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Quand l’école déshumanisait les Noirs

Dans la littérature, les manuels scolaires, la culture populaire, les Noirs ont longtemps été déshumanisés. Alors que l'on célèbre le Mois de l'histoire des Noirs, voici l'occasion de mieux comprendre ce passé tragique qui continue encore à alimenter les préjugés.

Webster au micro d'Isabelle Craig.

L'historien et rappeur Webster

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

Certains éléments de manuels qu’ont eus entre leurs mains ceux qui nous ont précédés sur les bancs d’école du Québec il y a un siècle étaient d’« une violence extrême », constate l’historienne Catherine Larochelle.

Chaque fois que je relis ces extraits, mon étonnement ne se termine jamais, affirme la professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal.

La description des Noirs qui suit est tirée d’un manuel de géographie des Frères des écoles chrétiennes de la fin du 19e siècle. Une parmi des dizaines de descriptions que l’historienne a compilées dans son livre L’école du racisme (1830-1915), paru en novembre dernier.

Moins intelligent et moins actif que les autres races, le Nègre est resté généralement sauvage, ignorant, superstitieux, adorateur des fétiches; il se laisse dominer par des chefs absolus et féroces, qui le traitent comme bête de somme.

Pendant cinq ans, la chercheuse s’est intéressée à la représentation des populations arabes, noires et autochtones. Pour ce faire, elle a épluché les manuels scolaires québécois du début du 19e siècle à la Première Guerre mondiale. Son constat : les populations noires sont celles à qui l’on fait perdre le plus leur caractère humain, leur dignité.

Dans les manuels étudiés, les personnes noires ne décident jamais de leur propre sort. Il n’y a aucune individualité, ces personnes n’ont pas de prénoms, pas de métier. Elles sont particulièrement déshumanisées, affirme-t-elle.

Ce n’est pas pour dire que les autres groupes y échappent, mais la déshumanisation ne se fait pas de façon aussi drastique, souligne Catherine Larochelle. Les Arabes y apparaissent parfois comme des hommes d’esprit. Les peuples autochtones y ont parfois une culture.

On y décrit en revanche avec précision l’apparence physique des populations noires. Dans un manuel de géographie des Frères maristes (1908) cité par Mme Larochelle, on lit : La race noire ou nègre a la peau plus ou moins noire, les mâchoires proéminentes, les lèvres épaisses, les cheveux crépus; sa civilisation est la plus arriérée.

Dans ces manuels, rapporte l’historienne, les races humaines sont hiérarchisées : la race blanche y apparaît systématiquement au sommet, alors que les Noirs sont au dernier échelon.

Dans de nombreux manuels scolaires du 19e siècle, les personnes noires sont associées en outre à l’animalité, à travers les mots et les illustrations, poursuit-elle. Par exemple, dans un manuel de français du début du siècle, on présente des animaux sauvages sur des gravures avec des personnes noires, pour aucune raison, illustre-t-elle.

Pas que dans les manuels scolaires

La déshumanisation ne se limite pas aux manuels scolaires, il en va de même du reste de la littérature et des articles de journaux. Sans compter la tradition des minstrel shows, où des comédiens blancs se peignaient le visage en noir. Des spectacles très courus de la fin du 19e siècle aux années 1950 dans des villes comme Montréal ou Toronto.

Les minstrels The Burnt Cork Fraternity - Hogan & Mudge's Minstrels in Their Comicalities au Théâtre RoyalCôté, pendant et après le spectacle

Une troupe de minstrels se lave après avoir joué au Théâtre Royal-Côté à Montréal. L'image est tirée du Canadian Illustrated News en 1872.

Photo :  Bibliothèque et Archives Canada

Aly Ndiaye, alias Webster, historien et artiste hip-hop, a étudié nombre de ces écrits et spectacles. Il donne l’exemple du défunt hebdomadaire montréalais Le samedi (1889-1963) qui publiait régulièrement des caricatures racistes dans ses pages.

On perpétue le mythe du Noir cannibale, qui ment, qui vole des poulets. La blague est toujours la même, résume Webster, qui a écrit le livre illustré Grain de sable, sur le premier esclave connu au Canada, Olivier Le Jeune.

Et Webster est convaincu que ces stéréotypes ont survécu au passage du temps et qu'ils expliquent le monde actuel. Nos pensées viennent de quelque part, aujourd'hui vient d’hier. Toute cette vision de l’homme violent, à travers les caricatures, le blackface ont formé une caricature dans la tête des gens, affirme Webster.

Aujourd'hui ça nous amène au profilage, où automatiquement on perçoit la personne noire comme une voleuse, un criminel. C’est ancré dans cette vision qui remonte au 19e siècle, ajoute-t-il.

Pour Webster, le Québec n'est pas un vase clos de toute cette histoireLes fondements de ces théories remontent ici, les gens transfèrent les mêmes visions racistes, dit-il.

Pour Catherine Larochelle, cette transmission des préjugés – par l’éducation, mais pas seulement – s’est faite ici comme ailleurs. Le fait de déshumaniser, de voir ces populations uniquement comme des corps, ça joue sur beaucoup de choses. Dans ce sens, c'est sûr qu'on est différent de l'histoire américaine, mais il y a aussi des points communs.

L’esclavage passé sous silence

Même si les Noirs sont souvent associés à la culture de la terre et du coton, le passé esclavagiste aux États-Unis comme au Canada est rarement nommé dans les manuels scolaires qu’a étudiés Catherine Larochelle.

Dans des notes pédagogiques écrites au tournant de la fin du 19e siècle, les Sœurs de la congrégation de Notre-Dame parlent, par exemple, de populations noires introduites en Amérique, sans mention d’esclavage.

Webster prend l’exemple du manuel de français Mon troisième livre de lecture (1944), dans lequel on relate l’histoire du premier esclave Olivier Le Jeune et de son baptême par un prêtre catholique, à qui il a été vendu. Mais dans cette histoire pour enfant, intitulée Marie Rollet et le négrillon, on ne nomme jamais Le Jeune, ni son statut d’esclave. L’enfant noir n’est que le négrillon.

Une histoire sur Olivier Le Jeune dans manuel le de français Mon troisième livre de lecture (1944)

Une histoire sur Olivier Le Jeune dans manuel le de français Mon troisième livre de lecture (1944)

Photo : Librairie Granger frères limitée

Marcel Trudel fut l'un des premiers à s'intéresser, à partir des années 1960, à l’esclavage en Nouvelle-France, puis sous le régime britannique, faisant œuvre de pionnier. Ce dernier a dénombré 4200 esclaves de 1671 à 1834, dont les deux tiers étaient Autochtones. Les autres étaient Noirs.

Une œuvre acclamée qui n’est toutefois pas exempte de critiques. La décision en 2004 de rééditer son Deux siècles d’esclavage au Québec en expurgeant certains aspects racistes du langage utilisés dans des éditions précédentes avait fortement réjoui le sociologue Daniel Gay. Les termes nègre et sauvage qu’on y retrouvait en ont été enlevés.

Le défunt professeur au Département de sociologie de l'Université Laval déplorait cependant, dans la revue Recherches sociographiques, l’air d’humanité que Trudel croit percevoir dans notre esclavage, c’est-à-dire l’esclavage canadien-français et catholique, par rapport à celui pratiqué dans d’autres pays.

Ce thème de la supposée spécificité culturelle de l’esclavage surprend, écrivait-il.

L'œuvre de Trudel demeure néanmoins incontournable, selon le sociologue. Webster renchérit : C’est la première œuvre contemporaine à ce sujet. Mais la vision de l’esclavage [de Trudel] est naïve, l’esclave fait partie de la famille, une façon de banaliser l’esclavage, explique-t-il.

Le problème avec l’esclavage, dit-il, provient du fait que la documentation était écrite par les maîtres et non pas par les personnes asservies. L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs, dit l’adage, ou dans ce cas par les puissances coloniales. Donc, automatiquement, on en perd un élément personnel, sur la capacité d’agir de ces gens.

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