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Crise en Ukraine : sur le front de la cyberguerre

Une carte du monde avec des pays de couleurs différentes et des lignes qui les relient.

L'Ukraine a subi mardi une cyberattaque d'envergure qu'elle a attribuée à la Russie.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bedard

Des sites Internet militaires paralysés, des portails ministériels mis hors service, deux banques publiques forcées de suspendre leurs activités : l’Ukraine a de nouveau été la cible de cyberattaques massives mardi.

Le Centre national ukrainien des communications stratégiques et de la sécurité de l’information a montré du doigt l’agresseur. L’agresseur, c’est le nom qu’on donne à la Russie ici. L’Ukraine se dit aux premières loges d’une guerre qui a commencé bien avant celle qu'on redoute dans toutes les capitales du monde, où on retient son souffle depuis quelque temps.

Dans une grande salle de gestion de crise, un écran géant domine. On y voit une immense carte interactive de la planète. Des pays s’illuminent, clignotent, tandis que de grands traits bleus les relient les uns aux autres. La carte illustre les cyberattaques qui se produisent à l’instant T, c'est-à-dire en temps réel.

Dans cette pièce sombre qui sent encore la peinture fraîche, l’Ukraine semble être au centre du monde.

« Nous sommes le laboratoire de la Russie pour ce qui est des cyberagressions. »

— Une citation de  Natalia Tkachuk, cheffe de la sécurité de l’information au Centre national ukrainien de coordination de la cybersécurité

Ici, on surveille tout ce qui se passe. Des dizaines, voire des centaines de milliers d’attaques sont détectées tous les jours. Mais elles n’ont pas toutes les mêmes conséquences.

[Les attaques] se produisent de façon régulière et deviennent de plus en plus violentes et fulgurantes. Elles sont ciblées. En fait, depuis la fin d'octobre, ces cyberattaques sont devenues plus graves, et nous comprenons bien pourquoi, souligne Natalia Tkachuk, cheffe de la sécurité de l’information au Centre national de coordination de la cybersécurité.

Les tensions entre la Russie et l'Ukraine ne règnent pas seulement sur le terrain. Une autre guerre fait rage, plus sournoise et tout aussi inquiétante : la cyberguerre. Piratages informatiques, virus, rumeurs et fausses informations la caractérisent. L'Ukraine soupçonne la Russie d'être à l'origine de ces attaques, qui se sont multipliées au cours des dernières semaines. Un reportage de Marie-Ève Bédard.

Au moment où on craint une invasion de l’Ukraine par les troupes russes massées à ses frontières, les blindés et les lance-missiles ne sont pas les seuls arsenaux déployés dont il faut se préoccuper, soutient la directrice du centre.

Les cyberattaques, la désinformation et les campagnes de déstabilisation sont autant d’agressions commises par la Russie qui pourraient bien être le front occulté d’une guerre qui a déjà cours depuis 2014, l'année de la révolution du Maïdan et de l'annexion de la Crimée.

Je parle de manipulations de la société parce que, bien souvent, nous voyons que les cyberattaques visent non seulement à perturber nos systèmes mais aussi à semer la panique pour influencer l’opinion publique, explique Mme Tkachuk.

Le 14 janvier dernier, de nombreux sites gouvernementaux ukrainiens ont été piratés. Kiev a démenti un vol de données pendant cette attaque et a accusé la Russie d’en être responsable.

Un acte de guerre

L’ampleur des attaques récentes montre à quel point l’Ukraine n’est toujours pas préparée à faire face à une menace que les autorités minimisent, accuse Sean Townsed, un alias, un chapeau blanc pour ce pirate qui se dit bienveillant.

Une personne devant son ordinateur.

Une cyberalliance a été créée pour faire face aux attaques informatiques.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bedard

En un seul jour, les Russes ont réussi à fermer la moitié des sites publics de notre gouvernement et à détruire des données au sein de plusieurs ministères, relate M. Townsed.

Expert en cybersécurité pour des entreprises dans la vie de tous les jours, ce pirate fait partie de la cyberalliance ukrainienne, une association citoyenne qui s’est donné pour mission de mettre au jour les failles et les vulnérabilités des systèmes informatiques de l’Ukraine et, au passage, de pirater des sites russes, par exemple celui de la première chaîne d’information officielle de Moscou.

Nos vis-à-vis russes au sein des unités de piratage du FSB et des renseignements russes sont très à l’aise dans les systèmes ukrainiens parce qu'absolument personne ne les arrête, affirme Sean Townsed.

Dans le sous-sol d’une université de Kiev, on surveille aussi les attaques des Russes. Devant des écrans verts, dans les studios de l’école de journalisme, Ruslan Deynychenko souhaite la bienvenue aux téléspectateurs. Il est membre de Stopfake, une plateforme qui met en lumière la désinformation véhiculée par les médias russes.

C’est dangereux et c’est dommageable, dit M. Deynychenko.

Chaque semaine, il s’adresse à la population russophone de l’Ukraine. Dans chaque épisode, il présente un condensé de fausses informations rapportées par les chaînes officielles de la Russie afin de les décrypter. Il reconnaît les limites de cet exercice. Tout le monde n’est pas convaincu, même quand on soumet des faits vérifiés.

« Nous nous considérons comme des médecins d’urgence. Si on peut aider les gens, on essaie de le faire. Mais si on ne peut pas leur sauver la vie, on les laisse de côté. »

— Une citation de  Ruslan Deynychenko, membre de la plateforme Stopfake

Il ne va pas jusqu’à se dire soldat, mais la propagande qu’il combat est une arme très redoutable à ses yeux.

C’est un acte de guerre. C’est un peu différent comme type de guerre, mais ça reste une guerre, et c’est parfois plus efficace que des opérations au sol avec des chars et d’autres armes. La propagande est une arme au même titre que les missiles et les roquettes, illustre M. Deynychenko.

Un petit studio de télé.

Des médias communautaires sont créés pour participer à « l'effort de guerre » en luttant contre la désinformation.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bedard

Une cyberforce militaire

Stopfake se penche uniquement sur ce qu’on pourrait qualifier de propagande officielle, celle des grands médias d’information. Toutefois, de plus en plus, c’est par l’entremise des réseaux sociaux que se propage de l’information fausse, anxiogène et clivante.

Faux profils et trolls sont autant de petits soldats au service de cette guerre hybride.

La semaine dernière, les autorités ukrainiennes ont annoncé avoir démantelé une usine de trolls qui, selon elles, semait la panique sur les réseaux sociaux.

Les quelque 18 000 comptes robotisés de cette usine découverte dans l’ouest du pays ont aussi servi à faire de nombreux appels à la bombe dans les écoles du pays, ce qui a contribué à créer un climat de peur.

Les comptes étaient supervisés par des Russes, selon le Service de sécurité ukrainien.

Trois hommes ont été arrêtés. Une petite victoire, mais le combat reste entier.

Nous devons pouvoir riposter contre l’agresseur. C’est pour cette raison que maintenant, en Ukraine, nous créons une cyberforce militaire qui pourra défendre notre pays, dit Natalia Tkachuk, du Centre national de coordination de la cybersécurité.

Au front de la déstabilisation, il n’y a ni tranchées ni cibles stratégiques dans la ligne de mire. Mais le fameux brouillard de la guerre y est d’autant plus épais.

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