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Bleuetières : la province peut faire ce qu’elle veut sur l’ancien champ de tir

Ancien champ de tir de Tracadie

Les rivières ajoutent à la beauté du territoire.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

Le ministère des Ressources naturelles et son ministre, Mike Holland, ont les coudées franches pour déterminer l'utilisation qui serait faite de l'ancien champ de tir de Tracadie.

La superficie de l'ancien champ de tir fait partie du plan rural de la Municipalité régionale de Tracadie.

L'ancien champ de tir de Tracadie.

L'ancien champ de tir de Tracadie est un lieu prisé par les amants de la nature, qui ne souhaitent pas y voir s'installer une bleuetière.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

Le territoire est classé comme étant une zone rurale. Est-ce à dire que des projets de bleuetières devront être soumis à l'approbation de la municipalité ou encore de la Commission des services régionaux?

Ce n'est pas le cas, explique Benjamin Kocyla, Directeur de la planification de la Commission des services régionaux de la Péninsule acadienne. Ç'a été adopté en décembre 2019. C'est un zonage qui s'applique principalement sur les terrains privés. Il y a une exemption pour tout ce qui est terrain public si la couronne le souhaite.

Les terrains publics qui sont considérés comme des terres de la couronne n'ont pas à se soumettre à la réglementation locale en matière de zonage.

Une citation de Benjamin Kocyla, Directeur de la planification de la Commission des services régionaux de la Péninsule acadienne

Il explique que si la propriété n'est plus publique, mais vendue à un intérêt privé, le règlement peut s'appliquer.

Mike Holland, le ministre des Ressources naturelles et du Développement de l'énergie.

Mike Holland, le ministre des Ressources naturelles et du Développement de l'énergie a les coudées franches pour décider du sort de l'ancien champ de tir de Tracadie.

Photo : Radio-Canada

C'est donc le ministère des Ressources naturelles qui a le dernier mot sur l'utilisation des terres de l'ancien champ de tir. Il donne toutes les autorisations sur les terres de la couronne: concessions, baux, servitudes, etc.

Études environnementales

La volonté du gouvernement du Nouveau-Brunswick de voir l'exploitation de bleuetières sur l'ancien champ de tir de Tracadie n'a pas été accompagnée d'études d'impact environnementales. Selon les explications du gouvernement, il est encore trop tôt dans le processus pour faire ce type d'études.

Aucune proposition [demande] n'a été reçue à ce jour, indique Alysha Elliot, du ministère de l'Environnement et des gouvernements locaux. Il n'est pas possible de déterminer si une étude d'impact environnemental serait nécessaire ou non tant qu'une proposition définie n'est pas soumise à la Direction des études d'impacts environnementaux pour examen.

Le projet est pourtant connu. Il s'agit de transformer 5000 acres de terres de ce vaste territoire de près de 45 000 acres en champs de bleuets sauvages.

Des plants chargés de bleuets mûrs dans un champ.

Trois bleuetières souhaiteraient exploiter des terres sur l'ancien champ de tir de Tracadie.

Photo : Association des producteurs de bleuets sauvages de la Nouvelle-Écosse

Par comparaison, la réflexion sur l'avenir de la centrale hydroélectrique de Mactaquac a donné lieu à trois années d'études et de commentaires du public sur les effets environnementaux, selon différentes options envisagées par Énergie Nouveau-Brunswick.

Le projet de bleuetières sur l'ancien champ de tir s'appuie sur un document qui a amassé de la poussière, le Plan d'utilisation des terres de l'ancien champ de tir de Tracadie 2002-2003.

Ce que l'on sait de l'ancien champ de tir, c'est qu'il est perçu comme un joyau environnemental de la Péninsule acadienne sur lequel coule trois rivières et plusieurs affluents, qu'il est une sorte de paradis de la chasse, de la pêche et de plein air.

Le député libéral de Tracadie-Sheila, Keith Chiasson, a déjà dit qu'il s'agit un peu de la forêt amazonienne, ou du poumon de la Péninsule acadienne.

Ce n'est jamais mauvais de bien connaître ce patrimoine dont on dispose. Parce qu'une fois qu'il est transformé, c'est très difficile de revenir en arrière. Ça ne se fait pas en claquant des doigts.

Une citation de Alain Patoine, professeur à l'UMCS, Gestion environnement

Le professeur Alain Patoine, du campus de Shippagan de l'Université de Moncton, est un spécialiste de l'influence de la transformation des bassins versants et de la variabilité climatique sur la qualité de l'eau.

Alain Patoine

Alain Patoine, professeur du campus de Shippagan de l'Université de Moncton, dit que la déforestation nécessaire pour installer des bleuetières entraînera des perturbations majeures dans l'écosystème, entre autres en ce qui a trait aux rivières.

Photo : UMCS

Quand on s'apprête à faire du déboisement sur des surfaces assez larges, il y a des conséquences sur le cycle hydrologique, explique-t-il. Donc, quand on déboise beaucoup, ça peut changer la quantité d'eau qui s'écoule sur le territoire vers les rivières. La quantité et la qualité de l'eau qui s'écoule vers les rivières et qui vont influencer toute la chimie de l'eau, des ruisseaux et des rivières.

Ce sont, justement, d'importants travaux de déboisement qui ont mis le feu aux poudres dans la région de Tracadie. La déforestation est le prélude à la décontamination de ces terres qui ont été secouées par des exercices de tir des avions de l'OTAN durant la Deuxième Guerre mondiale.

Les travaux, qui ont été stoppés temporairement à la suite de manifestations, sont effectués par le ministère de la Défense nationale, selon les besoins futurs du gouvernement provincial, propriétaire des lieux.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick fait miroiter d'importantes retombées économiques avec ce projet d'exploitation de bleuetières.

Mettre la charrue avant des bœufs?

Faire avancer le développement de l'ancien champ de tir sans au préalable bien connaître l'état des lieux est un non-sens, aux yeux de Gilles Sonier, un représentant de la Fédération de la faune du Nouveau-Brunswick.

Tout le processus du projet de bleuetières sur le camp d'armée, ils l'ont tout fait à l'envers. Ils auraient dû commencer par des tests, des analyses.

Une citation de Gilles Sonier, Fédération de la faune du N.-B.

Depuis le tout début, l'environnement est notre grande préoccupation, affirme-t-il. À un moment donné, dans les années 2000, on avait une qualité d'eau exceptionnelle dans la Grande Rivière Tracadie et dans les deux autres rivières. Personne n'a testé l'eau depuis longtemps et on se demande s'il ne commence pas à y avoir un problème. On aimerait savoir si la qualité de l'eau a diminué avant que tout projet aille de l'avant.

Gilles Sonier

Gilles Sonier, de la Fédération de la Faune du Nouveau-Brunswick, estime qu'il faudrait mener des tests avant d'aller plus loin avec le projet des bleuetières.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

Le maire de la Municipalité régionale de Tracadie, Denis Losier, se montre également préoccupé par l'état des lieux.

On parle d'un grand territoire qui est parsemé de cours d'eau, souligne-t-il. On a plusieurs cours d'eau qui alimente la Grande Rivière Tracadie. Beaucoup de gens dans cette région-là aussi s'approvisionnent en eau potable à partir de puits qu'ils ont creusé sur leur terrain. Pendant plusieurs années, ce territoire a été utilisé avec des cibles pour des obus. Il y a de fortes chances que ç'a contaminé les sols, les cours d'eau.

Le maire de Tracadie, Denis Losier.

Le maire de Tracadie, Denis Losier, s'inquiète pour les conséquences en ce qui a trait à l'eau potable.

Photo : Radio-Canada / René Landry

Il n'est pas du tout opposé à ce que des études environnementales et de véritables consultations publiques soient d'abord menées, bien au contraire.

Ce serait important, peut-être, d'avoir une étude environnementale et des tests précis, dit-il. C'est impossible qu'on ait tiré toutes sortes de choses sur ce territoire-là sans avoir certains dommages environnementaux.

La goutte qui fait déborder le vase

Pour justifier ses intentions au sujet de l'ancien champ de tir, le gouvernement provincial répète que le développement de bleuetières ne représentera que 11 % de l'ensemble du territoire.

Un champ de bleuets sauvages.

Un champ de bleuets sauvages de l'entreprise Oxford Frozen Foods.

Photo : Radio-Canada / René Landry

Mais plusieurs entrevues et témoignages d'opposants aux projets de bleuetières ont fait ressortir que ce développement était la goutte qui fait déborder le vase. En fait, il s'agit d'autres champs de bleuets qui vont s'ajouter aux nombreux espaces qui ont été transformés en bleuetières un peu partout dans la Péninsule acadienne, de Rivière-du-Portage à Allardville.

La configuration des lieux de la Péninsule a énormément changé au cours des vingt dernières années avec la transformation de plusieurs terres privées en bleuetières. C'est sans compter les milliers d'acres de terres publiques accordés au géant du bleuet, Oxford Frozen Foods, de la Nouvelle-Écosse, pour permettre la construction d'une immense usine à Bois-Gagnon, près de Saint-Isidore.

Pour que la ministre de l'Agriculture du Nouveau-Brunswick, Margaret Johnson, ait un juste portrait de la transformation du territoire de la Péninsule acadienne au cours des deux dernières décennies, Gilles Sonier, de la Fédération de la Faune, lui a montré des photos aériennes, vendredi, à son bureau de Fredericton.

Il faudrait voir si le plan d'utilisation des terres est obsolète ou s'il correspond toujours aux besoins et nécessités de la province, mais également au plan local.

Une citation de Benjamin Kocyla, Directeur de la planification de la Commission des services régionaux de la Péninsule acadienne

Le Directeur de la planification de la Commission des services régionaux de la Péninsule acadienne, Benjamin Kocyla, qui a une formation d'urbaniste, se demande si la province ne devrait pas revoir ses données.

On a un plan d'utilisation des terres de l'ancien champ de tir de Tracadie qui a été fait par le ministère des Ressources naturelles et énergie en février 2003, rappelle-t-il. Ça commence à faire un peu long pour un plan de développement. Il pourrait être revu, révisé. Dans ce processus de révision, ce serait intéressant de faire de la consultation publique, de demander au conseil municipal ce qu'il souhaite voir sur son territoire. Ça pourrait être bon de refaire l'exercice et d'associer la population au devenir de l'ancien champ de tir.

Le scientifique Alain Patoine souligne l'importance de faire, au préalable, du travail de terrain.

Mieux caractériser l'environnement, mieux évaluer les risques que représente un déboisement d'une telle superficie et le risque d'écoulement ou de lessivage d'éventuels pesticides qui pourraient être appliqués sur ces territoires, indique-t-il.

Un dossier complexe

L'histoire de l'ancien champ de tir de Tracadie n'a certainement pas fini de faire couler de l'encre.

Des familles qui habitaient sur ce territoire ont été expropriées pour permettre à l'armée de s'y exercer. Un vif débat a aussi fait rage parmi la population, à la fin des années '80, quand la Défense nationale, alors propriétaire, voulait agrandir le territoire pour l'entraînement des militaires au système d'arme antiaérienne et antichar.

Un débat se déroule maintenant autour de projets de bleuetières, tandis que le grand ménage environnemental n'a pas encore été complété.

On est encore à plusieurs mois et à plusieurs années à voir du travail de la Défense nationale avant la décontamination complète, pense le maire Losier.

Or, s'il est énormément question de bleuetières, parle-t-on suffisamment d'environnement?

Extérieurement, je n'ai pas l'impression, affirme le professeur Alain Patoine.

C'est un dossier très complexe, constate-t-il. Je me prononce vraiment sur les aspects environnementaux. Mais, par-dessus ça il y a les aspects sociologiques, économiques, politiques. Est-ce qu'on parle assez d'environnement? Ce qu'il faudrait ce serait non seulement en parler, mais le prendre en considération et poser des gestes en ce sens.

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