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Cupidon en burn-out

Les temps sont durs pour Cupidon. Le champagne et les chocolats ne font pas le poids quand le temps glacial, la pandémie et l’acrimonie tiennent le haut du pavé.

Photo en noir et blanc du chanteur belge qui porte sa main droite à son visage.

Jacques Brel en 1972

Photo : Getty Images / Gijsbert Hanekroot / Redferns

Ce devait être un texte léger pour la Saint-Valentin, mais la légèreté se fait rare depuis mars 2020.

Souvent pour écrire, je cherche la musique qui donnera le rythme au texte. Après avoir fait des dizaines d’entrevues avec des gens qui espèrent les flèches de Cupidon, c’est Jacques Brel qui s’est imposé. Sa façon de scander le mot amour, d’un ton déchirant, est comme une injonction. Pas léger du tout.

Quand on n'a que l'amour, pour unique raison, pour unique chanson, et unique secours.

Mais Cupidon, seul depuis trop longtemps sur la ligne de front, est au bord de l’épuisement. C’est qu’on lui en demande trop : fournir une bouée sentimentale comme remède à tout ce qui va mal et nous échappe complètement.

J’essaie de ne plus écouter les nouvelles. La menace d’une guerre en Ukraine, la pollution, les fusillades, la pandémie, les camionneurs, tout cela m’angoisse terriblement, me raconte Simon, célibataire, 52 ans, alors que je lui parle pourtant d’amour.

Le lien, c’est que je ne peux plus supporter cela seul. J'idéalise un grand amour. Une fille qui me ferait rire. Mais Simon se languit et soupire : Je voudrais flirter dans un café, croiser le regard de quelqu’un à l’épicerie, dans un bar, dans une fête chez des amis, mais tout cela nous a été retiré.

Simon m’explique qu’il ne veut plus draguer virtuellement. Que les réseaux de rencontres, il trouve ça sordide, trop dur. J’ai envie de magie, de romantisme, pas de faire une liste d’épicerie et de choisir quelqu’un parce qu’il aime le cinéma ou le plein air.

Agnès, 26 ans, a prié plus d’une fois pour l’intervention de Cupidon. Ça va bien aller, n’est-ce pas? J’en ai pris des bouteilles de vin dans des parcs avec des gars, parce que j'aimerais rencontrer l’homme de ma vie. Mais, j'étais déconcentrée. J’avais envie de pipi. Je me demandais où aller aux toilettes, me raconte Agnès en riant.

Fallait aussi décider, pendant les couvre-feux : est-ce que je le ramène à la maison? Au bout d’une heure de discussion dehors, t’es frigorifiée, faut vite prendre une décision. En plus, t’as pas envie d’inviter quelqu’un dans le salon ou tu travailles en mou toute la journée.

Je ne me sens pas sexy, poursuit-elle. Je ne vois personne, je n’ai rien à raconter. La dernière fois que j’ai voyagé, c’était il y a deux ans, je ne rentre plus dans mon linge. Les rendez-vous au parc, je veux bien. Mais ça finit toujours par : "Et toi, le télétravail?" C’est pas intéressant comme sujet.

Et, pourtant, Agnès l’espère toujours, ce grand amour à offrir en prière pour les maux de la terre.

Rosalie, la jeune trentaine et queer, a trouvé les deux dernières années anxiogènes sur le plan sentimental. Elle a aussi (beaucoup) fréquenté les parcs à la recherche de l’âme sœur. Elle me raconte une date avec une fille qui avait eu la prévenance d’apporter des couvertures et du thé chaud.

Mais je me demandais constamment, lors de la dernière vague Omicron : Combien de bulles fréquente-t-elle? Est-ce qu’elle en [vaut] assez la peine pour que je la choisisse comme bulle? Est-ce que je vais enfreindre des règles sanitaires pour être avec elle?

La romance, c’est difficile en pandémie, mettons, résume-t-elle. Mais tu veux tellement tomber en amour pour échapper à toute cette morosité.

Anthony, 49 ans, a multiplié les rencontres par Internet. Depuis peu à Montréal, ses amis en Zoom ne suffisaient plus. J’étais tellement seul que c’est devenu ma seule façon de rencontrer des gens, de sortir de chez moi. Je n’y allais pas nécessairement pour rencontrer l’amour mais pour rencontrer, tout court.

Le flirt et l’amour en pandémie, il l’a donc connu intensément. J’ai beaucoup réfléchi à cela, et ce que cette pandémie a fait, c’est de brusquer le rythme de la séduction. L’étape de l'intimité vient très vite, et il ne parle pas uniquement de sexualité.

Anthony a fini par rencontrer, l’an dernier, une fille avec qui il a des atomes crochus. Mettons que je l’ai vue en mou assez vite. Et elle aussi. Nous sommes tous les deux en télétravail… et notre vie sociale est passablement limitée, dit-il.

Isabelle, 41 ans, s’est séparée au début de la pandémie. Nous avons vécu cela collé-collé, au début, comme dans un cocon d’amour confortable. Et puis, ça a pété en juin 2020. On étouffait. Après plusieurs mois de solitude, je me suis dit : Je ne peux plus vivre ça. Je me suis inscrite sur un site de plein air. J’ai rencontré quelqu’un au début de la cinquième vague, nous vivons une bulle heureuse. En « mou » encore, mais sereine. Ça force des rapports plus authentiques, vrais.

J’ai fait rire l'historienne des pandémies, Laurence Monnais, qui enseigne à l’Université de Montréal, quand je lui ai demandé une entrevue pour un article qui s'intitulerait L’amour au temps du corona, un clin d'œil au célèbre roman L’amour au temps du choléra.

Je m'attendais au titre, mais j'imagine que ce n'est pas de Gabriel Garcia Marquez que vous voulez qu'on parle - c'est en même temps un de mes romans préférés. Pour le dire autrement, je ne suis pas sûre de vous être utile, m’a-t-elle répondu par courriel.

Quand nous nous sommes parlé au téléphone, elle a évoqué la difficulté de dresser des parallèles entre l’influence de pandémies du 19e siècle et la vie personnelle et intime des gens, la quête amoureuse, etc. Peu de traces dans les archives, m'a-t-elle expliqué.

Et puis, la conversation a dérivé sur la pandémie elle-même. Les historiens s’attendaient à une pandémie de ce type, la question était de savoir quand. La pollution, l’agriculture extensive, la proximité entre les animaux et les humains, mais ça n’a rien à voir avec votre sujet sur l’amour…

En fait, oui.

L’humain, devant ces sujets-là, fait face à sa propre impuissance. Et que lui reste-t-il, sinon que l’amour ou rêver d’amour au temps du corona?

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