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Qu’est-ce que la mise en alerte de la « force de dissuasion » ordonnée par Poutine?

Ce n’est pas la première fois que la Russie brandit la menace d'une guerre nucléaire.

Un véhicule transportant un missile roule dans une rue de Moscou.

Un missile balistique intercontinental à capacité nucléaire RS-24 exhibé par le gouvernement russe lors d'une parade militaire, à Moscou, le 24 juin 2020.

Photo : Getty Images / AFP/ALEXANDER NEMENOV

En fin de semaine, le président russe Vladimir Poutine a ordonné la mise en alerte de la « force de dissuasion » du pays, un dispositif qui englobe divers types d’armements. Quel est le risque que ce geste mène au déploiement d’armes nucléaires?

Le passage au statut d'alerte facilite le déploiement et le lancement d'armes plus rapidement, mais cela ne signifie pas nécessairement que la Russie a l’intention de les utiliser.

Il y aurait, selon plusieurs experts, quatre niveaux d'alerte dans l'armée russe : ordinaire, élevé, menace de guerre et guerre. Chaque niveau détermine le degré de préparation des forces armées.

Mais le président Poutine n'a pas spécifié à quel niveau d'alerte il a placé son armée. En fait, en Russie, comme aux États-Unis, il existe un flou quant au niveau d’état d’alerte en vigueur, pour des raisons de sécurité nationale.

Dmitri Alperovitch, fondateur de l'Institut Alperovitch d'études sur la cybersécurité à l'Université Johns Hopkins, estime, dans un message sur Twitter (Nouvelle fenêtre), que la Russie s’est probablement placée au deuxième niveau d’alerte, soit élevé.

Cinq niveaux aux États-Unis

Les États-Unis ont de leur côté leur propre niveau d’alerte (DEFCON, soit defense readiness condition) pour indiquer le niveau de menace auquel le pays fait face.

Il existe cinq niveaux, de DEFCON 1 à 5. DEFCON 5 est l'état de préparation le plus bas, tandis que DEFCON 1 est l'état de préparation maximal, ce qui signifie qu'une guerre nucléaire est sur le point de commencer ou a déjà commencé.

Le niveau d'alerte DEFCON 1 n'a jamais été atteint. Le plus élevé aurait été DEFCON 2 pendant la crise des missiles de Cuba.

La dissuasion nucléaire

Deux soldats près d'un énorme missile.

Des officiers russes enlèvent la couverture de camouflage d'un missile nucléaire mobile Topol-12M au début des années 2000.

Photo : Reuters / Reuters Photographer

Selon plusieurs experts, l'annonce du président Poutine facilite non seulement le lancement d'armes, mais elle constitue une façon pour la Russie de lancer un avertissement à l'OTAN, dans une forme de dissuasion nucléaire.

La notion de dissuasion nucléaire n’est pas nouvelle. Elle date de la guerre froide. Le but de cette stratégie militaire est de décourager toute agression en menaçant son adversaire de recourir à la force nucléaire.

On parle d’escalader pour "désescalader", soit de poser un geste d’une telle gravité que vous allez dissuader les opposants potentiels de véritablement prendre les armes contre vous, explique Michel Fortmann, professeur de science politique à l'Université de Montréal et membre du Centre d'études et de recherches internationales, en entrevue à Midi info.

L’OTAN définit plutôt la dissuasion nucléaire comme le fait d'imposer à un adversaire des coûts qui seraient inacceptables et largement supérieurs aux gains qu’il pourrait espérer obtenir.

Le geste de Vladimir Poutine n'est donc pas à prendre à la légère. Car, s'il continue d'élever le niveau d’alerte de la Russie, les États-Unis et l’OTAN pourraient eux aussi être contraints d’augmenter le leur. Cela marquerait une escalade inquiétante, estime Hans Kristensen, analyste nucléaire à la Fédération des scientifiques américains, en entrevue à CBC (Nouvelle fenêtre).

François Géré, directeur de l'Institut Diplomatie et Défense, à Paris, rappelle que les pays détenant des armes nucléaires sont toujours prêts à n’importe quelle éventualité.

Ce n’est pas un secret. Les États-Unis ont en permanence, à la mer, dans des espaces totalement inconnus, un certain nombre de sous-marins nucléaires, de lanceurs d’armes, de missiles nucléaires qui peuvent frapper à n'importe quel moment le territoire russe si nécessaire.

« La dissuasion est déjà là. Elle est déjà en fonction. Les Russes le savent parfaitement. »

— Une citation de  François Géré, Institut Diplomatie et Défense

Doit-on prendre ce geste au sérieux?

L'homme est assis devant des micros et tend la main.

Le président russe Vladimir Poutine en réunion à Moscou le 21 février 2022.

Photo : via reuters / SPUTNIK

Il faut rappeler que ce n’est pas la première fois que la Russie brandit la menace de guerre nucléaire.

Vladimir Poutine a également fait référence à son statut nucléaire lors de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Il avait alors indiqué qu’il était prêt à mettre en état d’alerte les forces nucléaires si les Occidentaux intervenaient militairement dans ce conflit.

Le président Poutine a lancé des menaces voilées quand ses troupes ont commencé leur invasion de l'Ukraine. Quiconque tente de nous faire obstacle et, plus encore, de menacer notre pays, notre peuple, doit savoir que la réponse de la Russie sera immédiate. Et elle entraînera des conséquences que vous n'avez encore jamais connues, a déclaré le chef du Kremlin la semaine dernière.

Pour François Géré, les nouvelles menaces du président russe sont surtout une manœuvre de guerre psychologique et d’intimidation pour montrer que la Russie est prête à tout. C’est une façon d’angoisser la population […] de faire monter les enchères, dit-il.

L'ambassadrice américaine à l'ONU, Linda Thomas-Greenfield, suggère que M. Poutine essaie de justifier la guerre en Ukraine et de démontrer qu'il n'est pas un agresseur et qu’il cherche à défendre son pays.

Michael O'Hanlon, chercheur à l'institut Brookings, croit pour sa part que les menaces nucléaires de M. Poutine font partie intégrante de sa vision du monde. Selon cet expert en stratégie de défense américaine et utilisation de la force militaire, les menaces nucléaires de Poutine sont davantage une confirmation de la nature brute de cet homme.

D’ailleurs, dans un documentaire en 2018, le président Poutine avait déclaré que … si quelqu'un décide d'anéantir la Russie, nous avons le droit légal de réagir. Oui, ce sera une catastrophe pour l'humanité et pour le monde.

Michel Fortmann pense que, si le monde est encore loin d’une guerre nucléaire, il ne faut pas sous-estimer la gravité du geste de M. Poutine. Il croit que son but est de dissuader le plus fermement possible toute intervention militaire des Occidentaux, y compris l’aide aux Ukrainiens.

« On veut diviser et décourager les Occidentaux. »

— Une citation de  Michel Fortmann, professeur de science politique à l'Université de Montréal

Vladimir Poutine souhaite aussi élargir le conflit et impliquer l’Europe, l’OTAN et les États-Unis, ajoute M. Fortmann. Mais pour l’instant, les menaces de la Russie semblent avoir raffermi l'opposition internationale à cette invasion.

Cet expert est d'avis que le monde entre dans une phase qui ressemble aux moments les plus intenses de la guerre froide, ce qu'il qualifie de diplomatie au bord du gouffre.

« Les doigts ne sont pas encore sur la gâchette, mais on n’en est pas loin. »

— Une citation de  Michel Fortmann, Université de Montréal

M. Fortmann ajoute que, si l’OTAN autorise une zone d'exclusion aérienne autour de l’Ukraine (et donc le déploiement d’avions de l’OTAN dans l’espace aérien ukrainien), on risque un affrontement qui ressemblerait à octobre 1962 avec la crise des missiles.

Le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou et le chef d'état-major Valery Gerasimov.

Le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou (à droite), et le chef d'état-major Valery Gerasimov ont participé à un entretien avec le président Vladimir Poutine dimanche lors duquel il leur a demandé de mettre en alerte la force de dissuasion russe.

Photo : AFP / ALEXEY NIKOLSKY

Ce qui inquiète encore plus M. Fortmann est le fait que seulement trois personnes en Russie détiennent les codes des armes nucléaires : le président Poutine, le chef d’état-major et le ministre de la Défense. Ce qui fait froid dans le dos est que la décision d'utiliser l’arme nucléaire repose sur l'équilibre mental et la raison d’un homme. Je pense que personne ne peut s’opposer aux ordres de Vladimir Poutine, dit-il.

Si l'Occident décide d’intervenir militairement en Ukraine, il existe un risque réel que la Russie utilise des armes nucléaires stratégiques, affirme Gerhard Mangott, professeur de relations internationales à l'Université d'Innsbruck et expert des relations américano-russes, en entrevue à CBC.

Selon M. Fortmann, la Russie pourrait, par exemple, choisir de lancer une arme nucléaire de petit calibre au-dessus de la mer du Nord, entre la Norvège et l’Angleterre. Ce serait un signal que nous allons passer la ligne rouge.

L’arsenal nucléaire de la Russie

En ce moment, on estime que la Russie détient environ 4500 armes nucléaires, dont 1550 déployées sur des engins balistiques. S'il est impossible de connaître le nombre exact d’armes nucléaires russes, on sait que le pays en possède beaucoup moins que lors de la guerre froide.

Rappelons qu’en février 2021, les États-Unis et la Russie ont renouvelé pour cinq années supplémentaires le traité de réduction des armes stratégiques nucléaires (New START).

Signé en 2010, l'accord limite les arsenaux de la Russie et des États-Unis à un maximum de 1550 ogives déployées pour chacun de ces deux pays, soit une réduction de près de 30 % par rapport au plafond précédent fixé en 2002. Il restreint aussi le nombre des lanceurs et des bombardiers lourds à 800, ce qui reste suffisant pour détruire la Terre plusieurs fois.

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