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Que veut dire « vivre avec le virus »?

Alors que le Québec se déconfine, une expression se répand sur toutes les lèvres : « Il faut apprendre à vivre avec le virus ». Une formule qui sent le ras-le-bol, mais aussi l'espoir fou de tourner le dos à la pandémie. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Six experts font le point.

Un homme tient une affiche sur laquelle on peut lire «C'est assez».

À Québec, les manifestants ont brandi des affiches ou scandé des slogans pour réclamer plus de liberté et la fin des mesures sanitaires.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

La Dre Joanne Liu n'en est pas à sa première épidémie. Il y a quelques années, elle était aux premières loges lorsque le virus Ebola a déboulé sur l'Afrique, y faisant des ravages. Elle connaît ce genre de combats et avait déclaré, dès le début, que cette pandémie serait un combat de longue haleine. Aussi, selon elle, cette expression est un trompe-l'œil.

Ça fait déjà deux ans qu’on vit avec le virus, qu’on apprend à vivre sans avoir une hécatombe de personnes qui sont malades et qui meurent. Voilà ce que c'est, vivre avec le virus, selon la professeure à l’École de santé des populations et de santé mondiale de l’Université McGill.

Tout le monde veut oublier la pandémie au plus vite. Tout le monde cherche la lumière au bout du tunnel, observe la Dre Liu. Elle comprend pourquoi les gens sont avides de tout indice que la fin est proche, mais simplement déclarer la pandémie finie n’est pas la solution à notre épuisement.

Elle craint en effet que cette expression témoigne d'un désir de baisser les bras devant le virus, de le banaliser, alors qu'il vaut mieux continuer d'agir comme depuis le début et s'adapter.

C’est pour cela que plusieurs experts craignent que le déconfinement en cours ne se traduise par un lâcher-prise général de tous ces gestes de prudence face au virus, que nous avons intégrés à nos vies depuis deux ans.

Le Dr Madhukar Pai, professeur d'épidémiologie et de santé mondiale à l'Université McGill de Montréal, fait partie de ces personnes inquiètes.

Les gens commencent à se foutre de la pandémie. Ils demandent qu’on déclare la pandémie finie. D’accord, lance-t-il, allez-y! Déclarez la pandémie finie! Mais on a déjà essayé cette stratégie, et vous savez quoi? Ça n’a pas fonctionné.

Le Dr Pai croit qu’en ce moment, le virus tire avantage du fait que la société est divisée quant aux mesures à prendre pour gagner la bataille.

« Le virus n'a rien à foutre de nos politiques, il veut juste un hôte à infecter. »

— Une citation de  Dr Madhukar Pai, Université McGill

Benoît Mâsse, professeur de médecine sociale et préventive à l'École de santé publique de l'Université de Montréal, déplore lui aussi ce sentiment de fatalité qui semble se développer au sein de la population.

Les gens se disent : "À quoi ça sert? On va finir par l’attraper". Mais il est catégorique : vivre avec le virus ne veut pas dire le subir passivement.

Malgré tout, les bienfaits du déconfinement en cours sont indéniables à cette étape de la pandémie, reconnaissent-ils, car la lutte contre le virus a laissé de nombreuses séquelles dans la population.

Selon la Dre Liu, les répercussions indirectes de la pandémie sont, en ce moment, plus importantes que les conséquences directes. Elle croit qu’il est tout à fait normal que les gens soient épuisés et que les gouvernements prennent cet aspect en compte. À cause que [la pandémie] perdure, à un moment donné, il y a un trop plein, constate-t-elle.

Elle comprend aussi qu’il vaille mieux relâcher un peu les mesures pour ne pas décourager toute la population. On ne peut pas avoir le décrochage complet de la population. On est sur les derniers milles dans cette bataille contre la COVID-19.

Roxanne Borgès Da Silva est d’accord sur ce point : les conditions sont certes encore précaires sur le plan épidémiologique, mais les facteurs de santé mentale commencent à peser plus lourd dans l’équation. Le niveau de ras-le-bol est plus élevé que lors des vagues précédentes, remarque la professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

M. Mâsse appréhende l’incidence d’un possible laisser-aller qui pourrait avoir pour effet de faire remonter les cas. Toutefois, il a confiance que ce n’est pas tout le monde qui va immédiatement faire fi du danger à l’égard du virus. Ce n’est pas parce qu’on ouvre tout que tout le monde va reprendre ses habitudes du jour au lendemain. Certains vont attendre qu’il y ait moins d’infections.

Bien sûr, il ne faut pas garder des mesures pour garder des mesures, poursuit la Dre Liu, mais elle met en garde : la majorité des déconfinements précédents n’ont pas été une réussite. Il y a des leçons à en tirer et il faut procéder avec prudence.

Cela dit, M. Mâsse se demande : les gouvernements jouent-ils leur dernière carte avec ce déconfinement? Quelle marge de manœuvre auront-ils si le virus fait un retour en force?

« C’est très difficile ces [ouvertures et fermetures en] yoyo. Il va y avoir une résistance énorme à un retour en arrière. C’est un gros enjeu. »

— Une citation de  Benoît Mâsse, Université de Montréal
Une femme tient une pancarte sur laquelle on peut lire «Vacciné et tanné».

Des manifestants contre les mesures sanitaires à Québec

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Est-on rendu à traiter la COVID comme la grippe?

La semaine dernière, le Dr Alain Vadeboncoeur publiait une chronique (Nouvelle fenêtre) dans laquelle il dressait des parallèles entre la grippe et la COVID-19, qui a fait grand bruit.

Le fait que deux millions de Québécois auraient été infectés depuis le début de la vague Omicron change la donne, écrit-il, parce qu'on pourrait en conclure que, lorsqu'il frappe une population adéquatement vaccinée, finalement, ce variant, c'est juste une grippe avec vraiment beaucoup de cas.

Selon le Dr Vadeboncoeur, c’est en partie une bonne nouvelle. L’effet du virus ou le risque individuel dans une population vaccinée est peut-être moindre que ce à [quoi] on se serait attendu, a-t-il avancé en entrevue à Radio-Canada.

Mais d’autres éléments doivent être pris en compte, soutient-il, dont le fait que le variant Omicron est extrêmement contagieux et que le risque de complications demeure très élevé pour les non-vaccinés.

Le risque collectif demeure important, dit-il. D'autant que le nombre de cas d'Omicron dépasse largement le nombre d’infections qu’on voit annuellement pour la grippe. Ainsi, le nombre total de décès et d'hospitalisations liés à la COVID-19 pendant Omicron a été beaucoup plus important que lors d’une saison de grippe habituelle, rappelle-t-il.

« Ce virus a pratiquement mis le système de santé à genoux en raison de sa contagiosité. »

— Une citation de  Dr Alain Vadeboncoeur

Le Dr Vadeboncoeur reconnaît que sa chronique, dans sa version initiale, a suscité des débats passionnés, ce qui l'a amené à préciser certains points (Nouvelle fenêtre). Mais ce qu'il souhaitait lancer avant tout par ses observations, c'est une discussion sur les risques individuels et sur le fait que la vaccination est la clé pour commencer à gérer la COVID-19 comme la grippe saisonnière.

Il croit en fait que l'occasion est venue de lâcher un peu de lest sur la gravité de la COVID-19 [pour les personnes vaccinées] et d’avoir davantage de discussions sur l’importance de la vaccination et le maintien de mesures, comme le port du masque, pour ne pas avoir trop de cas en même temps.

La Dre Laurie Robichaud est d’accord : jamais on ne parlerait de déconfinement ou de vivre avec le virus si on n’avait pas de vaccins. On aurait des vagues de mortalité effroyables. Ce qu’on est capable d'accomplir, c'est le fruit d’une campagne de vaccination qui a très bien fonctionné, rappelle l'urgentologue à l’Hôpital général juif de Montréal.

Elle n’est cependant pas prête à dire que la COVID-19 est comme la grippe, car ses effets à long terme ne sont pas encore bien compris.

M. Mâsse ajoute que, même si 40 %, voire 50 % de la population au Québec a été infectée par Omicron, ça laisse pas mal de monde qui est susceptible à l’infection.

La Dre Liu estime en fait qu'il faudrait un peu plus de recul avant de faire une telle affirmation.

« La comparaison est boiteuse. Contrairement à l'influenza, qu’on côtoie depuis des décennies, on est devant un virus qu'on ne connaît pas tout à fait et il y a encore beaucoup d’inconnues. »

— Une citation de  Dre Liu, Université McGill

Les quelques mots du Dr Vadeboncoeur, c’est juste une petite grippe, ont rapidement été interprétés par certains comme s'il avait déclaré la pandémie finie. Mais comme le souligne la Dre Liu, il est inévitable qu'une telle comparaison en amène à faire des raccourcis.

Une phrase comme celle-là est souvent prise hors contexte, dit-elle. Tout le monde prend les aspects qui font leur affaire, on s'accroche aux phrases-clés en évacuant les nuances pourtant offertes par les experts.

Le Dr Vadeboncoeur, qui se défend de minimiser la pandémie, avertit d'ailleurs la population dans un de ses messages sur Twitter qu'il faut surtout éviter d’y projeter ce qu’on pense ou encore d’en extraire ce qui fait notre affaire.

Mais mon texte contient des faits, poursuit-il. À un moment donné, les faits sont importants. Même s'ils ne font pas exactement notre affaire.

La responsabilité individuelle à l'avant-plan

Les citoyens doivent maintenant gérer leur risque d’infection de façon individuelle, affirment de plus en plus de gouvernements. Ils estiment qu'après deux ans de pandémie, le public est suffisamment conscientisé par rapport aux risques associés au virus.

Au début, plusieurs ne connaissaient pas de personnes infectées. Depuis décembre, la plupart des gens l’ont attrapé ou connaissent quelqu’un qui a été infecté et même hospitalisé, souligne la Dre Robichaud.

Cependant, le Dr André Veillette met en garde contre ce désir de mettre toute la responsabilité sur les épaules du public.

Ils disent aux gens : "Débrouillez-vous". Dans ce contexte, il y a un manque de sérieux de la part de la santé publique au niveau de l'éducation, pour que les gens comprennent comment identifier et calculer leurs risques, déplore-t-il. Trop de gens ont des questions sur les mesures, la vaccination, les risques, et il existe tellement de désinformation qu’il devient difficile de départager le vrai du faux, constate l'immunologiste et chercheur à l'Institut de recherches cliniques de Montréal.

C'est pourquoi il lui semble important que la santé publique fasse de l'éducation populaire sur la COVID-19, comme elle le fait à propos de la malbouffe, de l'obésité ou d'autres virus, afin d'aider les gens à prendre des décisions éclairées.

Roxane Borgès Da Silva ajoute que les autorités doivent continuer de répéter que, si les gens ont chacun désormais le choix de prendre des risques individuels, ils ont aussi la responsabilité collective de ne pas engorger le système de santé.

Pour aider le public à être plus autonome dans sa gestion de risque dans les mois à venir, les gouvernements doivent continuer d'assurer un accès aux tests rapides, insistent Mme Borgès Da Silva et le Dr Pai. Sans tests, on n’a aucune idée de ce qui se passe, poursuit le Dr Pai. Si de nouveaux variants surgissent, nous ne le saurons même pas [avant qu’il soit trop tard].

M. Mâsse, Mme Borgès Da Silva et la Dre Robichaud croient par ailleurs que le gouvernement doit continuer d'exiger le port du masque dans les endroits publics pour encore un moment. Les masques, c’est une mesure peu coûteuse, on y est habitué et ils offrent de très grands bénéfices pour la réduction de la transmission, indique Mme Borgès Da Silva.

La Dre Liu précise qu’il faut continuer à surveiller l’évolution de la pandémie grâce à des outils comme l’analyse des eaux usées et le criblage, pour détecter l’apparition de nouveaux variants et ne pas se faire prendre les culottes à terre.

Et même s’il peut sembler trop tôt pour parler de l’automne ou de l’hiver prochain, Mme Borgès Da Silva et M. Mâsse disent qu’il faut déjà planifier en fonction d'autres vagues.

Comment allons-nous gérer le virus? Comment allons-nous prendre en charge les patients et ne pas accaparer les hôpitaux? Aura-t-on accès aux tests? Comment va-t-on distribuer des tests rapides? Devons-nous prévoir une nouvelle campagne de vaccination à grande échelle? L'État doit s'y préparer dès maintenant. D'autant plus, rappelle M. Mâsse, que les variants Delta et Omicron ont pris le monde par surprise.

« Il faut être prêt au cas où. Ce n’est pas quand le feu est pris dans une bâtisse qu’on va acheter des extincteurs. »

— Une citation de  Benoît Mâsse, Université de Montréal

Le monde a les outils pour mettre fin à la pandémie, affirme le Dr Pai. Nous avons de bons vaccins, des masques, des antiviraux, des tests rapides. C’est juste une question d’argent.

À quand la fin de la pandémie?

Aucun expert ne prétend savoir ce que les prochains mois nous réservent ni quand la pandémie sera terminée.

Ceux qui font des prédictions, je trouve ça très présomptueux, dit la Dre Liu. Je n’oserais jamais faire ça. S’il y a une chose qu’on sait, c’est qu’on ne sait pas grand-chose à propos du SRAS-CoV-2.

À ceux qui disent qu’ils en ont fini avec le virus, la Dre Liu répond : Le virus n’a pas fini avec nous.

J’ai toujours l’impression d’être la casseuse de party. Les gens n’ont pas envie d'entendre parler de l’épouvantail de nouveaux variants, dit la Dre Liu. Or, le niveau de transmission au niveau planétaire est à son plus élevé depuis le début de la pandémie, ce qui est un terreau fertile pour l’émergence de nouveaux variants.

Et si les experts espèrent que les prochains variants seront moins dangereux, il n’y a aucune certitude, rappelle la Dre Liu. Selon la littérature, c’est assez aléatoire.

La population n’aura peut-être pas la résilience de vivre une autre vague, craint par ailleurs le Dr Pai. C’est pourquoi il est nécessaire d’avoir une action internationale pour éviter l’émergence d’un nouveau variant. La pandémie finira seulement quand la majorité des gens à l'échelle mondiale seront vaccinés, dit-il.

« On peut faire tous les efforts de vaccination dans son propre pays, mais si on laisse 3,2 milliards de personnes sans vaccin, il ne faut pas être surpris que de nouveaux variants surviennent. »

— Une citation de  Dr Madhukar Pai, Université McGill

Agir en vase clos comme l'ont fait les pays jusqu'ici, souligne-t-il, c’est comme si le Canada décidait de lutter contre les changements climatiques, mais seulement dans une province.

C’est la même logique pour la COVID-19, soutient-il. C’est un événement catastrophique mondial. Il n’y a pas de solutions locales, on ne peut pas y penser seulement pays par pays.

Que sommes-nous prêts à accepter?

Non seulement la pandémie n’est pas terminée, mais le virus n’a pas encore atteint le stade endémique, affirme la Dre Liu. Et endémique ne veut pas dire moins dangereux. Ça veut dire qu’on va avoir un nombre d'infections qui va être stable, constant, précise-t-elle.

Elle rappelle ainsi qu'il y a des épidémies dont le monde ne s'est jamais libéré, comme le VIH ou la tuberculose. Ces maladies font partie des grands tueurs. Les gens oublient que le VIH a tué 39 millions de personnes et que la tuberculose continue de tuer entre 1 et 1,5 million de personnes chaque année.

Cela nécessitera aussi d'avoir des débats éthiques pour établir notre niveau collectif de tolérance au risque, continue M. Mâsse. Quelles mesures accepterons-nous de suivre pour contenir une nouvelle vague? Qu’est-ce qu’on est prêt à tolérer comme délestage et comme nombre d'hospitalisations? Combien de décès par jour accepterons-nous?

Ce sera une discussion difficile à avoir, puisque le niveau de tolérance du public a changé, disent ces experts.

Tout le monde est désensibilisé au nombre de cas et de morts. C’est trop. Les statistiques quotidiennes ne veulent plus dire grand-chose, dit la Dre Robichaud.

Les crises, a constaté d'expérience la Dre Liu, normalisent l'anormal. En temps de crise - une guerre ou une épidémie - à force d’être tellement exposé aux décès, ça devient une partie du décor.

Mais il ne faut pas laisser notre fatigue se transformer en indifférence et en amnésie collective, conseille-t-elle. Pour le souvenir des plus de 13 000 Québécois qui sont décédés, on leur doit ça.

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