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Propagande, désinformation, mésinformation : bienvenue à la guerre en streaming

Si les plateformes numériques facilitent la diffusion de fausses informations, elles permettent aussi aux citoyens de rendre compte de la réalité sur le terrain.

Il s'agit du drapeau de l'Ukraine dessiné avec du code informatique.

L'invasion de l'Ukraine par la Russie est désormais diffusée en direct sur les réseaux sociaux.

Photo : getty images/istockphoto / Gwengoat

Dans une vidéo diffusée mercredi sur les réseaux sociaux, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, s’est adressé directement au peuple russe pour lui demander de s’opposer à l’invasion de son pays qui se mettait alors en branle.

Je suis conscient que mon discours ne sera pas diffusé sur les ondes des chaînes de télévision en Russie, mais le peuple russe doit le voir. Les Russes doivent connaître la vérité. Et la vérité, c’est que [l’invasion de l’Ukraine] doit cesser avant qu’il ne soit trop tard, a-t-il lancé aux Russes dans leur langue.

Qui va véritablement souffrir? Le peuple. Qui s’oppose le plus [à cette invasion]? Le peuple. Qui peut l’empêcher? Le peuple, a-t-il plaidé.

Le président a ensuite invité des Russes influents à contester la guerre : Les personnalités publiques, les journalistes, les musiciens, les acteurs, les athlètes, les scientifiques, les médecins, les blogueurs, les humoristes…

Puis, après avoir fait une pause, M. Zelensky a ajouté : les tiktokeurs.

L’explosion en popularité du réseau social TikTok ne laisse plus aucun doute quand un chef d’État supplie les utilisateurs de cette plateforme de faire pression pour empêcher l’invasion de son pays.

Même avant le début de la guerre, TikTok avait pris une place prépondérante dans le conflit en gestation. La communauté internationale avait été alertée qu’une importante mobilisation russe avait lieu à la frontière de l’Ukraine, non pas en raison d’images satellites ou d’informations secrètes provenant d’espions, mais parce que de simples citoyens russes avaient constaté l’arrivé de chars d’assaut et en avaient diffusé des images sur TikTok (Nouvelle fenêtre). Le phénomène était à ce point répandu que certains utilisateurs l’avaient baptisé TankTok.

D’ailleurs, la première personne à avoir signalé le début de l’invasion, mercredi soir, est un chercheur qui avait remarqué un embouteillage le long de la frontière ukrainienne… sur Google Maps.

D’après Google Maps, il y a un "embouteillage" à 3 h 15 du matin sur une route menant de Belgorod, en Russie, à la frontière ukrainienne. L’embouteillage commence exactement là où nous avons vu une formation de chars russes hier. Quelqu’un est en mouvement, a écrit à 20 h 36 sur Twitter le chercheur américain Jeffrey Lewis.

Ce dernier a réalisé que la présence de chars russes sur la route avait probablement empêché des automobilistes locaux de circuler, ce qui avait conduit Google Maps à afficher un embouteillage. L’invasion allait commencer à peine une heure plus tard.

Depuis, un nombre incalculable de comptes sur Twitter, sur TikTok, sur Facebook et sur Telegram diffusent en quasi-simultané des images de la guerre. Des chaînes YouTube proposent des transmissions en direct provenant de caméras situées dans les grandes villes ukrainiennes.

Désormais, la guerre est offerte en streaming (ou diffusée en continu). La désinformation n’est jamais très loin.

Cet article a initialement été publié dans l'édition du 26 février de l'infolettre des Décrypteurs. Pour obtenir des contenus exclusifs comme celui-ci, ainsi que des analyses sur tout ce qui touche la désinformation web, abonnez-vous en cliquant ici.

De fausses vidéos pour justifier l’invasion

Les réseaux sociaux sont au cœur d'une campagne de propagande visant à justifier l’invasion russe de l’Ukraine. Dans les semaines qui ont mené à la guerre, de fausses informations ont circulé dans des cercles prorusses sur les réseaux sociaux, surtout dans l’application de messagerie russe Telegram.

Le 18 février, des miliciens séparatistes de la région de Donetsk ont téléversé une vidéo supposément retrouvée sur le cadavre d’un saboteur qui aurait présumément participé à une attaque perpétrée contre une usine de chlore située près de la ville de Gorlovka. La vidéo montre l’attaque en question, que les miliciens affirment avoir repoussée.

Des journalistes indépendants ont toutefois soulevé un problème : si les miliciens affirment que l’attaque a eu lieu la veille, les métadonnées de la vidéo (Nouvelle fenêtre) indiquent plutôt qu’elle a été filmée 10 jours plus tôt, le 8 février. Impossible, donc, qu’elle ait été filmée lors d’une vraie attaque.

Le 21 février, une autre vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux, montrant un homme habitant dans la région de Donetsk et dont la jambe aurait été amputée par un obus ukrainien, a-t-on affirmé. Des internautes ont toutefois fait remarquer qu’il est très clair, dans l’extrait, que l’homme en question porte une prothèse (Nouvelle fenêtre) et que l’événement a été mis en scène.

Capture d'écran de tweets dénonçant de fausses attaques diffusées par des éléments prorusses sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran de gazouillis dénonçant de fausses attaques diffusées par des éléments prorusses sur les réseaux sociaux

Photo : Twitter (capture d'écran)

Le lendemain, la première chaîne de télévision russe diffusait des images d’un char ukrainien (Nouvelle fenêtre) supposément détruit par les forces russes après qu’il eut pénétré sur leur territoire. Un seul hic : l’Ukraine ne dispose pas de véhicules blindés du type en question, le BTR-70M. Il s’agit plutôt d’un modèle utilisé par l’armée russe, ont souligné des analystes militaires (Nouvelle fenêtre).

Selon Dominique Arel, titulaire de la Chaire d'études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa, la diffusion de ces fausses informations avait pour objectif de dépeindre la Russie comme un sauveur, venant à la rescousse d’Ukrainiens russophones.

Dans la propagande du régime, le gouvernement ukrainien est présenté comme un gouvernement fasciste et néonazi qui s’en prend à sa propre population. Et les victimes principales, selon la Russie, sont les résidents russophones du Donbass, explique-t-il.

Toutes ces informations fabriquées, c’est pour montrer que c’est l’armée ukrainienne qui attaque la population du Donbass et qui est donc coupable de génocide, et que la Russie intervient pour protéger cette population. Et que la seule façon de le faire, c’est d’envahir l’Ukraine en entier, ajoute le professeur.

Selon ce dernier, l’auditoire visé par cette désinformation est surtout la population habitant en Russie et dans la région du Donbass.

« Pour le reste de l’Ukraine, il y a très, très peu de gens qui croient à ça, parce qu’ils comprennent exactement ce qui est arrivé. »

— Une citation de  Dominique Arel, titulaire de la Chaire en études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa

Cette propagande a-t-elle fonctionné? En ce qui concerne la communauté internationale, c’est non, juge M. Arel. L’invasion a été sévèrement critiquée par presque tous les pays. On est un peu dans le brouillard à savoir jusqu’à quel point les Russes y croient, mais il y en a sûrement un grand nombre qui sont en état de choc de voir les moyens utilisés pour mener cette guerre, croit-il.

Le fait que la guerre soit diffusée en direct sur les réseaux sociaux est à double tranchant. Si les plateformes comme Telegram permettent à la propagande russe de circuler, ces mêmes services permettent à tout un chacun de diffuser des images des dégâts, de montrer les victimes. Cela peut avoir de réelles conséquences sur l’acceptabilité sociale des justifications offertes par le gouvernement de Vladimir Poutine pour déclencher l’invasion.

Ce à quoi on assiste actuellement, c’est la première invasion totale d’un pays européen par un autre pays européen depuis la Seconde Guerre mondiale, et en plus, ça a lieu à l’ère des réseaux sociaux, donc littéralement en direct. On voit en direct ce qui se passe à Kiev, on voit les combats à Tchernihiv, à Soumy, illustre M. Arel.

Ça ajoute à l’impact international.

Déferlante d’images trompeuses après l’invasion

On ne compte plus le nombre d’images détournées ou de fausses vidéos qui circulent sur les médias sociaux depuis l’opération militaire de jeudi. Des médias de vérification de partout dans le monde se sont affairés à s’assurer de la véracité de dizaines de vidéos de combats aériens (Nouvelle fenêtre), de missiles (Nouvelle fenêtre), d’explosions (Nouvelle fenêtre) ou encore d’images saisissantes (Nouvelle fenêtre) faisant état de l’ambiance dans les rues de l’Ukraine. Bien souvent, il s’agissait d’images recyclées, captées des années auparavant, dans d’autres pays.

Une vidéo détournée particulièrement frappante est devenue extrêmement virale vendredi. Des images d’un père qui fait des adieux déchirants à sa famille ont cumulé au moins 30 millions de visionnements sur Twitter sous le prétexte qu’elles avaient été tournées avant qu'il quitte sa famille pour se joindre à l’armée ukrainienne.

Des médias de vérification (Nouvelle fenêtre) ont trouvé qu’il s’agissait en fait d’un soldat séparatiste prorusse de la région du Donbass qui demeurait dans son territoire alors que sa famille fuyait vers la Russie. La vidéo a originalement été publiée trois jours plus tôt, le 21 février, sur la chaîne Telegram d’un maire de la ville de Gorlovka, qui se trouve dans la région du Donbass. Plusieurs médias, dont le New York Post (Nouvelle fenêtre), ont rapporté la fausse nouvelle.

Dans certains cas, des vidéos trompeuses ont été diffusées par les belligérants eux-mêmes. Le compte Twitter officiel du ministère de la Défense de l’Ukraine a, par exemple, relayé vendredi une vidéo dans laquelle on voit un avion de chasse ukrainien détruire un avion de chasse russe, accompagnée du mot-clic #stoprussia. Les images, vues plus de 620 000 fois, étaient en fait tirées d’une vidéo YouTube (Nouvelle fenêtre) du jeu vidéo simulateur de vol Digital Combat Simulator.

C’est possible que, dans l’urgence, c’est la panique; on a peur de se faire encercler; on reçoit cette information rapidement; on pense que ça vient d’une source sur le terrain et on la publie, analyse Simon Thibault, professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal et spécialiste de la propagande, la désinformation et la manipulation en ligne. C’est aussi fort possible que celui qui a relayé cette information sache qu’elle est fausse, et qu’il veut remonter le moral de la population ou des troupes en désinformant le public.

Ça se produit dans tous les conflits, et toutes les parties le font, mais certaines ont été plus intenses que d’autres au fil de l’histoire. Mais dans un contexte numérique, tout va beaucoup plus vite. L’information peut rapidement devenir virale et les procédés de désinformation se démocratisent. Avec un téléphone et l'accès à Internet, on peut relayer de la désinformation, alors qu’à l’époque, il fallait passer par les médias de masse, ce qui demandait plus de temps et de ressources, poursuit M. Thibault.

Les acteurs étatiques peuvent se servir de la propagande de guerre à différentes fins, mais l’objectif premier reste toujours d’influencer l’opinion publique, explique le professeur.

Augmenter la confusion pour faire en sorte que le public ne sache plus quoi penser fait aussi partie de l’arsenal de propagandistes. Il peut également y avoir une utilisation de vraies informations qui seront manipulées pour augmenter le sentiment de confusion ou d’indignation et servir leurs intérêts, dit-il.

Motivés par des J’aime et par l’argent

Les images trompeuses de l’Ukraine qui comptent des centaines de milliers, voire des millions de visionnements, ne sont pas seulement utilisées à des fins de propagande. Dans bien des cas, les internautes mettent ce contenu en ligne dans le but de cumuler des mentions J’aime et de nouveaux abonnés.

Par exemple, Media Matters rapportait vendredi (Nouvelle fenêtre) que la fonctionnalité centrale de TikTok, qui permet à ses utilisateurs de réutiliser des sons de vidéos existantes sur leurs propres images, est en train de faciliter la propagation de fausses vidéos sur le conflit russo-ukrainien. Le son d’une vidéo dans laquelle on entend des coups de feu, initialement publiée le 18 février, a été superposé sur plus de 1700 vidéos avant d’être retiré par TikTok. Bon nombre de celles-ci étaient tournées de manière à donner l’impression que la personne derrière la caméra était en zone de guerre.

Des utilisateurs TikTok se servent aussi de fausses images du conflit afin de solliciter des dons, rapporte (Nouvelle fenêtre) le réseau NBC.

Capture d'écran d'une vidéo en direct sur TikTok. On voit une rue, le soir. Il fait sombre.

Cette diffusion en direct sur TikTok, qui a attiré plus de 24 000 spectateurs, jouait en boucle un son de sirène et de sanglots vendredi, cumulant de passage des dons.

Photo : Capture d'écran - TikTok

Si des vidéos en direct de la Russie et de l’Ukraine ont permis jusqu’à maintenant de mettre en lumière ce qui se passait sur le terrain, la section Live de TikTok est remplie depuis jeudi de diffusions en direct de personnes qui disent être en Ukraine, dans lesquelles on entend des sons de sirènes, des explosions et des sanglots. Plusieurs d’entre elles contiennent des images qui tournent en boucle et demandent explicitement des dons. La plateforme a d’ailleurs une fonctionnalité (Nouvelle fenêtre) qui permet d’envoyer de l’argent lors de diffusions en direct.

Comme quoi la désinformation liée à cette guerre n’est pas seulement politique.

Quelques trucs pour éviter de propager de la désinformation sur la guerre

  • Quand les événements se bousculent, comme dans le cas d’une guerre, des photos et des vidéos douteuses ou carrément fausses se multiplieront inévitablement en ligne.
  • Dans ce contexte, il faut se fier aux sources reconnues d’information, et il est recommandé de consulter plusieurs sources pour confirmer les nouvelles.
  • Les citoyens sur le terrain peuvent être une source précieuse d'information, témoins directs du conflit à l’aide de leur téléphone, mais il faut être prudent. Ce qu’on voit circuler en ligne peut être de la propagande, de la désinformation (intentionnelle ou non), relayée par des acteurs aux motivations dissimulées.
  • Le direct sur les réseaux sociaux ou sur certaines chaînes n’est pas nécessairement synonyme d’authenticité, de véracité; il peut s’agir d’un montage ou d’une diffusion en boucle.
  • En cas de doute sur la véracité d’une information, mieux vaut ne pas relayer cette dernière. Prendre quelques secondes pour réfléchir avant de relayer un contenu contribue à réduire la propagation de la désinformation. Il peut être difficile de réparer les dégâts causés par une information trompeuse.
  • Il est important de vérifier la date et le lieu où l’image ou la vidéo a été prise, et si cela concorde avec l’histoire en question. On peut aussi vérifier si l’histoire a déjà fait l’objet d’une vérification des faits.

Mathieu Gobeil

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