•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un mécanisme montréalais révolutionnaire transforme le piano droit en piano à queue

Oliver Esmonde-White devant deux pianos et près du mécanisme qu'il a mis au point.

Le fabricant de pianos montréalais Oliver Esmonde-White

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

La Presse canadienne

Tous les pianistes qui ont chatouillé les touches d'un piano à queue rêvent d'en avoir un chez eux un jour. En fait, ils rêvent à la fois d'avoir les dizaines de milliers de dollars requis pour en acheter un et de disposer d'un domicile assez spacieux pour accueillir un instrument de cette taille.

En attendant, il leur faut habituellement se contenter d'un piano droit.

Et si un piano droit pouvait offrir le toucher et la sonorité d'un piano à queue? Un rêve impossible, vous répondrait-on.

Ce rêve est pourtant devenu réalité grâce au génie d'Oliver Esmonde-White, un fabricant de pianos montréalais qui, avec son équipe, a œuvré pendant des années pour rendre fonctionnel le concept de l'inventeur américain Darrell Fandrich.

La magie de Fandrich

C'est quelque chose qui est arrivé par magie chez nous. Nous avons pris connaissance de cette technologie de M. Fandrich, nous avons commencé à travailler là-dessus et nos découvertes sont allées bien au-delà de ce à quoi nous nous attendions. C'est une technologie qui nous surprend presque tous les jours, raconte-t-il.

Cette opération quasi magique est attribuable au mécanisme d'action verticale Fandrich, qui comprend une série de composantes grâce auxquelles on peut reproduire sur un piano droit le fonctionnement d'un piano à queue.

Oliver Esmonde-White montre le mécanisme qu'il a mis au point.

Le mécanisme d'action verticale Fandrich comprend une série de composantes grâce auxquelles on peut reproduire sur un piano droit le fonctionnement d'un piano à queue.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Je fais une prédiction : une fois que ça va commencer, la technologie actuelle sera vue comme l'équivalent du Néandertal, avance sans crainte le facteur de pianos.

« Ce n'est pas une petite révolution : c'est une percée majeure dans le monde sonore et technologique. Un même piano droit sonne deux fois mieux et répond au moins deux fois mieux au toucher du musicien. »

— Une citation de  Oliver Esmonde-White, fabricant de pianos

C'est impossible que les manufacturiers n'embarqueront pas une fois que ça va être lancé. Impossible.

Comme un piano de sept pieds dans une cathédrale

Les nombreuses mises à l'essai et les tests menés par des pianistes professionnels sont concluants, dit-il.

Nous avons enregistré [le pianiste classique et compositeur] Marc-André Hamelin avec ce piano. Ça sonne comme un piano de sept pieds dans une cathédrale avec les micros à l'intérieur. Nous avons fait des ouvertures sur le devant du piano tout en le gardant partiellement fermé. Ça crée une caisse de résonnance, un peu comme une mini salle de concert à l'intérieur du piano.

Le nouveau mécanisme s'est aussi attiré les éloges d'Oliver Jones, de Gregory Charles et de Philip Chiu, notamment.

Oliver Esmonde-White ajoute qu'une fois installée, cette technologie ne coûtera pas plus cher que les marteaux utilisés actuellement pour fabriquer un piano droit et, mieux encore, qu'elle permettra de réusiner un piano droit existant à une fraction du prix d'un piano à queue.

Le même piano, en y investissant entre 3000 et 5000 dollars, devient comme un piano à queue. Mais c'est beaucoup moins cher qu'un piano à queue et ça ne prend pas autant de place. C'est vraiment la voie de l'avenir, à mon avis.

Harnacher la force de la gravité

Comment est-on arrivé à ce résultat? Imaginez un piano à queue avec ses marteaux horizontaux, qui bénéficient de la force de gravité.

Nous avons reproduit avec précision cette force avec un ressort, qu'on appelle le ressort de retour du marteau, avec une nouvelle barre modulaire ajustable. On peut reproduire la force gravitationnelle à un gramme près dans tous les pianos.

On peut contrôler le poids de descente entre 40 grammes et 65 grammes pour l'ajuster si c'est destiné à un enfant ou à un adulte professionnel. Il y a des variables dans ce mécanisme que nous ne pensions pas être capables de produire, et là, tout d'un coup, nous avons obtenu une maniabilité insoupçonnée, explique M. Esmonde-White.

Oliver Esmonde-White et une technicienne ajustent un mécanisme.

Oliver Esmonde-White et son équipe ont œuvré durant des années pour rendre fonctionnel le concept de l'inventeur américain Darrell Fandrich.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Une autre composante permet quant à elle de contrôler le retour du marteau, ce qu'on appelle le poids de levée. Le mécanisme a été soumis à une batterie de tests à l'Université catholique de Louvain. Lors du test à Louvain, ils ont démontré très clairement que la latence — le délai entre le moment où on appuie sur une touche et celui où le marteau frappe la corde — est littéralement réduite de moitié.

Performances mécaniques inattendues

Par ailleurs, la capacité de répétition d'un piano droit se situe normalement à près de 250 battements par minute. Avec leur machine, ils l'ont frappé de plus en plus rapidement, et notre mécanisme permet un taux de 789 battements par minute. C'est 300 % plus rapide.

Plus encore, poursuit-il, un pianiste qui répète une note rapidement ne soulève pas complètement son doigt et la note reste partiellement enfoncée. Le piano droit arrête de répéter à 8 millimètres de l'enfoncement, le piano à queue, à 4 millimètres, et notre piano, à 3 millimètres. À cet égard, c'est à peu près 25 % plus performant qu'un piano à queue.

Il a fallu cinq ans de travaux au facteur de pianos montréalais et à son équipe pour en arriver à ce résultat. Oliver Esmonde-White était un proche de Darrell Fandrich, un chercheur chez Hewlett-Packard. Décédé il y a deux ans, M. Fandrich lui a légué la suite de ses recherches sur les mécanismes de piano.

De concept inutilisable à mécanisme fonctionnel

Darrell était un scientifique, et moi, je suis davantage un technicien et un musicien, explique M. Esmonde-White. Son invention était magnifique mais impossible à fabriquer et à entretenir. Tout le monde dans l'atelier et tous les techniciens étaient déroutés par le processus. Les principes étaient là, mais ce n'était pas utilisable, raconte-t-il.

Le vrai génie dans ce que Darell a conçu, c'est un ressort de torsion. Dans un piano à queue, il y a ce qu'on appelle le double échappement, qui pousse le ressort vers le haut pour que le battement d'échappement puisse se replacer. C'est vraiment la plus grande différence entre un piano droit et un piano à queue. Ce que Darrell a réussi à faire, c'est de reproduire exactement ces forces-là.

« Nous, ce que nous avons fait, ç'a été de prendre cette invention, qui était très difficile à ajuster, et de faire une nouvelle composante qu'on peut ajuster avec un tournevis pour recréer exactement le même phénomène que dans un piano à queue. »

— Une citation de  Oliver Esmonde-White, fabricant de pianos

Grâce à ces modifications, on a plus de dynamique, donc on a plus de fortissimo et on contrôle mieux le piano.

D'après lui, tous les fabricants vont vouloir convertir leurs chaînes de montage pour utiliser cette technologie. Les pianos droits, rappelle M. Esmonde-White, représentent 85 % des ventes mondiales. Les Steinway, Baldwin et autres grands noms ont beau être connus pour leurs pianos à queue, ils fabriquent tous des pianos droits également. Déjà, les détails de son invention circulent dans le milieu et plusieurs grands manufacturiers ont manifesté leur intérêt.

Il croit de plus que les techniciens de pianos et les magasins qui les emploient voudront acquérir les pièces nécessaires pour convertir les pianos de leur clientèle.

La glorieuse histoire du piano canadien

   Nous espérons relancer l'industrie du piano au Canada avec cette technologie, avance-t-il.

Fait peu connu — ou oublié —, le Canada a déjà été un des plus grands producteurs de pianos au monde. Il y a eu plus de 220 fabricants de pianos au Canada, s'exclame-t-il. Le premier, Frederic Hund, a commencé à Québec en 1816. L'industrie a pris de l'expansion partout au pays, surtout en raison des difficultés que posait l'importation de ces instruments. À l'apogée de l'activité de ce secteur d'activité, entre 1890 et 1925, il y avait une centaine de fabricants d'un océan à l'autre et, en 1912, le Canada produisait 30 000 pianos par année.

On a une très grande histoire du piano ici. Le piano a été un des principaux moteurs de la révolution industrielle au Canada, et c'était établi sur la recherche et le développement, raconte Oliver Esmonde-White. Cependant, l'arrivée de la radio et du cinéma, la crise économique des années 1930 et les deux guerres mondiales ont porté un dur coup à l'industrie, qui a décliné au point de quasi disparaître après les années 1980.

Aujourd'hui, il reste un seul fabricant de pianos au Canada, la firme Pianos Esmonde-White et son propriétaire qui, grâce à cette innovation, estime qu'il y a une énorme possibilité de relancer cette industrie.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !