aussi renforcés dans les dernières années, et la Russie est maintenant responsable de plus de la moitié des importations d’armes sur le territoire.

Une autre région importante à considérer, c’est la Chine. Il y a un certain attrait pour le narratif russe des événements parce qu’ils voient la Russie comme partenaire pour faire bloc contre les Occidentaux sur les questions internationales. D’autre part, l’opinion publique chinoise est plus prompte à tirer un parallèle entre Taïwan et l’Ukraine, toutes deux perçues comme des parties intégrantes de leurs territoires respectifs, analyse Alexis Rapin.

La semaine dernière, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de la Chine, Zhao Lijian, a d’ailleurs accusé les États-Unis d’opérer des laboratoires biologiques « dangereux » (Nouvelle fenêtre) en Ukraine qui contiendraient des virus, faisant écho à la propagande russe.

D’après Axios (Nouvelle fenêtre), Pékin censure la couverture médiatique favorable à l’Ukraine et amplifie systématiquement le message du Kremlin depuis l’invasion.

Notre dossier Guerre en Ukraine

Une autre réalité en Russie

La situation est tout autre dans le pays de Vladimir Poutine, principale cible de la désinformation du Kremlin depuis bien avant le début de cette guerre. Selon un récent sondage (Nouvelle fenêtre), près de 60 % de la population soutient l’invasion en Ukraine, en grande partie grâce aux campagnes de propagande qui y sont menées depuis des années, selon plusieurs spécialistes.

La propagande, la désinformation et les campagnes de manipulation des médias s'accrochent à des récits préexistants très profonds. Ce récit selon lequel l'Ukraine fait partie de la Russie n’a rien de nouveau. Il a été raconté de nombreuses fois par Poutine, il a été enseigné dans des écoles, et il a été répété ad nauseam par les médias d'État, soutient Emily Dreyfuss.

L’idée de dénazification vient quant à elle s’ancrer dans la mémoire nationale russe de la Seconde Guerre mondiale, que les Russes appellent la Grande Guerre patriotique, explique Alexis Rapin. Plus de 27 millions de citoyens de l’URSS y sont décédés.

La lutte qu’ils ont menée contre l’Allemagne nazie pendant la guerre reste dans les mémoires, à certains égards, comme un traumatisme parce qu’elle a vraiment été une hécatombe, dit-il. Elle reste aussi une très grande fierté. La Russie conserve cette image d’un pays qui a tenu contre vents et marées face à l’envahisseur, qui a énormément sacrifié pour cette victoire. On vient activer ces ressorts mémoriels pour mettre à profit cette mémoire et ce patriotisme.

Une opération militaire spéciale soutenue par les plus âgés

D’après le sondage, les jeunes Russes soutiennent beaucoup moins l’invasion militaire (29 % chez les 18-24 ans) que les plus vieux (75 % de soutien chez les personnes âgées de 66 ans et plus). D’après l’historien et spécialiste en propagande russe Ian Garner, cela a beaucoup à voir avec cette mémoire nationale de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi avec l’accès à Internet et aux sources d’information diversifiées.

Maintenant que la Russie a enlevé l’accès aux réseaux sociaux comme Facebook et TikTok, le Russe moyen âgé d’une cinquantaine d’années et qui ne sait pas nécessairement comment contourner les restrictions peut seulement aller sur des réseaux sociaux russes comme VKontakte et Odnoklassniki, où le gouvernement mène des campagnes de similitantisme (astroturfing, en anglais) en soutien à l’invasion, dit-il.

M. Garner compare ces réseaux sociaux à Facebook en Occident : ils sont surtout populaires chez les plus vieux, et sont perçus comme étant démodés par les plus jeunes, qui se tournent plutôt vers Instagram ou TikTok.

D’ailleurs, avant qu’elle suspende la création de nouvelles vidéos en Russie la semaine dernière, TikTok était une plateforme de choix pour les médias d’État russes, qui ont accumulé des dizaines de millions de visionnements sur la plateforme, selon une analyse (Nouvelle fenêtre) de l’Institute for Strategic Dialogue.

Il est clair que TikTok est un élément crucial de l'appareil de désinformation du Kremlin, pouvait-on lire dans le rapport, publié avant que le réseau social serre la vis en Russie.

Plusieurs tiktokeurs russes avaient également publié des vidéos quasi identiques dans lesquelles ils affirmaient entre autres que la Russie se battait pour la paix. Des internautes ont observé cette tendance et ont ensuite mis en ligne des compilations exposant ce qui semblait être une campagne coordonnée.

Peu après, la plupart de ces vidéos ont été supprimées. Certains chercheurs ont ensuite avancé (Nouvelle fenêtre) qu’il s’agissait d’une campagne financée par le Kremlin.

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