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Analyse

La guerre de l’information, façon ukrainienne

On a beaucoup fait état de la propagande et de la désinformation russes, mais cela ne signifie pas pour autant que les affirmations du camp ukrainien sont toujours vraies.

Rafael Grossi informe les médias sur la situation des centrales nucléaires en Ukraine lors d'une conférence de presse spéciale au siège de l'AIEA à Vienne, en Autriche.

Rafael Grossi, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), avait proposé de se rendre à Tchernobyl afin de négocier avec l'Ukraine et la Russie pour tenter d'assurer la sécurité des sites nucléaires ukrainiens.

Photo : Getty Images / JOE KLAMAR

Jeudi soir, 19 h. Panique sur les réseaux sociaux. Les premières bribes d’informations faisant état d'une attaque russe sur une centrale nucléaire ukrainienne atterrissent sur Twitter. Des usagers partagent des vidéos pixélisées en noir et blanc de ce qui semble être des échanges de tirs près de la centrale de Zaporijia.

La centrale est en feu, assure un utilisateur, capture d’écran à l’appui, qui suit l’attaque depuis un bon moment sur une caméra de sécurité qui diffuse en simultané depuis cette centrale nucléaire. Les pompiers n’arrivent pas à la rejoindre, parce que les Russes tirent sur eux, ajoute-t-il.

Au beau milieu de cet événement extrêmement anxiogène arrive Dmytro Kuleba, ministre ukrainien des Affaires étrangères.

L’armée russe tire de tous côtés sur la centrale de Zaporijia, la plus importante en Europe. Un incendie fait rage. Si la centrale explose, ce sera 10 fois pire que Tchernobyl! Les Russes doivent IMMÉDIATEMENT cesser leur assaut et permettre aux pompiers d’établir un cordon de sécurité, écrit-il sur son compte Twitter officiel. Son tweet a été relayé près de 40 000 fois.

Un bâtiment duquel s'échappe de la fumée.

Un bâtiment administratif de la centrale nucléaire de Zaporijia a été endommagé jeudi par des tirs russes.

Photo : via reuters / ENERGOATOM

Si l’anxiété était déjà palpable, le tweet de M. Kuleba provoque une véritable explosion de panique sur les réseaux sociaux. Certains utilisateurs suggèrent que l’Europe en entier devra être évacuée. D’autres, sur une pointe d’humour noir, affirment commencer à préparer leur trousse de survie de l’apocalypse.

Or, quelques minutes plus tard, de véritables spécialistes nucléaires viennent tenter de calmer un peu le jeu.

Certes, une bataille entre deux armées près d’une centrale nucléaire n’est pas quelque chose de souhaitable, admettent-ils, et un incident radioactif demeure un danger. Mais la centrale de Zaporijia est d’une tout autre conception que celle de Tchernobyl, également en Ukraine, qui a provoqué en 1986 la pire catastrophe nucléaire de l’histoire, expliquent-ils. Elle est beaucoup plus sécuritaire. La chambre de confinement des réacteurs de Zaporijia peut survivre à l’écrasement d’un avion. Bref, ils tempèrent l’affirmation de M. Kuleba.

L'un d’entre eux cite le tweet du ministre, puis interpelle l’équipe de sécurité de Twitter. Pouvez-vous supprimer ce tweet, s’il vous plaît? Il s’agit de désinformation dangereuse, ce qui va à l’encontre de vos politiques, écrit-il.

Près de 24 heures plus tard, le tweet apparaît toujours sur le compte de M. Kuleba.

Les réseaux sociaux, champ de bataille

Plusieurs observateurs font remarquer que, depuis le début de l’invasion russe, l’Ukraine gagne en quelque sorte la bataille de l’information. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, est partout, acclamé en héros. Des images de chars russes capturés par l’armée ukrainienne abondent sur TikTok.

De l’autre côté, la Russie, qui avait soigneusement préparé une campagne de propagande visant à justifier son invasion et qui a la réputation de savoir habilement manipuler l’opinion publique par l’entremise des réseaux sociaux, semble prise au dépourvu.

Cet article a initialement été publié dans l'édition du 5 mars de l'infolettre des Décrypteurs. Pour obtenir des contenus exclusifs comme celui-ci, ainsi que des analyses sur tout ce qui touche la désinformation web, abonnez-vous en cliquant ici.

Coupés de plus en plus des grandes plateformes, ses médias d’État se retrouvent moins capables qu’avant de rejoindre un auditoire occidental. En retour, la Russie empêche ses citoyens d’accéder aux réseaux sociaux occidentaux. La Russie se retrouve derrière un véritable rideau de fer sur le web.

Le vide ainsi créé est comblé par les Ukrainiens, qui diffusent en continu des images des bombardements russes sur des quartiers résidentiels et qui font constamment état des réussites de leur armée – et des revers des Russes.

Comment piloter un char russe

Mais dans tout cela se glisse bien sûr la désinformation. Nombre d’histoires montrant la résilience du peuple ukrainien face à l’invasion ont été partagées des dizaines de milliers de fois avant d’être démenties.

Par exemple, une vidéo montrant une jeune influenceuse ukrainienne qui explique comment piloter un char russe abandonné a abondamment circulé au cours des derniers jours. Pourtant, la vidéo date de l’année dernière, soit bien avant le début de l’assaut, et la jeune femme est en fait russe.

L’histoire de braves soldats ukrainiens qui défendaient une minuscule île située dans la mer Noire et qui ont préféré mourir plutôt que de se rendre a fait le tour de la planète. Le président Zelensky les a présentés comme des héros de la nation, et de nombreux médias ont relayé un enregistrement audio du message de défiance qu’ils ont adressé à un bâtiment russe qui tentait de les convaincre de se rendre : Navire russe, allez vous faire foutre. Des mèmes et même des t-shirts à leur effigie ont été créés.

Quelques jours plus tard, le gouvernement ukrainien a confirmé que les soldats en question étaient probablement toujours en vie (Nouvelle fenêtre).

Une mythologie créée en direct

Dans une enfilade sur Twitter (Nouvelle fenêtre), Alexis Rapin, chercheur en résidence à l'Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, a recensé ce qu’il qualifie de micromythologie qui se développe actuellement sur les réseaux sociaux au sein de groupes pro-ukrainiens.

En entrevue avec Radio-Canada, il explique que plusieurs observateurs s’attendaient à ce que la Russie coupe l'accès à Internet en Ukraine pour mieux contrôler l’information entourant l’invasion. Or, les Ukrainiens y ont toujours accès. L’hypothèse est que la Russie, sûre de gagner rapidement la guerre, voulait que des images de ses victoires circulent pour mieux décourager la résistance.

L’effet contraire a plutôt eu lieu : l’Occident peut témoigner en temps réel des revers russes, et les Ukrainiens ont en quelque sorte réussi à contrôler le discours narratif sur le web.

Cette espèce de micromythologie "galvanisatrice", on peut la critiquer et dire qu’on ne veut pas disséminer de l’information aussi non vérifiée ou fallacieuse. Mais je pense que ça a eu une importance dans les premiers jours du conflit, juge-t-il. C’est sûr que ça a été très utile aux Ukrainiens et ça a contribué à leurs succès sur le terrain.

Le fantôme de Kiev

Il cite en exemple le fantôme de Kiev, ce prétendu as de l’air ukrainien qui aurait abattu plusieurs chasseurs russes au cours des premiers jours du conflit. Les preuves de l’existence de ce pilote se font rares. Il s’agit fort probablement d’une légende urbaine qui a émergé organiquement en Ukraine et qui a servi à donner de l’espoir à la population, selon M. Rapin.

Cette légende urbaine a commencé à vivre sa propre vie et s’est propagée, sans nécessairement que quelqu’un là-dedans ait de mauvaises intentions et cherche à désinformer, pense-t-il.

L’histoire a tout de même été promue sur les canaux officiels ukrainiens. Au point où, mardi, la députée ukrainienne Inna Sovsun a partagé une image d’un pilote de chasse, affirmant qu’il s’agissait du fameux fantôme.

Voici le fantôme de Kiev. Pendant la guerre de la Russie contre l’Ukraine, il a détruit 21 chasseurs russes. Nous sommes fiers de notre héros, a-t-elle écrit. La photo en question date de plus de trois ans. Les figures officielles du gouvernement ukrainien font état de 30 appareils russes détruits pendant l’entièreté du conflit, ce qui veut dire que ce pilote serait responsable, à lui seul, de plus de deux tiers des victoires aériennes de son pays, un nombre peu probable.

Le New York Times faisait d’ailleurs état, jeudi (Nouvelle fenêtre), de la relative inaction des grandes plateformes quant à ce type de désinformation provenant de l’Ukraine.

Alors que Twitter surveille sur sa plateforme du contenu dangereux, y compris des images manipulées ou détournées, l’entreprise affirme que des tweets mentionnant le fantôme de Kiev ne vont pas à l’encontre de ses conditions d’utilisation, rapportait le quotidien.

Un sens critique mis de côté?

Mais y a-t-il une véritable soif en Occident pour combattre ce type de désinformation, surtout quand bon nombre d’internautes veulent croire à ces histoires?

En Occident, on est beaucoup moins méfiants ou critiques des sources d’information ukrainiennes, parce que le contexte fait en sorte que l’invasion nous paraît foncièrement immorale. Que la Russie soit perçue depuis quelques années maintenant comme un acteur un peu malveillant sur la scène internationale fait en sorte qu’on a envie de croire les Ukrainiens, on a envie de les voir gagner, expose M. Rapin.

Il y a aussi culturellement une image de l'héroïsme des Ukrainiens que nous, comme spectateurs, nous sommes séduits. On les voit comme des héros, des David contre le Goliath russe. Il y a une certaine admiration. Et qui dit admiration dit aussi souvent un peu de complaisance et une propension à croire un peu plus facilement toute l’information qui peut provenir de l’Ukraine, même si elle n’est pas toujours avérée.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

Publier le plus rapidement possible

La journaliste américaine Emily Dreyfuss se désole aussi du fait que des médias occidentaux relaient des histoires parfois trompeuses provenant de l’Ukraine. Celle qui est chercheuse au Centre Shorenstein de l'École Harvard Kennedy explique que le contexte des réseaux sociaux encourage les journalistes à chercher à publier le plus rapidement possible.

Par exemple, dans le cas de l’attaque sur la centrale nucléaire de Zaporijia, plusieurs médias ont rapporté les propos du ministre Kuleba sans prendre le temps d’y apporter les nuances nécessaires.

Dans ce cas, il y avait des reportages qui étaient probablement trop alarmistes. Les journalistes doivent trouver un équilibre entre faire peur aux gens et les informer du pire scénario possible, pense-t-elle.

Mais il y a un danger à trop se reposer sur des sources ukrainiennes, qui tentent de démontrer que la guerre penche de leur côté, juge-t-elle.

Il est important que les journalistes n'exagèrent pas les succès de l’armée ukrainienne, parce que nos reportages influencent les actions des gouvernements, dit-elle. Si nous répétons sans cesse que la Russie est en voie de perdre et que les Ukrainiens ont tué tel ou tel nombre de soldats russes, il y a un risque que nous poussions les gouvernements à ne pas envoyer de l’aide.

Capital de sympathie

Alexis Rapin ne croit pas que la désinformation relayée par certains éléments du gouvernement ukrainien lui nuise à court terme, mais pense tout de même que des exagérations comme celles qui ont eu lieu au cours des derniers jours pourraient finir par miner sa crédibilité.

Les Ukrainiens ont encore un très gros capital de sympathie en Occident, ce qui fait qu’on va rester portés à les croire et à leur faire confiance pour un bon moment encore. Mais c’est sûr que, si ce genre d’épisode vient à se répéter sur une base régulière dans les semaines ou les mois à venir, il y aura peut-être un peu plus de méfiance par la suite quand ils auront des choses à dire qui sont plus vraies, soutient-il.

J’ai envie de penser qu’ils ne vont pas tomber dans la désinformation pure et dure; mais bon, on n’est qu’à quelques semaines du début du conflit, et n’ayant pas de boule de cristal, je ne veux pas m’avancer non plus.

Avec des informations de Nicholas De Rosa

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