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Quelles sont les conséquences du déclin des bars de danseuses érotiques?

Des jambes juchées sur des escarpins à plateforme près d'un poteau de danse.

Les bars de danseuses érotiques sont en déclin, ce qui complique la tâche des organismes qui œuvrent auprès des effeuilleuses.

Photo : getty images/istockphoto / Kristina Kokhanova

L’époque où des bars de danseuses érotiques avaient pignon sur rue le long des artères commerciales dans les municipalités du Québec semble révolue. Les municipalités légifèrent de plus en plus pour faire disparaître ces établissements de leur territoire et la pandémie semble avoir précipité le déclin de ceux-ci. Mais ces fermetures ne sont pas sans conséquences : les femmes qui travaillaient dans ces bars doivent se tourner vers d’autres sources de revenus, parfois dans l’ombre, et la tâche des organismes de prévention et de soutien devient plus complexe.

Selon IRIS Estrie, un organisme de prévention des ITSS, le bar Saint-Régis, à Danville, et le cabaret Chez elle, situé sur la rue du Conseil, à Sherbrooke, sont les deux seuls établissements du genre encore ouverts en Estrie. Plusieurs bars ont fermé au cours des dernières années. Deux bars ont fermé avant la pandémie et deux autres durant la pandémie, soutient Chloé Massicotte, intervenante au projet CatWoman d’IRIS Estrie, qui offre des services d'aide et d’appui aux travailleuses du sexe.

La Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec, qui délivre les permis d'exploitation de bars avec danse et spectacles avec nudité, ne tient aucun registre en ce sens et ne peut pas confirmer le nombre de bars de danseuses érotiques qui ont fermé. Cependant, les associations de tenanciers de bars, les organismes de soutien aux travailleuses du sexe et les corps policiers constatent tous la même chose : cette industrie est en déclin.

Porte-parole du Service de police de Sherbrooke, Martin Carrier rappelle qu’au début des années 2000, il y avait plusieurs bars sur la rue Wellington Sud à Sherbrooke, dont deux bars de danseuses : le Barby Club et le Studio Sex. Ascot Corner, Bromptonville, Magog, Deauville, Stornoway, Granby et Windsor, entre autres, comptaient aussi des bars de danseuses érotiques sur leur territoire dans les années 1990.

Comparativement à ce qu'on a pu voir dans les années 1980 ou 1990, où il y avait de cinq à six bars de ce type-là à Sherbrooke, il en reste un seul. Ce n'est plus la charge de travail qu'on avait dans le passé dans ce domaine-là. Les bars ont fermé les uns après les autres. Avec les bars et les bars de danseuses, on voyait le crime organisé de façon flagrante. Il n’y avait pas de cachette : ça se faisait au grand jour. L’information est plus difficile à obtenir aujourd’hui, indique Martin Carrier.

L'enseigne du bar de danseuses et de danseurs nus Studio Sex de Sherbrooke

En 2016, la Ville de Sherbrooke avait lancé des procédures d'expropriation contre le propriétaire de l'immeuble qui abritait alors le bar de danseuses et de danseurs nus Studio Sex.

Photo : Radio-Canada / ICI Estrie/Carl Marchand

La directrice de Stella, un autre organisme de soutien aux travailleuses du sexe basé à Montréal, ne voit d’ailleurs pas d’un bon œil la disparition de ce secteur d'activité.

C’est sûr que pour les femmes qui travaillent dans ces établissements, c’est une très mauvaise chose de voir leur employeur fermer, de perdre leur emploi et de perdre leur source de revenus. Elles devront trouver une autre façon de travailler, souligne Sandra Wesley, qui rappelle que cela les expose parfois davantage aux dangers.

« Lorsqu'on est seule, isolée, toute personne violente qui veut nous exploiter va essayer d’en tirer avantage. »

— Une citation de  Sandra Wesley, directrice générale de l’organisme Stella

Chloé Massicotte explique pour sa part que les bars de danseuses sont des endroits où elle peut non seulement rencontrer les travailleuses du sexe, leur apporter du soutien et faire de la prévention mais aussi agir auprès des tenanciers et de la clientèle.

C’est un endroit où je me rends fréquemment lorsque c’est ouvert. J’essaye d’y aller toutes les deux semaines. [Avec les fermetures], je peux ainsi moins facilement rejoindre les personnes et les clients pour les sensibiliser au respect, mentionne-t-elle.

Chloé Massicotte, intervenante à IRIS Estrie, sourit, debout dans la rue.

Chloé Massicotte est intervenante à IRIS Estrie.

Photo : Radio-Canada / René-Charles Quirion

Internet a partiellement tué l’industrie

L’avènement des sites Internet où on propose du contenu érotique, par exemple « OnlyFans », et d’autres types de sites à caractère pornographique a contribué à la chute de l’industrie des cabarets érotiques au cours des dernières années.

Certaines femmes se tournent vers les plateformes web ou vers les agences d’escortes. Elles se réinventent dans l’industrie du sexe, par exemple dans les sextos ou dans les sugar babies. D’autres femmes se réorientent complètement, affirme Chloé Massicotte.

Sandra Wesley souligne également que toutes les danseuses érotiques n'ont pas pris le virage web.

Travailler en ligne demande un investissement important. Ce n'est pas tout le monde qui a l’intérêt ou la capacité de travailler de cette façon. C’est une réorientation de carrière assez radicale. Ça implique de mettre son visage sur Internet, donc d'attirer l’attention de sa famille et de ses amis. Pour beaucoup de femmes, ça peut être très long avant de faire des profits. Dans la danse, il y a un élément de performance et le fait d'être payé en argent comptant et rapidement. Les bars de danseurs sont appréciés comme endroits où travailler, soutient la directrice de l’organisme Stella.

Plan rapproché de Sandra Wesley lors d'une visioconférence.

Sandra Wesley est directrice générale de l'organisme Stella.

Photo :  Capture d’écran/Skype

D'ailleurs, il n’y a pas que les danseuses érotiques qui ont dû s’adapter à cette nouvelle réalité : les intervenantes ont elles aussi dû trouver de nouvelles stratégies pour avoir accès à cette clientèle. Chloé Massicotte réussit tout de même à joindre les danseuses érotiques grâce à Internet. Elle soutient que son travail n’en est pas moins efficace mais que la portée est plus limitée.

« Je me suis tournée vers les plateformes web pour les rejoindre, mais c’est moins direct. Je vais tout de même les voir dans les bars quand c’est ouvert, mais il y a beaucoup moins de femmes. »

— Une citation de  Chloé Massicotte, intervenante au projet CatWoman d’IRIS Estrie

La pandémie a accéléré les choses

Pour le président-directeur général de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec, Renaud Poulin, la pandémie a accéléré la chute d’une industrie déjà en déclin.

On constate une tendance à la baisse depuis plusieurs années. Il y a une dizaine d’années, nous avions plus de 200 établissements licenciés spécialisés dans ce type de spectacles. Aujourd'hui, il y en a moins de 100, explique-t-il.

Un peu partout dans la province, des clubs de danseuses ouverts depuis des décennies ont fermé leurs portes.

On a vu des établissements qui existaient depuis longtemps à Montréal et à Québec changer de vocation. On en voit aussi un peu partout au Québec qui ferment parce que ce n'est plus rentable. Il y a maintenant d'autres attraits pour la clientèle, comme les salons de massage ou les sites Internet spécialisés. Les consommateurs ont d'autres options que les clubs de danseuses, rappelle Renaud Poulin.

« Dans les années 1980, il y en avait dans toutes les régions du Québec. C'était une industrie prospère où plusieurs gens travaillaient. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. »

— Une citation de  Renaud Poulin, PDG de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec
Cinq danseurs sur une scène déguisés en travailleurs de la construction.

Le déclin ne frappe pas seulement les cabarets d'effeuilleuses. En 2020, le 281, un club de danseurs nus pour femmes, a fermé ses portes après 40 ans d'existence.

Photo : Page Facebook Le 281

Au cours des derniers mois, le promoteur Alexis Girard et son associé Cédrick Villeneuve ont racheté le bar Chez Rita dans l'arrondissement de Brompton, à Sherbrooke. Ils ont analysé la possibilité de poursuivre cette vocation mais ont rapidement écarté l’idée.

Nous sommes en discussion pour louer une partie de l’édifice, mais il reste encore l’espace qui était occupé par le bar Chez Rita, qui est à louer. Reprendre le bar n’était plus rentable et il y avait aussi des contraintes liées aux assurances, notamment, explique Alexis Girard.

Au cours des dernières semaines, il a même mis en vente, sur les réseaux sociaux, les isoloirs, la scène et le poteau de danse ainsi que l'équipement du bar.

Nous avons reçu des centaines de messages, mais rien n’a encore été vendu pour le moment, mentionne-t-il.

Difficile aujourd’hui d'avoir un bar de danseuses érotiques

Puisque les deux associés ont pris la décision de tirer un trait sur la vocation initiale du bar, ils ont également sonné le glas définitif pour ce type d'entreprise à cet emplacement. Il ne sera pas davantage possible de voir renaître un bar sur la rue Wellington Sud. Le chef de division à la planification et à la gestion du territoire à la Ville de Sherbrooke, Yvan Gatien, explique que les commerces érotiques ne sont permis qu’à un seul endroit à Sherbrooke.

Nous voulions restreindre ce type de commerce à un endroit qui est visible et passant pour ce type d'activité. Les commerces qui étaient là avant que ce soit interdit possèdent un droit acquis. Si le commerce ferme, il y a un délai de 12 mois pour conserver son droit de poursuivre une activité à caractère érotique, explique M. Gatien.

« Lorsque nous avons fait la refonte de la réglementation pour le zonage, en 2017, le conseil municipal a convenu de permettre les commerces érotiques à un seul endroit, entre les rues Alexandre et Belvédère, avec une façade sur la rue King Ouest. »

— Une citation de  Yvan Gatien, chef de division à la planification et à la gestion du territoire à la Ville de Sherbrooke
Le palais de justice de Sherbrooke

Les endroits où l'ouverture d'un commerce à caractère érotique est permise à Sherbrooke sont situés devant le palais de justice.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Sherbrooke n’est d'ailleurs pas le seul endroit où la réglementation municipale limite la présence de bars de danseuses érotiques. Le président de l’Union des tenanciers de bars du Québec, Peter Sergakis, croit que ce facteur contribue aussi à l'extinction graduelle des bars de danseuses érotiques.

Les municipalités ne donnent plus de permis. Lorsqu’il arrive quelque chose à un établissement, comme un incendie ou une vente pour un autre projet, il est difficile de conserver le droit acquis. Il y a un déclin important. C’est moins populaire, indique M. Sergakis.

« Aujourd'hui, ça prend un permis spécifique de spectacles de nudité pour un club de danseuses. Depuis quelques années, avec Internet, tu peux trouver n’importe quoi et tu n'as pas besoin de te déplacer dans un club de danseuses et de dépenser plus d'argent. »

— Une citation de  Peter Sergakis, président de l’Union des tenanciers de bars du Québec
Le président de l’Union des tenanciers de bars du Québec, Peter Sergakis.

Le président de l’Union des tenanciers de bars du Québec, Peter Sergakis.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

M. Sergakis ne croit toutefois pas que l’industrie est vouée à disparaître complètement.

Il va en rester quelques-uns dans dix ans, croit-il.

Malgré tout, Sandra Wesley estime qu'une partie du patrimoine québécois s’effrite. Dans les années 1980 et 1990, des séries télé et des films québécois grand public, par exemple Lance et compte et Les Boys, comportaient des scènes tournées dans des bars de danseuses. Sandry Welsey rappelle que même l'industrie touristique se servait des bars de danseuses pour faire la promotion de Montréal.

Sur le plan culturel, on voit que c’est maintenant mal vu d'aller dans des bars de danseuses. Il y a une culture selon laquelle les bars de danseuses et la pornographie sont vus comme étant misogynes ou problématiques, soutient Sandra Wesley, qui se dit toutefois en désaccord avec cette perspective.

« Les gens sont contents de faire des clins d'œil au passé des travailleuses du sexe. Les gens vont se rappeler avec beaucoup d'amour les époques des bars de danseuses, [mais] malheureusement, personne ne va penser aux femmes qui ont perdu leur emploi et aux conséquences de la répression à ces endroits-là. »

— Une citation de  Sandra Wesley, directrice générale de l’organisme Stella

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