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Les klaxons de la colère

Ils sont arrivés à Ottawa par milliers. « Je dormirai ici pendant des jours, s’il le faut », dit l’un d’eux. Il n’est pas le seul.

Un homme agite un drapeau depuis le toit d'un camion sur la rue Wellington à Ottawa.

« Convoi de la liberté » 2022. Des milliers de manifestants contre la vaccination des camionneurs sont déjà sur place.

Photo : Ivanoh Demers

L’odeur du diesel est entêtante, les klaxons, tonitruants, le froid, humide, implacable. Sur la rue Wellington, le parlement est plongé dans le soleil et David Crowell, 47 ans, danse de joie.

Ça fait longtemps que je n’ai pas été aussi heureux, s'exclame-t-il, le regard pétillant, exalté.

L’ex-contrôleur aérien du Nouveau-Brunswick a perdu son emploi parce qu’il refuse de se faire vacciner. Ça fait des mois qu’il broie du noir. Je voulais fuir au Mexique. Quitter le Canada pour toujours. Mais, aujourd’hui, l’espoir renaît. Nous sommes de nouveau ensemble, réunis pour notre pays, dit-il avec emphase.

Ensemble est, ici, le mot clé pour tenter de comprendre. Le sentiment d’appartenir à un mouvement, de s’unir pour une cause, se répète, entrevue après entrevue.

Regarde! Regarde!, m’ordonne Crowell. Il désigne des manifestants qui dansent, qui chantent, qui se saluent chaleureusement en criant Freedom!. Tu vois? Tu vois la joie? Les gens sont heureux d’être réunis enfin. Nous sommes partie prenante d’un mouvement historique.

Photo prise devant la colline du Parlement, sur la rue Wellington à Ottawa.

Sarah Miller distribue des barres tendres aux camionneurs.

Photo : Ivanoh Demers

En ce vendredi après-midi, il y a en effet beaucoup de sourires, beaucoup d'enfants, beaucoup de chiens. Sarah Miller, 33 ans, originaire d’Ottawa et professeure de piano, gambade littéralement entre les camions et distribue des barres de céréales aux brisures de chocolat aux camionneurs.

Elle a le regard ému des moments solennels. Elle exulte. Elle félicite chaudement ceux à qui elle distribue ses offrandes. Bravo, crie-t-elle pour être entendue dans ce vacarme quasi carnavalesque. Ce que vous faites unit les gens!

La lumière du jour s’efface lentement, tandis que toujours plus de camions s’installent.

Dans les rues près du parlement, un jeune homme se tient sur le toit de son camion, son regard embrasse la foule qui l'acclame comme s’il était un héros ou une star de rock and roll.

Des centaines de voitures circulent en cortège, les passants applaudissent. On se croirait un soir de victoire de la Coupe Stanley.

La colère contre les mesures sanitaires, le défoulement collectif organisé à Ottawa évoquent certaines manifestations de la droite américaine. Sur des camions, on trouve d’ailleurs inscrits les mots : MAKE Canada Great Again.

Mais certaines images, certains détails ne trompent pas. Nous sommes bien au Canada. Beaucoup de manifestants ont accroché des drapeaux sur des bâtons de hockey, se trimballent avec un café Tim Horton à la main, s’échangent des beignes ou de la Molson, portent des manteaux de ski et des chapeaux de poil.

Notre pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver, même en Ontario et, malgré les slogans plutôt agressifs contre leur premier ministre, beaucoup de manifestants nous ont confié être ravis d’avoir une occasion de visiter leur capitale.

C’est le cas de Travis Baer avec qui nous faisons un brin de jasette alors qu’il fait frire des croquettes de poulet sur son capot. Je n’étais jamais venu à Ottawa de ma vie, je n’avais jamais vu le parlement, c'est vraiment beau, dit le jeune homme de 24 ans, candidement.

Rue Wellington devant le parlement à Ottawa.

Travis Baer fait frire des croquettes de poulet.

Photo : Ivanoh Demers

Tous les gens à qui nous avons parlé ont au moins deux convictions en commun : ils croient que le gouvernement brime leurs libertés fondamentales et que les grands médias, CBC/Radio-Canada au premier chef, sont des organes de propagande au service du pouvoir.

Beaucoup ont refusé de nous dire comment ils s’appelaient ou même de nous parler pour cette raison. Vous ne rapportez pas la vérité, parce que vous êtes subventionnés par le gouvernement, me lance une jeune femme de Sept-Îles qui refuse de me dire son nom. Comment peut-on vous faire confiance?

Jason Williams, un retraité ontarien, m’explique qu’il en a marre de ce que les journalistes, selon lui, alimentent une certaine panique dans la population. Il faut libérer les Canadiens de la peur, affirme-t-il.

Un manifestant devant le parlement fédéral, Ottawa.

Jason Williams devant le parlement à Ottawa

Photo : Ivanoh Demers

Jason Williams est convaincu que la manifestation qui se déroulera samedi se prolongera en siège, mais que l’événement demeurera pacifique. Nous n’avons aucun intérêt à ce que des incidents violents éclatent, cela nuirait à la cause et il y a assez de gens intelligents ici pour qu’il s’exerce un certain contrôle, explique-t-il.

Et si cela dégénérait? Ce seront des agents perturbateurs du gouvernement, croit-il. L’homme a déboursé des milliers de dollars pour participer au rassemblement. L’essence, à des prix records. L’hôtel, pour lui et ses proches. La nourriture. Il a des vivres pour tenir plusieurs jours. Le temps que ça prendra, dit-il.

Le soleil se couche sur le convoi de la liberté. C’est le nom qu’ils se sont donné. Après une route de 16 heures, un camionneur qui refuse de s’identifier se prépare pour un long siège. Je dormirai ici pendant des jours, s’il le faut. Je le fais parce que je veux faire partie de ce mouvement historique et pour la cause.

Et si les contours de la cause sont flous, le besoin d’appartenir, lui, est bien défini et, surtout, sonore.

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