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Médecins millionnaires à 12 000 $ par jour : la FMSQ veut mettre des limites

La Fédération des médecins spécialistes du Québec souhaite encadrer les hauts revenus, selon un document interne obtenu par Radio-Canada.

Un homme écrit sur un bloc de papier.

La rémunération des médecins coûte 7,5 milliards de dollars par année au Québec.

Photo : iStock

Consciente que les docteurs millionnaires nuisent à son image, la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) analyse plusieurs mesures, en interne, pour restreindre les hauts revenus, a appris Radio-Canada. La qualité des soins est aussi en jeu.

Le rapport du conseil d'administration, daté du 3 février, indique que la FMSQ compte 348 « médecins millionnaires ». Parmi eux, certains radiologistes en soins d'urgence facturent en moyenne 12 000 $ par jour.

Même s'il s'agit d'une infime minorité des 10 000 médecins spécialistes au Québec, la Fédération constate que cette rémunération à sept chiffres, avec de l'argent public, passe mal dans la population, au gouvernement et même au sein de ses membres.

Les mesures envisagées par la FMSQ, dans le document

  • Plafonner le revenu (annuel, semestriel, trimestriel ou journalier);
  • Ajuster les tarifs;
  • Plafonner l'activité, le volume (par médecin, par jour ou par patient);
  • Combinaison de ce qui précède.

Il s'agit d'un changement de cap pour la FMSQ. En octobre 2021, elle avait dit à Radio-Canada s'être opposée à des mesures de plafonnement de certaines activités.

Un risque pour la qualité des soins

Ça fait longtemps qu’on en parle, personne ne fait rien, commente le président de la FMSQ, le Dr Vincent Oliva, lui-même radiologiste, élu l'an dernier.

Il souhaite pousser l'analyse plus finement pour déterminer si ces médecins sélectionnent les actes les plus payants ou travaillent tout simplement beaucoup.

Actuellement, au Québec, rien n’empêche un médecin de travailler 7 jours sur 7, 365 jours par an. Ça nous préoccupe, reconnaît le Dr Oliva. On veut s’assurer que les médecins ne sont pas dans des situations où ils tournent les coins ronds.

« C'est un peu comme le camionneur qui ne dort jamais, qui ne prend jamais de pause dans sa semaine. À un moment donné, il y a des risques à trop travailler, il y a des enjeux de qualité. »

— Une citation de  Dr Vincent Oliva, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec

Selon le document interne , les radiologistes gagnant plus de 1,5 million de dollars ont facturé des honoraires en moyenne 316 jours sur 365, l'an dernier. Ça veut dire qu'ils ont pris moins d'une journée de congé par semaine, en moyenne.

Un médecin spécialiste gagnait en moyenne 432 000 $ par année en 2019, avec des différences marquées, du simple au double, selon les spécialités.

Un plafond pourrait envoyer les médecins en vacances

Selon le document de la FMSQ, le ministère de la Santé n'est pas favorable au plafond de revenu, qui a déjà été expérimenté dans le passé. Quant au plafond d'activités, la Fédération reconnaît qu'il pourrait avoir un impact possible sur l'offre de services.

On veut éviter les effets pervers du remède, dit le Dr Oliva, on ne veut pas limiter l’accès.

Ce serait une abomination, selon le professeur à l'École des sciences infirmières de l'Université de Victoria, Damien Contandriopoulos. Les médecins vont travailler jusqu’au 15 septembre puis partir en vacances quand ils toucheront le plafond.

« Si on touche au volume de soins, ça va créer un chaos dans le système, en particulier dans le contexte actuel. »

— Une citation de  Damien Contandriopoulos, professeur à l'École des sciences infirmières de l'Université de Victoria

Entre 2016 et 2018, le professeur a dirigé un projet de recherche du Commissaire à la santé et au bien-être qui portait sur l’analyse de la performance du mode de rémunération des médecins au Québec.

Selon Damien Contandriopoulos, la seule mesure qui fait un peu de sens : réajuster les tarifs de l'acte. Rappelons que la plupart des médecins sont payés à l'acte.

Le professeur rappelle que la technologie a évolué et ce qui prenait 30 minutes à un de ces médecins, il y a 10 ans, leur prend maintenant 5 minutes. Il propose de couper le tarif de l’acte en fonction de cette évolution technologique.

« Ils sont capables d’enchaîner les actes, dans leur sous-sol. »

— Une citation de  Damien Contandriopoulos, professeur à l'École des sciences infirmières de l'Université de Victoria

Le Dr Oliva ajoute qu'il pourrait y avoir des mesures différentes selon la spécialité. Dans tous les cas, les solutions devront être entendues avec le gouvernement.

Un tableau produit par la FMSQ détaille les avantages et les inconvénients de chaque solution.

Extrait du document interne de la FMSQ.

Extrait du document interne de la FMSQ

Photo : Radio-Canada

L'ancien ministre de la Santé au sein du gouvernement de Pauline Marois, Réjean Hébert, pense que la solution est ailleurs : il faudrait carrément changer le mode de rémunération.

Selon lui, le paiement à l'acte a perverti le système : Les gens vont multiplier les actes pour augmenter leur rémunération.

Le gériatre, lui-même membre de la FMSQ, propose plutôt de verser un salaire de base aux médecins exerçant en établissement (surtout les spécialistes). Pour ceux œuvrant en cabinet (surtout les médecins de famille), il suggère d'instaurer une rémunération selon le nombre de personnes suivies, en tenant compte de leur vulnérabilité.

« Aux États-Unis, les médecins spécialistes sont payés à salaire avec un bonus à la performance. »

— Une citation de  Dr Réjean Hébert, ex-ministre de la Santé du Québec

La remise en cause du paiement à l'acte ne fait pas partie de l'analyse en cours à la FMSQ et on ignore si le gouvernement Legault l'envisage dans sa « refondation » du système de santé, qui sera présentée en mars.

Le Dr Oliva apporte quelques nuances : tous les médecins québécois ne sont pas uniquement payés à l'acte, il y a déjà des modes de rémunération alternatifs. Par ailleurs, dans le total des honoraires des médecins en cabinet, il faut soustraire des frais d’exploitation, parfois importants (salaires de technologues, équipement, etc.).

Hors de contrôle, le budget pour les médecins?

Entre 2016 et 2019, les médecins spécialistes ont accaparé à peu près tout l’argent supplémentaire qui a été injecté dans le système de santé, dit le professeur Contandriopoulos.

L'argent consacré aux médecins n'est plus disponible pour le reste du réseau, déplore, pour sa part, Réjean Hébert.

En 2006, l'enveloppe budgétaire accordée aux médecins et aux infirmières était la même : 3 milliards de dollars. Mais, le fossé s'est creusé, année après année.

Le fossé s'est creusé entre l'enveloppe budgétaire de la rémunération des médecins et celle des infirmières.

Le fossé s'est creusé entre l'enveloppe budgétaire de la rémunération des médecins et celle des infirmières.

Photo : Radio-Canada / Source : RAMQ/MSSS

Aujourd'hui, l'enveloppe des médecins est de 7,5 milliards de dollars et celle des infirmières, de 4,6 milliards.

Damien Contandriopoulos propose un gel de cette enveloppe donnée à la radiologie et l'ophtalmologie, deux des spécialités qui comptent le plus de médecins millionnaires.

« Je vois un problème d’équité, avec les autres spécialistes, les omnipraticiens et les autres travailleurs de la santé. »

— Une citation de  Damien Contandriopoulos, professeur à l'École des sciences infirmières de l'Université de Victoria

En 2019, le gouvernement Legault avait promis de réduire la rémunération des médecins spécialistes, mais, en 2021, la vérificatrice générale du Québec a constaté de maigres économies, de quelques millions de dollars.

La VG recommandait notamment de revoir les modalités de rémunération ainsi que les codes de facturation.

Elle notait qu'avec l'impact de la pandémie, le ministère de la Santé et des Services sociaux aura d’autant plus intérêt à réaliser un suivi rigoureux des enveloppes budgétaires.

À plus forte raison que le rattrapage des soins, dans les années à venir, en raison du délestage de certaines activités, risque d’entraîner une augmentation des dépenses de rémunération des médecins.

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