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Les masques sont efficaces, disent les experts, pourquoi les retirer maintenant?

Québec a annoncé la fin du port du masque dans les écoles après la relâche scolaire. Mais est-ce le bon moment? Plusieurs experts estiment qu'il serait peut-être mieux que la mesure reste en place, le temps de stabiliser davantage la situation.

Des élèves masqués assis à leur pupitre regardent vers l'avant de la classe.

Le port du masque ne sera plus obligatoire en classe pour les élèves du Québec à partir du 7 mars.

Photo : Getty Images / izusek

Mercredi, le directeur par intérim de la santé publique du Québec, le Dr Luc Boileau, a expliqué que la situation épidémiologique « va mieux » et que les élèves pourront retirer leur masque en classe une fois assis.

Il a justifié ce risque calculé par le fait que plus de 2,5 millions de Québécois auraient été récemment infectés et que le taux de vaccination (2 doses) est de plus de 80 % pour l’ensemble de la population.

De plus, ajoute-t-il, selon une étude menée par le CHU Sainte-Justine, plus d'un enfant sur trois, dans la grande région de Montréal, aurait été en contact avec la COVID-19 au cours des dernières semaines, voire des derniers mois. Ainsi, dit-il, le risque de provoquer une nouvelle vague est minime.

Il a toutefois rappelé que le nombre d’hospitalisations cette semaine est au même niveau qu'au sommet de la deuxième vague, que la vague n’est pas terminée et qu'il ne faut pas qu’on lâche tout d’un seul coup.

Quant au retrait complet du masque pour les adultes, le Dr Boileau a indiqué qu’une décision sera prise en fonction de la capacité hospitalière.

Mais plusieurs experts sont frileux à l’idée de retirer le masque en public en ce moment, même dans les écoles.

Le Dr Donald Vinh, médecin en infectiologie et en microbiologie au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), est en fait perplexe. Notre dernier recours est le masque et nous enlevons cette mesure, déplore-t-il. Je ne comprends pas du tout le raisonnement derrière cette décision. Ce n’est pas une décision scientifique.

Oui, le nombre d’hospitalisations diminue, mais très lentement, souligne le Dr Vinh. De plus, la contagiosité élevée et le potentiel de réinfection par le variant Omicron sont deux éléments à prendre en compte.

La physicienne Nancy Delagrave, coordonnatrice scientifique du groupe COVID-STOP, ajoute que, même si 2,5 millions de Québécois ont récemment contracté la maladie, il reste encore beaucoup de personnes qui peuvent être infectées. Et ces personnes courent le risque de développer des symptômes sévères ou même le syndrome post-COVID.

Même le Dr Anthony Fauci, responsable de la lutte contre la pandémie de COVID-19 aux États-Unis, a soutenu, lors d'une entrevue à CNN cette semaine, qu’il est peut-être trop tôt pour retirer complètement les masques dans les écoles. Étant donné le niveau de transmission que nous avons, c'est risqué, a-t-il fait valoir. Il ajoute que les autorités seront chanceuses si les cas continuent de baisser après avoir enlevé les masques dans les écoles.

Si le Dr Boileau a précisé qu’il n’y a jamais de risque zéro, le Dr Vinh estime que la stratégie du Québec n’est pas prudente. Selon lui, le Québec a choisi d’infecter le plus de personnes possible pour arriver à une immunité collective. Cette méthode n’a pas fonctionné, prévient-il. Nous en sommes à notre cinquième vague; je pense que c’est la preuve que l’immunité collective est une fausse idée.

Nancy Delagrave comprend que les gens ont hâte de ne plus avoir à mettre un masque, mais celle qui est aussi cofondatrice du groupe Des masques et de l’aération pour tout le monde estime que le masque est un petit inconfort pour permettre beaucoup plus de liberté.

Que disent les études sur l’efficacité du masque?

La femme avec un manteau d'hiver et un chapeau porte un masque N95.

Linsey Marr porte un masque de type N95.

Photo : Twitter/Linsey Marr

Linsey Marr, une des meilleures scientifiques mondiales dans le domaine des aérosols et experte en matière de transmission aérienne des virus à l'Université Virginia Tech, est catégorique : les masques aident à réduire la transmission et devraient encore être utilisés dans les endroits clos et là où il y a de nombreuses personnes.

Le Dr Boileau a lui-même répété plusieurs fois pendant son dernier point de presse que le port du masque demeurait très efficace.

D’après Linsey Marr, le port du masque peut réduire la transmission dans une communauté de 10 % à 20 %. Ça peut sembler peu élevé, mais avec le nombre exponentiel de cas, ça peut avoir un impact significatif sur le nombre de cas et d’hospitalisations.

« Je pense que les gens s’attendent à une efficacité de 100 %. Mais la réalité est que les masques aident à réduire la transmission, même si ce n’est pas à 100 %. »

— Une citation de  Linsey Marr, Université Virginia Tech

Une récente étude des CDC aux États-Unis (Nouvelle fenêtre) a montré que, dans les lieux publics intérieurs, les masques médicaux réduisent les risques d’infection de 66 %, tandis que les masques N95 et KN95 les réduisent de 83 %. Le port d'un masque en tissu semblait réduire les risques d’être infecté de 56 %.

Une autre étude américaine (Nouvelle fenêtre) indique qu’en moyenne le taux d’infection dans les régions où le port du masque était requis était 23 % moins élevé quatre semaines après l’implantation de cette mesure et 33 % moins élevé après six semaines.

L’une des seules études randomisées faites au sujet du port du masque (Nouvelle fenêtre) a été menée auprès de 350 000 personnes habitant dans 600 villages au Bangladesh. Les personnes vivant dans les villages où le port du masque était requis avaient 11 % moins de risques d’être infectées. Les auteurs de l’étude précisent que, même si moins de 50 % des habitants portaient un masque dans les lieux publics, les risques d’infection étaient réduits de façon significative.

Des chercheurs de l'ABC Science Collaborative (Nouvelle fenêtre) ont observé que, dans les écoles de la Caroline du Nord où le port du masque en classe était obligatoire, il y avait peu de transmission, même si les niveaux d’infection dans la communauté augmentaient.

Nancy Delagrave ajoute que certaines études (Nouvelle fenêtre) ont fait valoir que plus une personne inhale des particules du virus, plus ses risques de développer une forme sévère de la maladie sont élevés. C’est une bonne raison pour inciter les gens à continuer de porter le masque.

Bien sûr, il est parfois difficile de distinguer quelle mesure a le plus d'effet, convient la Dre Lynora Saxinger, spécialiste des maladies infectieuses à l'Université de l'Alberta, en entrevue à CBC (Nouvelle fenêtre).

Mais malgré un certain degré d’incertitude concernant l'efficacité de l'obligation de porter le masque, elle croit que cette mesure est toujours très utile. Je pense que les gens prennent l'incertitude scientifique comme une excuse pour leurs mauvaises décisions ou pour leur inaction.

Le taux de vaccination est-il suffisamment élevé?

Selon le Dr Boileau, le taux de vaccination est suffisamment élevé pour enlever le masque en classe.

Par contre, le Dr Vinh rappelle qu’il faut trois doses afin d’obtenir une protection complète contre le variant Omicron. Seulement la moitié des Québécois de 5 ans et plus ont reçu une troisième dose. Ce n’est pas suffisant, estime le Dr Vinh.

De plus, seulement 41 % des enfants québécois de 5 à 11 ans ont reçu deux doses du vaccin. Il y a un an, si on parlait d’un taux de vaccination de moins de 50 %, on ne parlait certainement pas d’enlever les masques. C’est une contradiction.

Une étude américaine (Nouvelle fenêtre) montre d’ailleurs l’importance de considérer le taux de vaccination et le taux d’infection dans la communauté avant de retirer les masques dans les écoles.

Les auteurs calculent que, dans une école primaire où 25 % des élèves et 70 % des enseignants sont vaccinés, il faudrait attendre que le taux d’infection dans la communauté soit de moins de 14 cas par 100 000 habitants par jour afin d’avoir moins de 10 cas par mois.

Cependant, si la couverture vaccinale augmente à 90 % chez les élèves et les enseignants, il serait possible de retirer les masques, même si le taux d’infection dans la communauté était supérieur à 50 cas pour 100 000 habitants par jour.

Le Québec est encore bien loin de ces niveaux alors qu'on estime qu'il y a 174 cas pour 100 000 par jour. (Nouvelle fenêtre)

Moins de risques quand on est assis?

Le Dr Boileau tenant un masque en conférence de presse.

Le Dr Boileau tenant un masque en conférence de presse.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Le Dr Boileau a également affirmé que la raison pour laquelle les jeunes doivent continuer de porter le masque à l’extérieur de la classe est parce que le niveau de risque est moindre quand les gens ne se déplacent pas.

Cette affirmation surprend Linsey Marr. C’est complètement faux.

« Cette affirmation n'adhère pas à la science, à ce que nous savons sur la façon dont le virus se déplace dans l'air et comment les gens sont exposés. »

— Une citation de  Linsey Marr, Université Virginia Tech

Il existe maintenant des preuves accablantes que le virus se transmet principalement par des aérosols qui peuvent se comporter comme de la fumée de cigarette. Ces particules peuvent facilement parcourir plus de deux mètres, précise-t-elle.

Ainsi, selon cette experte, le critère principal pour enlever un masque dans un lieu clos devrait être la qualité de la ventilation et de la filtration de l’air, pas le fait d'être assis ou non. S’il y a une bonne ventilation et des filtres à air dans une classe, le risque ne serait pas trop élevé pour retirer son masque.

Nancy Delagrave est tout aussi déçue qu’on balaie du revers de la main la question de la ventilation. C’est important que la santé publique explique comment le virus se transmet. Plusieurs personnes ne le comprennent toujours pas.

Pourquoi ne pas attendre deux semaines après la relâche?

Le Dr Boileau reconnaît que la semaine de relâche scolaire a contribué à la première vague de la pandémie et admet que le nombre d’infections pourrait augmenter après le retour en classe.

Quelle sera l’incidence du retrait du masque sur la situation épidémiologique? Il est encore difficile de le dire, affirme Marc Brisson, professeur d’épidémiologie mathématique et directeur du Groupe de recherche en modélisation mathématique et en économie de la santé liée aux maladies infectieuses à l’Université Laval. Il ajoute que son équipe prépare de nouvelles projections qui tiendront compte des derniers relâchements annoncés.

On a quand même beaucoup d'incertitudes sur l'impact de l'assouplissement des mesures, dit Marc Brisson. Par exemple, même si le gouvernement assouplit davantage de règles, certaines personnes préféreront être plus prudentes et maintiendront le nombre de leurs contacts bas.

Qu'en est-il de l'effet du masque sur les enfants?

Un élève chaudement habillé pour l'hiver circule dans son école et passe devant une affiche sur laquelle on voit un dessin de coccinelle qui se lave les mains.

Plusieurs études ont constaté une faible transmission du virus chez les enfants dans les écoles où des mesures sanitaires, comme le masque, étaient requises.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Le Dr Boileau a affirmé mercredi que la santé publique avait pris sa décision concernant les masques dans les écoles, entre autres après avoir consulté une recension des études faites par l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec (OOAQ).

Nous croyons vraiment qu'il y a plus de bénéfices à ce stade-ci de retirer le masque afin de faciliter la vie scolaire des enfants, leur socialisation, leur apprentissage, a-t-il dit, en ajoutant qu'il y avait certaines inquiétudes quant aux répercussions significatives que peuvent avoir les masques sur le développement des enfants.

L'OOAQ affirme cependant ne pas avoir offert de recension au gouvernement, mais seulement un court avis par courriel.

Soulignons d’emblée qu’à ce jour, il n’y a pas de données scientifiques qui permettent de conclure hors de tout doute que le port du masque entraîne des impacts significatifs sur le développement et les apprentissages des enfants, écrit par ailleurs l’Ordre dans son courriel au Dr Boileau.

La Dre Marie-France Raynault, conseillère médicale stratégique principale pour le gouvernement du Québec, a par ailleurs affirmé que la santé publique avait été alertée par l’OOAQ sur le fait que les masques étaient nuisibles au développement des enfants.

Des orthophonistes nous disent que les enfants qui portent le masque cessent de parler, a-t-elle affirmé, en faisant référence à l'avis offert par l'OOAQ

Mais le président de l’OOAQ, Paul-André Gallant, affirme que ce n’est pas ce qu’on lui a dit. On n’est pas au courant de recherches que les enfants arrêtent de parler en raison du masque. Il ajoute que l'OOAQ soulevait d'abord et avant tout certaines inquiétudes au sujets des enfants avec des troubles de langage.

Selon M. Gallant, il ne faut pas prendre certaines anecdotes pour démontrer que le masque cause des problèmes chez les enfants. On n’a pas la preuve, donc on ne peut pas répondre clairement à cette réponse.

En fait, selon la Dre Saxinger, le Dr Vinh et M. Gallant, les études préliminaires indiquent que le masque n'aurait pas d'incidence majeure sur la plupart des enfants.

En France, la Fédération nationale des orthophonistes, l’Union nationale pour le développement de la recherche et de l’évaluation en orthophonie (UNADREO) et le Collège français en orthophonie (CFO) ont également tenu à remettre les pendules à l’heure sur cette question. Le port du masque n’entrave pas le développement du langage chez les enfants présentant un neurodéveloppement typique, malgré les inquiétudes, peut-on lire dans un récent communiqué de presse.

Le port d’un couvre-visage existait bien avant la pandémie, rappelle le Dr Vinh. Qu’en est-il des pays où les jeunes filles portent un voile ou des enfants asiatiques qui portaient déjà régulièrement le masque contre la pollution? On n’a pas de générations d’enfants qui ont des problèmes de développement…

Porter un masque n’est pas naturel, convient le Dr Vinh.

« Mais il faut arrêter de projeter nos craintes sur les enfants. Je n’ai pas vu d’études qui prouvent que les enfants sont négativement affectés par le port du masque. Je vois des études qui montrent que les enfants ont plus peur d’être infectés ou de transmettre le virus. »

— Une citation de  Dr Donald Vinh, médecin en infectiologie et en microbiologie au Centre universitaire de santé McGill

Il y en a qui pensent que les masques sont une catastrophe pour les enfants et d’autres qui disent qu’il n’y a aucun problème. Je pense que la réponse est probablement quelque part entre les deux, dit la Dre Saxinger.

Malgré tout, M. Gallant affirme qu’il y a encore des questions quant aux répercussions sur les enfants qui ont des troubles de langage. On est bien sûr inquiet pour les plus vulnérables - ceux qui ont déjà des problématiques de langage, d'audition. Mais les études futures pourront nous donner l'information.

Malgré certaines craintes, l’OOAQ dit ne jamais avoir été contre le port du masque en classe. L’Ordre a plutôt offert une série de conseils aux enseignants pour les aider à minimiser les conséquences pour les enfants qui ont un trouble du langage ou une déficience auditive. M. Gallant est d'avis que ces mesures ont eu un effet positif.

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