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Refaire la santé des sols agricoles

Les biostimulants pourraient-ils devenir une solution pour ramener la vie microbienne dans les champs dégradés des Prairies après des décennies d’agriculture intensive?

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Un champ près de Regina, en Saskatchewan, en août 2021.

Photo : Radio-Canada / Trevor Lyons

Michel Lepage cultive des grains et des légumineuses sur 425 hectares près de Saint-Denis, en Saskatchewan. Il constate depuis longtemps que ses rendements sont moins bons sur le haut des buttes en raison de l’érosion du sol.

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Michel Lepage sème un champ de lentilles près de Saint-Denis, en Saskatchewan.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Selon lui, les pratiques agricoles de son père et de son grand-père en seraient la cause : Ils se servaient du labour d'été, de la jachère. C'est peut-être la pire chose que tu peux faire si tu veux éviter l’érosion du sol.

La préservation de ses terres est devenue une priorité aujourd’hui. Au printemps 2021, il a décidé d’ajouter un nouvel intrant à ses semences de lentilles et de moutarde : un biostimulant sous forme de pastilles qui a pour but d’accroître la vie microbienne et fongique dans le sol.

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Ces biostimulants servent à accroître la vie microbienne et fongique dans le sol.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Michel Lepage est un des premiers agriculteurs à utiliser ce biostimulant à grande échelle. Il souhaite ainsi accroître ses rendements à long terme.

Ce nouveau produit a été mis au point sur la ferme de Clément Perrault, à Zénon Park, en Saskatchewan.

Depuis une vingtaine d’années, le producteur s’inquiétait de la santé de ses champs. Ce sont des terres, explique-t-il, qu’il a lui-même aidé à défricher. J'étais jeune, et puis je ramassais des racines. La terre était vraiment belle et elle était pleine de vie. Pas d'engrais, rien, et on récoltait au-dessus de cent minots à l'acre. C'étaient de bonnes récoltes!

Toutefois, dans les années 1960, l’avènement de l’agriculture intensive a changé la donne.

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Clément Perrault remplit une citerne d'engrais sur sa ferme à Zénon Park, en Saskatchewan.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Au départ, les engrais chimiques donnaient de très bons résultats, nous dit Clément Perrault. Ça marchait bien. On a commencé à en utiliser plus, parce qu'on pensait qu'on pourrait avoir de meilleurs rendements. Mais là, ils en mettent beaucoup plus, juste pour maintenir le rendement.

Les bienfaits de la matière organique

En 2005, il a décidé d’épandre du fumier composté sur ses pâturages de bovins biologiques. Le résultat l’a encouragé : L'herbe est devenue verte, puis elle est restée verte tout l'été.

Il s'est alors demandé comment transposer les bienfaits du fumier composté à la production de grandes cultures sur des centaines d’hectares.

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Des agriculteurs examinent les effets de biostimulants dans un champ de luzerne près de Laval, en France.

Photo : Sofrapar

Ses recherches l'ont mené en France en 2010, où il a découvert les biostimulants, des produits biologiques qui stimulent l’absorption de nutriments par les plantes et qui nourrissent les sols.

Quelques années plus tard, Clément Perrault fonde une entreprise, HumaTerra, avec un agronome belge, Koenraad Duhem. Leur objectif : produire des biostimulants au Canada, destinés aux champs des Prairies.

Selon Koenraad Duhem, l’augmentation des rendements à l’avenir devra passer par les biotechnologies agricoles : Malgré tous les progrès qu'on obtenait en matière de pesticides, en matière de gains génétiques, il y avait une espèce de plateau qui s'installait dans les productions agricoles. On savait aussi que les champs d'agriculture conventionnelle, eux, ne stockaient absolument plus de carbone.

Les grandes cultures n’absorbent en moyenne que 60 % des engrais chimiques épandus dans les champs.

La raison principale : le manque de matière organique dans le sol. Or, cette matière organique aide les cultures à absorber les nutriments.

« En 1940-1950, il fallait deux calories d'énergie fossile pour produire deux calories alimentaires. Maintenant, il en faut dix pour produire une calorie alimentaire. »

— Une citation de  Koenraad Duhem, cofondateur de HumaTerra

Si le labour des terres a presque cessé depuis 20 ans, les sols des Prairies sont tout de même visiblement dégradés après des décennies d’agriculture intensive.

La terre végétale, c’est-à-dire le sol arable qu’on trouve sur une vingtaine de centimètres à la surface des champs, a disparu par endroits.

C'est là un constat inquiétant, puisque c’est dans cette couche de terre que se trouve la plus grosse concentration de micro-organismes.

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Jeff Schoenau examine un échantillon de terre prélevé d'un champ près de Central Butte, en Saskatchewan.

Photo : Radio-Canada / Trevor Lyons

Jeff Schoenau est le directeur d’une chaire de recherche à l’Université de la Saskatchewan sur la gestion des nutriments dans le sol.

Sur une ferme située au nord-ouest de Regina, il mesure les effets de diverses approches pour accroître la productivité de ces sols dégradés.

Il constate qu’une des meilleures solutions consiste à y ajouter de la matière organique compostée : En se décomposant, elle agit comme un substrat en nourrissant les micro-organismes, qui nourrissent à leur tour les plantes. Ce cycle est capital pour assurer la viabilité des sols à long terme.

Des municipalités au service des fermiers

Mais où trouver suffisamment de matière organique compostée pour alimenter les immenses superficies des Prairies? L’entreprise HumaTerra se tourne vers les municipalités.

À Saskatoon, 20 000 tonnes de déchets organiques sont recueillies chaque année. Il s'agit surtout de déchets de jardinage et de résidus alimentaires.

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Un camion semi-remorque récupère une cargaison de compost au site municipal de compostage à Saskatoon.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Au printemps 2021, HumaTerra récupérait tous les quelques jours environ 25 000 tonnes de compost au site municipal de compostage. Cette matière organique était transportée à une usine de Zénon Park.

Le compost est d’abord tamisé avant de passer à l’étape de la biochimie. On y ajoute alors des nutriments et des minéraux qui favoriseront la croissance de bactéries et de champignons.

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Le compost est tamisé à l'usine de HumaTerra à Zénon Park, en Saskatchewan.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

« On essaie de reproduire des écosystèmes qui existaient dans la prairie et qui existaient dans le sol de la forêt. »

— Une citation de  Koenraad Duhem, cofondateur de HumaTerra

Le mélange de compost et de nutriments est ensuite transformé en pastilles, un produit fini qui sera vendu aux fermiers. Mais l'ajout d'un nouvel intrant dans les champs coûte cher.

Michel Lepage a payé 4000 $ en 2021 pour en épandre dans ses champs de lentilles et de moutarde, soit 50 $ par hectare. C'est une dépense qu’il devra prévoir chaque année.

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Un employé examine les pastilles de biostimulant à l'usine de HumaTerra à Zénon Park, en Saskatchewan.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Il s’attend par contre à des rendements nettement plus élevés. Si on est pour investir de l'argent pour améliorer le sol d'une année à l'autre, il faut voir un retour sur nos investissements.

HumaTerra soutient que son biostimulant permet d’accroître les rendements de 10 à 40 % à long terme.

Cela se ferait entre autres par une utilisation beaucoup plus efficace des engrais chimiques, nous dit Koenraad Duhem. C'est destiné à diminuer les pertes par lessivage, à diminuer la perte par évaporation et à reconstituer en même temps le sol.

Moins d’engrais chimiques?

Et un sol en santé, souligne le professeur Jeff Schoenau, devrait mener à une réduction des intrants conventionnels. La matière organique améliore sans doute l’efficacité et le rétablissement des sols. Et au bout du compte, ça veut dire qu’on rentabilise l’argent dépensé pour l’achat d’engrais.

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Si la santé des sols s'améliore, il ne sera plus nécessaire de mettre autant d'engrais.

Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

En 2021, HumaTerra a vendu 5000 tonnes de biostimulants qui ont été épandues sur plus de 100 000 hectares en Saskatchewan.

Une nouvelle usine est en chantier et aura une capacité de production dix fois plus élevée.

L’entreprise mise sur une prise de conscience de plus en plus grande chez les agriculteurs quant à l’importance de la santé des sols, nous confie Clément Perrault. Il faut rebâtir la terre. Ç'a pris 40 ans à la détruire, ça va prendre une couple d'années à la remettre.

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Michel Lepage examine son champ de lentilles à Saint-Denis, en Saskatchewan.

Photo : Radio-Canada / Trevor Lyons

Michel Lepage, de son côté, n’aura pas pu évaluer l’effet des biostimulants sur ses champs en 2021. Une sécheresse en Saskatchewan a réduit de moitié les rendements dans ses champs de lentilles et de moutarde.

Qu’importe, sa décision est prise : il ajoutera de nouveau des biostimulants à ses champs en 2022.

Le problème, dit-il, est trop important : La nature, on en abuse, puis on pense qu’elle est capable de revenir et de reprendre des forces. C'est un phénomène fragile qu'on devrait conserver.

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