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La coiffeuse qui ne pouvait plus retenir ses larmes

Après la peur et le stress, la tristesse. La pandémie dure et s'endure de plus en plus mal. La révolte n'est peut-être pas loin. Si vous saviez tout ce que peut entendre une coiffeuse…

Dans son salon de coiffure.

Véronique Roussin-Hains, coiffeuse

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Assise sur la chaise où s'installent habituellement ses clientes, Véronique Roussin-Hains fond en larmes à ma première question. La jeune femme de 24 ans me prie de l’excuser, se lève et disparaît de la pièce centrale de son salon de coiffure. Au bout de quelques secondes, elle revient s'asseoir, armée d’un rouleau de papier de toilette.

Je suis très émotive, me dit-elle, tout en déchirant un morceau pour s’essuyer les yeux et quelques autres pour se moucher.

Le rouleau est encore volumineux. Je remarque qu’elle ne le repose pas sur la tablette à côté des shampoings. Elle prévoit sans doute pleurer encore pendant l’entrevue.

Je suis une fille positive, prend-elle le soin de préciser. Je suis le genre de fille à qui tu peux confier tes problèmes, pis je vais te répondre : "j’ai une solution, je vais t’arranger ça". Mais là, là, c’est lourd.

La jeune coiffeuse me raconte que, sur cette chaise, depuis presque deux ans, elle n’entend que des histoires tristes. J’ai une cliente qui s’était trouvé une job la nuit pour fuir son mari violent qui perd les pédales quand il est saoul le soir. Elle a perdu ce travail-là à cause de la pandémie. La souffrance, le taux est de 100 % sur ma chaise.

Véronique Roussin-Hains évoque les travailleuses de la santé écroulées de fatigue, les femmes d’affaires qui ont peur de tout perdre, les crises conjugales qui se développent à force de trop se voir, l’impossible conciliation enfants-télétravail, les pensées noires qui envahissent la psyché de certaines, etc.

En me racontant ce que ses clientes lui confient, elle se remet à pleurer et refait appel au papier de toilette qu’elle tient fermement dans ses mains. Dans la froidure de l’hiver de force 2022, l’objet s’érige en symbole : celui de notre passage collectif de l’anxiété à la tristesse.

Véronique Roussin-Hains a perdu son père adolescente. Il s’est suicidé. Pour échapper au chaos familial qu’a entraîné cette mort brutale, elle a décidé d’étudier la coiffure. Elle a toujours aimé coiffer. Elle travaille donc depuis qu’elle a 17 ans et est, depuis plusieurs années déjà malgré son jeune âge, propriétaire de son salon. Si je suis là avec elle, c’est qu’elle m’a écrit la semaine dernière à la suite de la publication de mon article sur le mouvement antivaccin dans les Laurentides. J’y écrivais que je voulais comprendre ce mouvement d’opposition aux mesures sanitaires qui semble si irrationnel. Elle m’a dit qu'elle me fournirait des réponses.

Je ne suis pas contre les vaccins. Mais le vaccin contre la COVID-19 est-il sécuritaire? Il est trop tôt pour le dire. En repoussant sa longue tignasse noire et brillante, la jeune femme exprime un scepticisme qui puise sa source dans l’enfance. Quand j'étais petite, on m’a bourrée de Ritalin pour me calmer. Alors qu’avec le recul, je constate que j’aurais eu besoin, enfant, de simplement jouer dehors, jouer au soccer par exemple.

Mais au-delà de la méfiance et des arguments statistiques qu’oppose la coiffeuse aux mesures sanitaires, ce qui m’a le plus frappée, c’est ce rouleau de papier de toilette et ses larmes de découragement. Et si le clivage vax, antivax, le chialage, l'exaspération, n’étaient en fait qu’une réponse à cette tristesse qui ensevelit nos âmes comme une tempête les voitures dans une rue du Plateau-Mont-Royal? L'âme résiste bien plus aisément aux vives douleurs qu'à la tristesse prolongée, écrivait Jean-Jacques Rousseau dans La nouvelle Héloïse, roman paru à la fin du 18e siècle.

Dans son cabinet, la psychologue Rose-Marie Charest constate qu’après le stress et la peur, sa clientèle est, en effet, passée en phase Bonjour tristesse, comme aurait dit Françoise Sagan.

La tristesse est plus grave que l’anxiété. Elle est liée au sentiment d’impuissance et l’impuissance constitue la voie royale vers la dépression, explique-t-elle. Elle évoque la souffrance causée par l’isolement comme celle provoquée par la trop grande promiscuité avec les proches, les sources de joie dont nous sommes privés : sorties au restaurant, vie culturelle, etc.

Et le clivage, Madame Charest? Les clivages constituent un mécanisme de défense psychologique très primaire. Quand on se sent mal, l’humain essaie de trouver un coupable, un responsable de sa souffrance. D’ailleurs, il se pratique dès la cour d’école.

La psychologue explique que la colère exprimée par une majorité contre les gens non vaccinés exacerbe un réflexe de survie de base chez ces derniers. Il y a des gens qui ont peur du vaccin. Comme ils se sentent attaqués de toutes parts, pour se valider eux-mêmes, ils vont adhérer à un groupe à l’intérieur duquel ils se sentent protégés. Rose-Marie Charest compare même le clivage vax, antivax à une guerre de religion. La croyance mue par le sentiment d’être attaqué se déploie en conviction inébranlable.

Le psychologue et psychanalyste Nicolas Lévesque ne s’étonne pas du réflexe bien simple qui pousse les gens à se critiquer les uns les autres ou à critiquer le gouvernement. Un de nos enfants va moins bien que les autres, et ma blonde et moi, quand on se chicane, c’est souvent à ce propos, on cherche à qui la faute. C’est un réflexe très humain. Au lieu de porter la charge émotionnelle, tu la passes à quelqu’un d’autre, c’est le phénomène du bouc émissaire, dit-il.

Nicolas Lévesque pousse un peu plus loin la réflexion. Depuis le début de la pandémie, le gouvernement se présente comme un bon père de famille, cela crée dans une partie de la population des transferts au plan psychologique. Or, certains ont de bons rapports à l’autorité du père, d’autres, non. Un psychologue, dit-il encore, aurait pu expliquer au gouvernement cette équation symbolique toute simple. Il est impensable que tout le monde réagisse bien à des consignes autoritaires, souligne-t-il.

Nicolas Lévesque prévoit d’ailleurs qu’après la tristesse et l’abattement viendra la révolte, réaction inéluctable au sentiment d’impuissance.

Dans son salon de coiffure de Saint-Constant, Véronique Roussain-Hains arrête soudain de pleurer. Elle m’explique vouloir passer à l’action, trouver une solution, faire quelque chose. Ce quelque chose, pour l’instant, c’est la création d’une page Facebook qui s’intitule Pour le respect d’abord. Cette idée lui est venue lorsque le gouvernement a laissé planer la possibilité d'imposer le passeport vaccinal dans les salons de coiffure. Je ne peux pas accepter de discriminer mes clientes. Ça ne correspond pas à mes valeurs, lance-t-elle.

La page compte plus de 4000 membres. Dans les derniers jours, elle y a beaucoup fait la promotion du convoi de la liberté prévu pour le 28 janvier prochain. Ce convoi doit rassembler des camionneurs québécois qui refusent d’être soumis à la vaccination obligatoire contre la COVID-19.

Ils entendent manifester en grand nombre et se rendre à Ottawa pour faire entendre leurs klaxons et, sans doute ainsi, faire raisonner leur tristesse autrement.

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